AU FIL DES HOMELIES

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UNE DESCENTE HASARDEUSE

Is 58, 1-9 a ; Lc 10, 25-27
Vendredi après les Cendres - année A (9 mars 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Le Djébel Quarantal

P

 

uisque nous sommes en ces temps de pénitence et de conversion, j'aimerais, à propos de cette parabole, attirer votre attention sur deux points.

Tout d'abord, vous savez que cette parabole n'est pas simplement, même si elle l'est vraiment, une exhortation à s'occuper de son prochain, à faire attention à toutes les personnes qui peuvent tomber sur notre chemin, sur la route de notre vie, mais qu'en même temps elle nous explique la manière dont notre cœur doit s'ouvrir réellement, avec toute sa force, à la présence de celui qui est dans la peine ou dans le besoin. Cette parabole nous montre le véritable sens de l'amour de Dieu pour nous car le bon samaritain, c'est le Christ. C'est Lui qui est le seul à pouvoir se pencher sur nos plaies, y verser de l'huile et nous guérir. Il est le seul à pouvoir faire face à cette réalité terrible qui est le péché dans notre cœur.

Je voudrais faire deux observations. La première, les Pères de l'Église en ont souvent parlé. Précisément parce que le samaritain c'est le Christ qui est descendu du ciel sur la terre pour venir nous sauver et nous arracher aux mains des brigands que sont le diable et ses suppôts, les Pères disent que l'homme qui est tombé c'est Adam. C'est Adam qui est tombé de Jérusalem, de la Jérusalem céleste qui est le paradis à Jéricho. Ceux d'entre vous qui connaissent la Terre Sainte savent que c'est une chute assez rapide car il y a, je crois, onze cents mètres de dénivellation entre les deux villes. Sans doute que les Pères de l'Église savaient très bien que le chemin qui va de Jérusalem à Jéricho était extrêmement escarpé et dangereux, et qu'il s'agissait effectivement d'une chute et d'une dégringolade. Les Pères disent donc que Adam est tombé du paradis dans une condition de pécheur, la condition dans laquelle nous vivons ici-bas sur cette terre.

Or, l'homme est frappé par les brigands avant même d'arriver à Jéricho. Je trouve cela très intéressant pour comprendre la manière dont, en nous, se déroule notre propre péché. Nous disons souvent que le péché c'est de préférer tel ou tel bien limité, tel ou tel bien qui relève de notre expérience, de le préférer à Dieu, à l'infini et à l'absolu de Dieu. Il y a quelque chose de très vrai là-dedans. C'est vrai que, être pécheur, c'est à un moment dire à Dieu : "Je Te mets entre parenthèses et telle ou telle réalité qui m'intéresse ou qui entre dans le champ de mon expérience, je la préfère à tout autre." C'est en cela que, formellement consiste véritablement le péché. C'est de préférer une réalité limitée, finie, à l'absolu de l'amour et de la tendresse de Dieu. Mais ce qui est dramatique, c'est de voir que nous sommes toujours blessés avant même d'avoir obtenu la réalité pour laquelle nous voulions exclure Dieu.

Ce qu'il y a de plus dramatique dans le péché, c'est qu'il blesse notre cœur avant même que notre désir ne soit accompli. C'est là, peut-être, la marque la plus fragile de notre existence. A tout moment, nous avons une capacité folle d'investir sur telle ou telle réalité, sur tel ou tel secteur de notre expérience. Et déjà là, avant même d'y arriver, avant même d'avoir épuisé le sujet, nous sommes pécheurs et nous sommes blessés. Je crois qu'il y a là quelque chose de très important pour comprendre ce qu'est le péché. C'est vrai que, pour des commodités pastorales, pour des raisons pédagogiques, l'Église a souvent insisté sur ce qu'on pourrait appeler des catalogues de péchés, en nous donnant des espèces de points de repère fixes et précis. "Il y a ceci, J'ai tué. J'ai volé." Mais, en réalité, le moment où nous recevons les coups du mal, c'est avant même que nous ayons épuisé la force de notre désir dans la réalité même que nous convoitions. Et c'est là que se révèle généralement au plus fort et de la manière la plus blessée, notre fragilité et notre accessibilité au péché.

Ainsi, dans ce temps de pénitence où nous nous préparons à remettre entre les mains de Dieu le péché qui pèse sur notre cœur, n'oublions pas cela. Nous sommes pécheurs, avant même d'avoir accompli un péché, c'est-à-dire que notre cœur a déjà reçu les coups de son propre désir avant même que ce désir ne soit accompli. C'est ce qui fait que nous n'arrivons jamais au bout de notre propre désir, car il y a déjà, en nous, une blessure qui nous a étendus au bord du chemin et qui nous a laissés sans force. Et c'est quelque chose de très profond en nous. Il n'y a que le Christ qui puisse guérir cela.

La deuxième remarque c'est le fait que le Christ, lorsqu'Il nous relève, au bord de la route, prend soin de nous au plus intime de nous-mêmes. Il vient verser le baume de son huile sur notre corps, sur notre chair. C'est vraiment les soins de première urgence. C'est le moment décisif. Si rien n'est fait pendant les quelques minutes qui suivent l'attentat, nous serons déchiquetés et nous mourrons définitivement. Et, à ce niveau-là, le Christ intervient de la façon la plus urgente et la plus rapide pour donner les premiers secours.

Mais après ? Mais après, Il nous confie à l'hôtelier, c'est-à-dire que l'œuvre même de sa miséricorde, Il ne veut pas l'exercer tout seul. Il nous confie, nous qui sommes blessés, abîmés à cause du péché, Il nous confie à nos frères. Et nous avons chacun, les uns pour les autres, la charge d'hôtelier. Nous disons souvent que nous devons recevoir nos frères comme un autre Christ. Cela a quelque chose de vrai. Mais je crois qu'il nous faut d'abord apprendre à accueillir nos frères comme des autres pécheurs comme nous, et nous sommes des hôteliers. Nos frères nous sont confiés, en tant que pécheurs et en tant qu'ayant besoin de la miséricorde de Dieu manifestée à travers nous. Et c'est pour cela qu'un jour, lorsqu'Il reviendra, nous recevrons les deniers de la Résurrection.

Voyez-vous, ceci nous apprend une grande chose sur l'Église. L'Église, c'est vrai, c'est toujours et ce sera toujours un peu "la cour des miracles" parce que nous-mêmes, nous sommes tous des boiteux et des éclopés. Et la manière dont nous nous accueillons les uns les autres c'est d'avoir assez d'humilité et de grandeur de cœur pour connaître notre propre péché et pour accueillir les autres avec notre propre péché. Sinon, nous ne ferons que nous jouer je ne sais quel cinéma de celui qui est le plus vertueux parmi nous. Et à quoi servirait tout ce mensonge ?

Alors, qu'en ce début de carême, comme nous le demandait Isaïe, nous ne nous dérobions pas "devant celui qui est notre propre chair." La chair signifie toujours notre fragilité, notre vulnérabilité et le fait que nous pouvons toujours subir les coups du péché. Puissions-nous convertir vraiment nos cœurs pour que nous puissions nous accueillir les uns les autres en vérité et en espérance, comme des pécheurs, des pécheurs pardonnés.

 

AMEN

 
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