AU FIL DES HOMELIES

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CE QUE VOUS AVEZ FAIT AU PLUS PETIT

Is 58, 1-9 a ; Lc 10, 25-27
Vendredi après les Cendres - année A (6 mars 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e prêtre, en arrivant près de l'homme blessé, le vit, prit l'autre côté de la route et passa son chemin. Je sais que les prêtres et les lévites de l'Ancien Testament, pour pouvoir accomplir les fonc­tions sacerdotales, ne devaient pas se souiller en par­ticulier en soignant des blessés. Mais Jésus ne fait aucune allusion expresse à cette excuse. Il nous met devant le fait brut : le prêtre et le lévite ont pris l'autre côté de la route et ont passé leur chemin.

Je vais vous faire une confidence. Il y a une faute dans ma vie dont j'ai beaucoup de mal à me sentir pardonné. Cela se passait il y a assez long­temps, c'était à Marseille, je suis originaire de Mar­seille. Dans une rue de Marseille où je passais, il y avait un homme, probablement un clochard (en tout cas il en avait toute l'apparence) qui était à moitié appuyé contre un mur et qui s'est effondré sur la mar­che d'entrée d'une maison. A 90% de chances, il était ivre. Je vous avoue que j'ai eu un mouvement de ré­pulsion et que je suis passé sur l'autre trottoir et que j'ai continué mon chemin. J'ai donc fait exactement ce qui est dit dans cet évangile au sujet de ce prêtre et de ce lévite. Je n'en suis pas spécialement fier, je ne sais pas ce que je ferais aujourd'hui, après réflexion, l'évè­nement m'étant arrivé déjà une fois, mais je crains de faire la même chose.

Je pense que l'évangile ne doit pas êtres pris simplement comme une belle histoire dont on tire des applications spirituelles. Il faut aussi, de temps en temps, le mettre à l'épreuve des faits. Il faut aussi que, dans notre vie, nous sachions essayer de réaliser ce dont nous parlons, ce à quoi nous croyons et ce que nous prêchons quand nous somme prêtres, ou en tout cas, ce à quoi nous adhérons quand nous sommes baptisés et chrétiens.

Alors, que veut dire Jésus dans ce texte ? Hier soir, aux Vigiles, à propos de ce texte du bon samari­tain, nous lisions un passage de saint Jean Chrysos­tome. Chaque année, quand j'entends ce texte de saint Jean Chrysostome, cela atteint profondément mon cœur et en même temps cela me laisse tout à fait per­plexe, parce que, là encore, je ne fais pas ce que je dis, ou ce que je lis, ou ce qu'on me lit. Que dit saint Jean Chrysostome ? Il fait parler le Christ. "J'ai été enchaîné pour toi et je le suis encore pour toi, afin qu'ému par mes liens passés ou par ceux d'aujour­d'hui tu veuilles bien m'être miséricordieux. J'ai souffert la faim pour toi, j'ai eu soif lorsque j'ai été pendu à la croix, et j'ai encore soif par les pauvres, afin de t'attirer par ceux-là vers Moi." Et saint Jean Chrysostome ajoute : "Je le dis pour notre confusion : il y a chez nous une place réservée aux voitures et aux chars, mais pour le Christ errant, aucune. Tu me di­ras : "Beaucoup sont trompeurs ou ingrats." Tu n'en serais que plus récompensé les recevant au nom du Christ. Il faudrait les recevoir en haut, dans les meil­leurs appartements. Si tu ne le veux pas, reçois au moins le Christ dans les communs, là où sont les mu­les et les serviteurs."

C'est un problème que nous rencontrons tous les jours, vous et moi : celui de ces pauvres qui sont, comme le dit saint Jean Chrysostome, ingrats ou bien trompeurs. Ils nous demandent de l'argent, mais c'est pour aller boire, ils nous disent que leur femme est malade, mais ils l'ont inventé de toutes pièces, ils n'ont pas du tout envie de changer de vie. Nous les rencontrons tous les jours et nous ne les recevons pas dans la chambre haute, pas plus au presbytère que dans vos appartements ou dans vos villas. Nous ne les recevons pas non plus là où sont les mules et les chars, car il n'y a pas d'endroits pour les chars, mais s'il y en avait, est-ce que nous les recevrions ? Je ne sais pas. C'est le Christ errant, ces pauvres qui sont sales, qui ne sont pas très agréables. Alors, je crois que la question est posée mais je n'ai pas de solution. Je n'ai pas eu le courage jusqu'à présent de trouver une solution, ni pour moi, ni dans notre fraternité. Je ne sais pas si vous, vous avez eu le courage de trouver la solution, mais je pense, en tout cas que pendant ce temps de carême, il faut que nous sachions porter devant nos yeux l'évangile, la parole du Christ et es­sayer de nous laisser atteindre par elle. Ce serait fa­cile, on pourrait omettre cette lecture de saint Jean Chrysostome, cela simplifierait tout. On pourrait aussi omettre la parabole du bon samaritain, ce serait beau­coup plus simple. Il y a dans l'évangile des textes plus faciles à lire, à méditer ou à pratiquer, enfin ils y sont ces textes, ils existent. Et ne pas les lire serait une lâcheté. Mais si nous les lisons il faut qu'ils nous in­terrogent, que cela ne devienne pas simplement un rite, que nous ne disions pas seulement de belles cho­ses, mais que nous nous interrogions. Si vous savez répondre, Dieu vous éclaire. Qu'Il nous éclaire aussi pour que nous essayions de mettre réellement l'évan­gile dans notre vie.

 

AMEN

 

 

 
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