AU FIL DES HOMELIES

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NE PAS TE DÉROBER DEVANT CELUI QUI EST TA PROPRE CHAIR

Is 58, 1-9 a ; Lc 10, 25-27
Vendredi après les Cendres - année C (18 février 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


L

 

a parabole du Bon Samaritain que nous venons d'entendre n'est pas une parabole de la bienfaisance. Ce n'est pas une parabole de la philanthropie ou de la sécurité sociale. C'est une parabole qui nous explique comment nous devons être vis-à-vis de celui qui est notre propre chair.

La plupart du temps, la philanthropie se déduit à partir de grands principes : "Tous les hommes sont égaux. Tous les hommes ont des devoirs et des droits les uns vis-à-vis des autres." et par conséquent, il faut, en appliquant ces grands principes, que nous allions au-devant d'eux. Le Christ, Lui, lorsqu'Il veut expliquer l'attitude que nous devons avoir les uns vis-à-vis des autres, ne commence pas par une déclaration des droits de l'homme. Il explique une histoire qui se passe entre Jérusalem et Jéricho.

Plus exactement, pour comprendre cette histoire, il faut voir quel est le point de départ et quel est le point d'arrivée. Le point de départ, c'est une question de cet homme qui voulait embarrasser Jésus : "Qui est mon prochain ?" Et le point d'arrivée, c'est la question même de Jésus : "Lequel s'est montré le prochain de l'autre ?" Il y a un retournement radical de la question, vous l'avez remarqué. Dans un cas, c'est la question de cet homme de Loi, de ce scribe qui, conformément à la Loi, essaie de savoir comment sont déterminés les rapports, à partir de lui, vis-à-vis de ses frères. Et c'est pour cela qu'il considère que, lui étant le centre, il y a autour de lui, par cercles concentriques, différentes couches d'humanité qui sont disposées les unes à la suite des autres et que, précisément, le commandement de l'amour du prochain est ce commandement qui va régulariser la relation qui doit exister entre lui et chacun de ces hommes qui sont de plus en plus éloignés de lui. En ce sens, évidemment, déjà en Israël, le comportement d'un Israélite vis-à-vis de son frère, c'est-à-dire d'un homme issu d'Abraham, et vis-à-vis d'un païen était différent.

C'est pour cela aussi que le Christ reprend, dans la parabole, ce comportement du prêtre et du lévite, qui pour des raisons de pureté et de sanctification rituelle ne peuvent pas prendre le risque de toucher un cadavre. Ainsi, il n'y a rien à leur reprocher du point de vue de la Loi puisqu'ils allaient pour accomplir le service au sanctuaire de Jérusalem, ils ne pouvaient pas risquer de contracter une souillure qui les aurait empêchés d'accomplir ce service en présence de Dieu. Or, le Christ veut précisément montrer que le samaritain lui-même, qui d'une certaine manière est le plus hors-la-loi qui se puisse imaginer parce qu'il a une fausse loi, il fait partie de cette peuplade bâtarde que les juifs de Jérusalem méprisent au plus haut point et qui ont défiguré la Loi, il est donc hors la Loi. Mais voici que cet homme comprend la nécessité même de ne pas se dérober devant la chair qui est la sienne. Pourquoi donc cela ?

Je crois que la façon classique dont on a expliqué la parabole du bon samaritain est très suggestive. Vous savez que dans les Pères de l'Église, il nous est dit souvent que le bon samaritain, c'est précisément le Christ, c'est-à-dire Celui qui s'approche de nous, dans notre condition humaine blessée par le péché, qui nous prend, qui nous conduit à cette hôtellerie qui est l'Église et qui, ensuite, nous confie à l'Église en lui disant de prendre bien soin de nous, jusqu'à ce qu'Il revienne. C'est effectivement le mystère du Christ qui est venu nous prendre et nous porter dans ses bras et nous confier à l'amour maternel de l'Église pour qu'ainsi nous soyons guéris, nous soyons sauvés par les sacrements, jusqu'au jour où le Seigneur reviendra.

Mais je crois qu'il faudrait prolonger la parabole et dire aussi que le Christ s'identifie précisément à celui qui est sur le bord du chemin et qui est tombé entre les mains des brigands, c'est-à-dire entre les mains de notre humanité pécheresse. Tout le mystère du bon samaritain est dans le fait que le Christ s'identifie à la fois à la chair qui est celle du samaritain qui se penche sur son frère pour ne pas se dérober à lui et dans ce mystère du Christ qui s'identifie à notre chair blessée, abîmée, dégradée par le péché, et qui meurt pour nous sur la croix. Pourquoi ? Pour qu'il n'y ait plus de distance entre celui qui se penche sur son frère et celui qui a besoin de l'amour de son frère désormais, nous ne pouvons plus nous dérober à une chair qui est semblable à la nôtre, car cette chair, qu'elle soit chair blessée ou qu'elle soit chair qui se penche avec attention sur son frère blessé, c'est toujours, mystérieusement, le corps du Christ qui est là, présent.

La parabole du bon samaritain, c'est précisément, pour nous montrer cette vulnérabilité de Dieu vulnérable lorsqu'Il voit l'homme tombé dans la souffrance et vulnérable parce qu'Il a voulu Lui-même se soumettre à l'épreuve de la souffrance, de la passion et de la mort. Dès lors, il n'y a plus de dérobade, ni devant la fragilité de la chair de notre Dieu, ni devant la fragilité de la chair de nos frères, de celui qui est là, sur le chemin et que nous côtoyons, et qui souffre. C'est pour cela que l'Église nous donne cette parabole au début de ce carême. Si vraiment, nous voulons entrer dans le mystère de la mort et de la Résurrection du Christ, il faut, comme le dit Paul "que nous épousions les mêmes sentiments qui sont au cœur du Christ", à la fois la compassion et la miséricorde par laquelle Il se penche sur nous qui sommes blessés et aussi la compassion et la miséricorde avec laquelle nous devons nous pencher sur la chair de nos frères lorsqu'elle est blessée car le Christ a voulu, par sa mort, s'identifier à elle.

Que cela nous fasse découvrir la vérité de notre chair, la vérité de notre propre existence d'homme. Si nous sommes proches les uns des autres, c'est parce que, pétris de la même chair, renouvelés par la même chair du Christ, hommes ayant reçu de Dieu, par la création la même nature, hommes ayant reçu du Christ, par sa mort et sa résurrection, la même capacité à être renouvelés dans notre nature, il n'y a désormais, plus de distance et chacun d'entre nous est le prochain de l'autre, de cette proximité que nous ne pouvons même pas imaginer car le secret de cette proximité c'est la splendeur de Dieu qui brille dans la chair de chacun d'entre nous. Que ce soit une chair blessée, que ce soit une chair aimante, dans l'un et l'autre cas, c'est le même mystère de conversion auquel nous sommes appelés : ne pas nous dérober devant celui qui est notre propre chair.

 

AMEN

 
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