AU FIL DES HOMELIES

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NE TE DEROBE PAS DEVANT CELUI QUI EST TA PROPRE CHAIR

Is 58, 1-9 a ; Lc 10, 25-37
Vendredi après les Cendres - année C (12 février 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

 « Ne te dérobe pas devant celui qui est ta propre chair ». Frères et sœurs, Louis voulait que sa messe d’enterrement soit une messe dans laquelle on lise les textes du jour, et c’est pour ça que nous avons entendu ces deux passages d’Isaïe d’une part et de saint Luc de l’autre. Je trouve que l’élégance liturgique de Dieu a été très bien honorée parce que ces deux textes nous disent exactement quelque chose du portrait spirituel de Louis, ce qu’il a été pour Dieu et ce qu’il a été pour nous.

 Ne te dérobe pas devant celui qui est ta propre chair. Je ne connais pas de sentence biblique, de conseil biblique plus juste et plus pertinent pour dire ce qu’a été le cœur de cet enfant de la ville d’Oran qui dès le début, jouait dans les rues, allait plus tard faire de l’aviron dans le port, allait de jour en jour d’une place à l’autre et fréquentait le célèbre lycée d’Oran, c’est là que Louis a appris qu’il ne fallait pas dérober son cœur, ou qu’il ne fallait pas se dérober devant celui qui était sa propre chair. À travers la formation familiale, la vie associative et l’éducation à la fois chrétienne et républicaine, il a découvert ce qu’était le vis-à-vis, celui en face duquel on se trouve simplement parce qu’il est là. Et qui est mon prochain ? Je pense que c’est la question qui est au cœur de toute la vie de Louis. Question qu’il a dû se poser fort tôt mais qui a dû être mise à terrible épreuve. Et qui est mon prochain quand on vit à Oran dans les années 60-62 ? Et qui est mon prochain quand on fait son service militaire et qu’on se sent cerné de toute part ? Et puis plus tard, la question a été encore plus profonde : et qui est mon prochain lorsqu’il a découvert le monde communiste ? Dieu sait que c’est un monde qui ne cultivait pas la proximité, sinon la proximité policière devant laquelle l’intelligentsia française était si admirative à l’époque.

 Louis, malgré tout cela, malgré tous les obstacles et toutes les difficultés auxquelles il a dû faire face, n’a jamais cessé de chercher à exposer son cœur au cœur de celui qui était sa propre chair. C’est plus qu’une quête humaniste, vous comprenez. Même si, quel humaniste c’était ! N’est-ce pas ? Un humaniste non seulement de l’Antiquité, mais aussi un humaniste du monde moderne. À travers tout cela, c’est parce qu’il savait discerner, entendre palpiter le cœur de celui qui était sa propre chair. Et vous, Jacqueline et les enfants, et vous les proches de Louis, vous avez entendu palpiter ce cœur devant votre propre chair, ce cœur d’époux, ce cœur de père, ce cœur d’ami, qui savait avec un panache extraordinaire dire simplement qu’il avait entendu ce qui se passait au plus profond de nous-mêmes. Et qu’il l’avait compris, même s’il n’était pas d’accord. Il ne se dérobait pas, c’est sa grandeur.

 

Quand il a vu, par exemple, et Dieu sait si ça a été important pour notre paroisse, la situation dans laquelle a été plongée la Pologne à partir de 1981, là il a senti qu’on ne pouvait pas se dérober à la chair de ce peuple qui souffrait et était démuni devant la violence et l’oppression. Il a su se rendre proche, sans se dérober, avec un courage extraordinaire, dont un certain nombre d’entre nous ont été à la fois les témoins, et si je puis dire modestement les supporters. Il a su toucher là la souffrance de ceux qui savaient que leur propre chair, à la fois charnelle et spirituelle, était blessée, bafouée et méprisée. Oui, peut-être qu’apparemment, on pouvait se dire à certains moments que Louis épousait les causes perdues. Mais ce n’étaient pas des causes perdues, précisément parce qu’il sentait à travers cette souffrance du frère devant lequel il ne pouvait pas se dérober, il savait et devinait ce qu’il fallait dire et comment il fallait agir. Louis n’a rien d’un intellectuel conventionnel. C’est un intellectuel chrétien, c’est quelqu’un qui comprend que la propre chair de celui qui est en face de nous n’est pas d’abord un cerveau sur pattes, mais quelqu’un qui a besoin de vivre d’amitié, de tendresse, de joie et de compassion. Et c’est ça qu’il a voulu faire, c’est ça qu’il a voulu être, et c’est ça qu’il a voulu dire. Bien entendu, il l’a poussé à un haut degré de compréhension en arrivant à faire passer en samizdat des œuvres d’auteurs russes qui étaient complètement muselés, en découvrant que notre Occident avait besoin que ses yeux s’ouvrent, avec Soljenitsyne, Siniavski et bien d’autres. C’était toujours le même souci, c’était cette même parole d’Isaïe : Ne te dérobe pas. Jamais. Jamais Louis ne s’est dérobé. Ca lui a coûté cher parce que ce genre de franchise dans certains milieux semble impardonnable, mais il l’a fait jusqu’au bout.

Ce n’est pas un éloge que je fais, comprenez-le bien, mais je voudrais terminer par le moment où il a découvert d’une façon nouvelle sa propre chair souffrant, lui qui était cet athlète des activités sportives du Creps, lui, à un moment donné, a découvert la fragilité de sa propre chair qui jusque là ne l’avait pas du tout inquiété. Quand il l’a découvert, il ne l’a pas exactement méprisée, pas tout à fait stoïcien, mais enfin, il s’est dit, pour être le plus proche possible de ma propre chair en tant que souffrance, je vais la prendre avec humour. Et donc, sans peser sur personne, en gardant d’une certaine manière le secret en lui-même, il a su faire face à sa propre chair. Et là, comment ne pas interpréter cela de façon explicitement chrétienne, c’est-à-dire cette vocation que nous avons tous (parce que personne n’y échappera) de faire face à notre mort en mesurant d’abord la fragilité de notre chair et en ne nous dérobant pas. Et Dieu sait que les tentations son nombreuses de nos jours, par tous les moyens techniques et toutes les échappatoires possibles, en ne se dérobant pas à sa propre chair, lorsqu’elle peut être configurée à la chair du Christ dans la souffrance dans la mort.

Oui frères et sœurs, parce que Louis ne s’est pas dérobé devant celui qui est sa propre chair, que ce soit les autres, que ce soit lui-même, je pense qu’aujourd’hui le Seigneur l’accueille, et l’accueille comme ressuscité parce qu’il ne s’est pas dérobé à sa chair. Elle lui est rendue, d’une certaine manière déjà par la puissance de la résurrection du Christ. C’est pour ça que nous sommes ici. Peut-être pour certains est-ce difficile à croire, je le leur accorde, mais sur le fond, s’il n’y avait pas cette présence de chacun de ceux qui sont entrés dans la mort, qui ne se sont pas dérobés et qui ont manifesté avec courage cette confiance dans la puissance de vie du Sauveur, s’il n’y avait pas ceux-là, comment l’Eglise tiendrait-elle ? Louis aujourd’hui est un de ces supports pour notre communauté, pour chacun d’entre nous qui l’avons connu, et il nous appelle nous aussi, désormais, à ne jamais nous dérober devant celui qui est sa propre chair.

 
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