AU FIL DES HOMELIES

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L’AMOUR DONT DIEU NOUS AIME

Is 58, 9 b-14 ; Mt 9, 9-15
Samedi après les Cendres - année B (4 mars 2006)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

S

i l’Église parle de péché, ce n’est pas pour augmenter la culpabilité des chrétiens, même si effectivement, parfois, cela a eu cet effet-là, mais c’est pour mettre dans le même mouvement soit un mal que nous commettions ou un mal que nous subissons, et le décès, ou la mort d’un être cher est un mal que nous subissons, l’effet est le même, nous nous sentons isolés ou abandonnés. Notre cœur se trouve comme débranché de ses sources vitales. Il y a une sorte d’isolement, d’errance que la grande tradition de l’Église a traduit : le mal atteint les liens qui nous unissent aux autres. Il y a une sorte de conséquence, ce ne sont pas simplement des faits, mais cela a un effet sur notre propre cœur et nous nous trouvons démunis, seuls, désarmés. Parfois, nous perdons même un peu le sens du goût de la vie.

Jésus est venu exactement à cet endroit-là. Exactement. Il est venu manger avec ceux qui font le mal, avec des publicains. Les publicains et les pécheurs, et les publicains dans l’évangile, ce sont ceux qui sont désignés comme commettant le mal puisqu’ils sont vus par les gens qui les entourent comme des gens qui sont des malfrats ou des malfaisants. Jésus est venu manger, s’attabler, s’accouder au comptoir de nos cœurs pour être avec nous d’abord. C’est le cœur du christianisme que cette solidarité profonde : Dieu ne nous laisse pas seuls dans nos déserts, quels qu’ils soient. Que ce soit le désert provoqué par un deuil, que ce soit celui provoqué par notre propre péché, ou le péché d’un autre, et qui a comme conséquence que nous nous sentons isolés, abandonnés, honteux, Dieu est là, il tient la main de notre cœur, Il ne nous lâche pas. Et cela va à l’encontre de l’expérience que nous ressentons quand ce mal a effleuré ou a brisé quelque chose dans notre vie.

Jésus est venu assurer qu’Il allait restaurer le cœur de l’homme. Le mouvement que nous avons à faire, c’est de croire à cette présence, de la reconnaître. Ce n’est pas un effet miracle, ce n’est pas de la magie, c’est plus profond, presque ignoré de nous, mais Dieu est venu planter sa tente au cœur de ceux qui souffrent, au cœur de ceux qui font le mal et qui le subissent. Auparavant dans la religion, il y avait les purs et les impurs, et l’on s’éloigne des impurs ou de ceux qui sont touchés, ou les blessés ne sont pas intouchables, et Dieu est venu les toucher, les réconforter. C’est cela le cœur du christianisme. On ne peut pas le dire autrement. Désormais il y a à côté de nous et en nous, un combattant, un guerrier, un premier de cordée, un ami cher, un frère, qui assure et nous sort de l’isolement, guérit notre sentiment d’abandon, et nous emmène là où nous avons tous besoin d’aller, auprès du Père.

