AU FIL DES HOMELIES

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LE REPAS CHEZ LES PÉCHEURS

Is 58, 9 b-14 ; Mt 9, 9-15
Samedi après les Cendres - année B (20 février 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


 

Monreale : repas à l'auberge (détail des stalles) 

C

ollecteur d'impôts, fonctionnaire de la douane, selon les coutumes de l'époque, Matthieu faisait partie d'un milieu mal accepté, mal reconnu, méprisé, parce que le système s'apparentait d'assez près à un certain "racket" ou aux gangs tels que nous les présentent certains films américains contemporains. Il s'agissait non pas de prélever des textes fixées par la Loi, mais de pressurer ses concitoyens afin de ramasser le plus d'argent possible et de pouvoir s'en remplir les poches avant de verser à l'état la somme convenue avec lui.

       Toujours est-il qu'en appelant Matthieu Jésus, volontairement, franchit un interdit. Il appelle un pécheur, un pécheur public, un publicain, un homme malhonnête, un homme de mauvaise vie. Il l'appelle pour être un de ses disciples, pour être, au milieu des autres apôtres, un apôtre parmi eux. Et de ce fait Jésus signifie clairement sa préférence, son amitié, sa proximité avec les pécheurs. Il va même plus loin. Matthieu, avant de suivre Jésus, fait un repas où il invite d'autres publicains, d'autres pécheurs, des gens donc peu recommandables, des gens probablement pas très honnêtes, un peu ce qu'on appelle de nos jours "le milieu". Jésus et ses disciples sont invités à ce repas, et Jésus va prendre ce repas avec ces repris de justice, ces gens de sac et de corde. Et cela évidemment déchaîne de la part des bien-pensants quelques remarques désobligeantes et un peu aigres : "Votre Maître mange avec les publicains et les pécheurs !" disent les pharisiens

       Partager son repas c'est, en effet, entrer en communion avec les commensaux. Depuis toujours, dans toutes les civilisations, chez les hommes, le repas est un geste de communion. On ne partage pas seulement le pain, on ne partage pas seulement la nourriture, on partage aussi la conversation, on partage une certaine intimité. C'est un geste d'accueil, d'hospitalité, voire d'amitié. Etre à la table de quelqu'un, c'est établir entre lui et nous des liens de profonde estime et de grande proximité. En se faisant homme, Jésus est venu partager les repas des hommes, partager notre repas. Jésus a voulu s'asseoir à notre table ou nous inviter à la sienne. Jésus a voulu ainsi établir avec nous des liens de profonde et d'intense intimité.

       Et c'est tous ces repas de Jésus avec les hommes qu'Il a voulu rassembler, résumer, réactualiser, étendre jusqu'à la fin des temps, dans le repas de l'eucharistie. Le repas de l'eucharistie est l'héritier de tous ces repas de Jésus. Quand nous venons ici pour célébrer ensemble cette eucharistie, pour partager ce pain et ce vin qui sont le corps et le sang du Christ, nous nous référons à tous les repas du Christ. Nous prenons notre repas avec Dieu. Dieu vient prendre son repas avec nous. Et c'est pourquoi, pour comprendre le sens de l'eucharistie, il faut la nourrir en quelque sorte du souvenir de tous ces repas du Christ et pas seulement de la dernière cène qui est évidemment le repas majeur, le sommet de toute la vie du Christ, celui où s'accomplit pleinement ce mystère de communion de Dieu avec les hommes, puisque, à ce dernier repas, Jésus transforme la nourriture en son propre corps et la boisson en son propre sang. Mais il ne suffit pas de se référer à ce dernier repas. Il a été préparé par beaucoup d'autres et en particulier par ce repas de Jésus, invité par Matthieu, avec tous ses collègues, avec tous ces petits bandits, ses amis.

       Le repas de l'eucharistie, c'est un repas de Jésus avec les pécheurs, c'est un repas avec nous qui sommes pécheurs. Et qui sommes pécheurs, probablement de façon un peu différente des publicains de temps de Jésus comme Matthieu et ses camarades, mais nous sommes non moins pécheurs qu'eux, même si c'est de façon autre et différente. Et c'est, en tant que pécheurs, que Jésus nous reçoit à sa table. Bien sûr, nous nous sommes préparés à ce repas, à cette rencontre, bien sûr, nous nous sommes approchés du sacrement de pénitence, nous nous sommes confessés et nous avons reçu le pardon. Pourtant, nous le savons bien, nous sommes quand même pécheurs. Même si nous sommes des pécheurs pardonnés, nous restons des gens pauvres, misérables, des gens en qui le mal côtoie sans cesse le bien, des gens profondément marqués par cet égoïsme ou cette indifférence, par cet éloignement, ce manque d'amour, par toutes sortes de fautes innombrables qui jalonnent notre vie et marquent notre personnalité. Nous sommes des pécheurs et c'est comme pécheurs que Jésus nous reçoit à sa table. C'est comme ces publicains, c'est comme ce Matthieu, c'est comme tous ces gens de sac et de corde, c'est comme tels que Jésus nous reçoit. Il nous reçoit parce qu'Il veut être en communion avec nous, en communion avec nous pécheurs, pour nous apporter la vie. Non pas pour se faire pécheur avec nous, non pas pour nous enfoncer, et Lui avec nous dans notre péché, mais pour nous délivrer, par un amour plus grand, de ce manque d'amour qui est la racine même de notre péché.

       Alors, en venant communier, redisons profondément ces paroles : "Seigneur, je ne suis pas digne de Te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri !" Redisons ces paroles : "Agneau de Dieu, Toi qui portes, qui enlèves, qui arraches le péché du monde, prends pitié de nous !"

       Que le Seigneur nous prenne dans sa grande miséricorde et que par le sacrement de la communion de Dieu avec les hommes et des hommes entre eux, en Dieu, nous soyons délivrés de nos fautes, délivrés de notre péché, c'est-à-dire introduits dans la lumière de l'amour de Dieu, Lui qui est venu pour guérir les malades que nous sommes.

 

       AMEN

 

 

 

 
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