Pour aller auprès du Père, la seule chose que le Christ nous demande c’est que nous articulions le mot de "Père", Abba, Papa. Quand nous allons tout à l’heure dire : Notre Père, nous commençons à nous mettre en route. Nous commençons, et pas tout seuls d’ailleurs, car il y a comme un mouvement qui s’amorce dans une célébration, nous y allons tous ensemble. Nous sommes tous des fils. Nous inaugurons à chaque messe, chaque fois que nous prononçons « Notre Père », nous inaugurons notre filiation, notre identité de fils. Chacun de nous est un fils préféré. C’est le miracle de Dieu de savoir nous aimer exclusivement et tous pareils. L’amour de Dieu a une telle étendue, ce n’est pas un sentiment quasi universel que Dieu développerait envers une créature si faible que nos sommes, c’est un attachement très profond à ce que nous sommes et que nous ne savons pas toujours de nous-mêmes. Ce n’est pas une grande couverture que Dieu déploierait du ciel pour nous recouvrir d’un manteau protecteur à l’image de quelque peinture qui représente souvent la Vierge Marie avec ce grand manteau-là. Non, non, l’amour de Dieu c’est un attachement personnalisé, profond, une chanson que Dieu fait entendre à l’oreille de notre âme pour lui dire à elle, profondément, la musique que cette âme doit entendre et qu’elle a besoin d’entendre. On n’entend pas par là une sorte de grandeur universelle de l’amour, il y aurait une méprise à penser que l’amour universel de Dieu serait ce regard que Dieu lancerait sur l’humanité en se disant, après tout, pourquoi pas ? Pas du tout, l’amour de Dieu est cette relation qu’il cisèle, et c’est pour cela qu’Il va voir le publicain, voir Matthieu, et lui dit : "toi, suis-moi !" Pas les autres, mais toi, toi. A chacun Il leur dira le mot qui convient. Dans l’évangile, cela sera la panoplie de la manière dont il va appeler chacun avec le mot qui convient. Et c’est à cela que nous devons nous prêter dans ce rendez-vous que Dieu nous propose pour que nous entendions à travers le mot, la phrase, l’attachement particulier que Dieu a pour nous.

Et enfin, pourquoi pensons-nous donc que nous ne valons rien ? Quelle idée bizarre et funeste d’imaginer que l’amour de Dieu se suffirait à lui-même. Pour que nous soyons aimés, il faut que nous soyons aimables. Ce n’est pas simplement parce que Dieu est tellement grand, qu’il a de quoi remplir les réservoirs d’amour pour l’humanité entière, mais c’est qu’il a de l’intérêt, nous l’intéressons profondément, peut-être pas justement quand je suis ce pécheur-là, mais quand je suis pécheur et qu’Il garde l’espérance pour moi, Il a besoin, et c’est ce qui est inouï dans le mystère de Dieu, c’est qu’il a besoin de cet homme que je suis. Pour quel mystère ? Au fond, Il n’en a pas besoin en soi puisqu’Il est tout puissant, mais quand on aime quelqu’un on est dépendant de sa réponse, or, Il a décidé de dépendre de notre réponse d’amour, et si nous manquons à l’amour qu’Il nous demande, j’oserais dire qu’il lui manque quelque chose.

C’est cela la difficulté que nous avons à comparer l’amour humain et l’amour de Dieu, l’amour humain est exclusif, très souvent, il est un peu sélectif, il est toujours un peu intéressé, il n’a jamais les caractéristiques pleines qui nous permettent d’imaginer et l’universalité de l’amour de Dieu, et son attachement personnel, et surtout, ce qui est le plus important, c’est que nous en usons sans nous en rendre compte. Cet amour n’est pas quelque chose en plus, mais il fait partie de la vie. Si nous respirons chaque matin, c’est que nous sommes aimés de Dieu, parce que l’amour de Dieu n’est pas un "plus" mais c’est la vie elle-même. Si nous marchons, si nous respirons, c’est qu’effectivement, avant d’attendre notre réponse, Il a commencé à nous aimer en espérant qu’un jour, nous y répondrons. Il est mendiant profond de l’amour humain, de la réponse humaine.

Ainsi, lorsque nos pauvres mots, et il est important de les dire, dans la prière personnelle ou collective, tendent d’articuler un début de réponse, imaginez la joie du ciel ? Imaginez la joie du ciel que d’entendre ce premier regard tourné vers Dieu qui se déplie de lui-même et entend l’appel du Père, et cet appel du Père lui dit : est-ce que tu me reconnais, toi mon fils, comme j’ai reconnu le Christ, mon Fils et marche à sa suite pour être fils avec le Fils, et donc, mon fils.

Que ce chemin de carême à travers nos difficultés, tout cela n’est pas fait pour aplanir nos difficultés et nos épreuves, nous fasse entendre l’appel du Père qui a besoin de nous et de notre réponse.

 

 

AMEN

 

 

 
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