AU FIL DES HOMELIES

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VÉRITÉ DU COEUR

Is 58, 1-9 a ; Lc 10, 25-27
Vendredi après les Cendres - année C (10 février 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette parabole est très connue. On vous a déjà expliqué que si le prêtre et le lévite passent de l'autre côté de la route, ce n'est pas simple­ment ou d'abord par indifférence ou par peur de met­tre la main à la pâte, mais parce que, en raison de leur fonction Lévitique ou sacerdotale, selon la Loi, ils devaient se garder purs c'est-à-dire ne pas toucher le sang, ne pas toucher un cadavre. Ils craignaient que cet homme gisant sur le bord du chemin ne soit mort et que son contact soit pour eux une souillure qui les obligerait à se purifier avant d'accomplir leur fonction cultuelle. Ce n'est donc pas purement et simplement égoïsme, mais c'est une fois encore comme il arrive si souvent dans l'évangile à propos des controverses entre Jésus et les pharisiens, faire passer le cultuel, le légal avant le cordial et la miséricorde qui devraient naître spontanément du cœur.

Quoi qu'il en soit Jésus blâme cependant ce prêtre et ce lévite, même s'ils sont couverts par la Loi, d'avoir précisément fait passer la Loi avant la miséri­corde. C'est l'écho de ce que nous lisions dans Isaïe où Dieu nous dit : "J'en ai assez de vos jeunes légaux, de vos jeûnes où vous observez la lettre de la Loi en vous privant de nourriture et en massacrant votre corps, alors que ce qui compte c'est de jeûner avec son cœur."

Et le jeûne que Dieu demandait par la bouche d'Isaïe c'est la même chose que ce que Jésus demande et qu'il salue dans le samaritain de la parabole. "Le vrai jeûne consiste à vêtir celui qui est nu, à héberger celui qui est sans abri, à partager son pain avec l'af­famé" par conséquent à venir en aide à celui qui est dans le besoin et qui gît là sur le bord du chemin, quoi qu'il en soit des préceptes de la Loi, quoi qu'il en soit du jeûne légal.

La parabole est donc un appel à la vérité du cœur. Il faut que nous sachions vivre dans une rela­tion vraie et profonde de notre cœur avec Dieu et avec nos frères. Pour cela le maître-mot c'est la réponse que Jésus donne au légiste par cette parabole, c'est de nous faire proches de nos frères. Jésus renverse la question du légiste. "Il faut aimer son prochain comme soi-même" dit la Loi et le légiste demande "Qui est mon prochain ?" Jésus ne va pas nous dire qui est proche de nous, mais de qui et comment nous devons nous faire proches les uns des autres.

Avoir un prochain, ce n'est pas recenser les gens dans leur plus ou moins grande proximité par rapport à nous, c'est créer nous-mêmes cette proxi­mité en nous faisant proches d'eux. Se faire proche des autres c'est être attentif à leurs besoins, c'est voir celui qui est nu et qui a donc besoin d'être vêtu, c'est voir celui qui est sans abri et qui a donc besoin d'être logé, c'est voir celui qui a faim et qui a donc besoin d'être nourri.

La première manière de nous rendre proches de notre prochain c'est d'ouvrir les yeux pour voir. La plupart du temps, ce qui nous manque c'est l'attention. Nous ne sommes pas foncièrement méchants, nous ne sommes pas foncièrement repliés sur nous-mêmes au point de ne pas vouloir partager avec les autres, mais nous ne voyons pas ce dont les autres ont besoin. Et c'est là que se manifeste notre égoïsme. En général, notre égoïsme n'est pas haine ou méchanceté, il est d'abord inattention et donc indifférence.

Au début d'un carême, la première chose que nous devons convertir c'est notre regard notre façon d'être attentif aux autres. Bien souvent nous passons dans l'existence enfermés dans nos propres préoccu­pations, dans nos soucis, dans nos besoins, dans nos épreuves, et nous ne savons pas voir les épreuves, les soucis, les besoins des autres.

Combien de fois nous racontons notre vie, nos épreuves, nos difficultés, nos maladies, nos souf­frances, tout ce qui nous touche et qui nous fait souci. Mais il faut non seulement écouter les autres mais regarder et donc savoir discerner ce que les autres ne nous disent pas, car ceux qui sont dans le besoin, peut-être ne passent pas leur temps, eux, à nous ra­conter leurs difficultés. Il faut que nous sachions les percevoir, les discerner. Il y a une amitié du regard, un regard aimant, attentif qui sait percevoir, à demi-mot ou sans mot du tout, le cri du cœur de notre frère, le cri de celui qui est au bord du chemin et qui peut-être ne peut rien dire parce qu'il est trop malade, trop abîmé, trop fatigué pour pouvoir nous héler, nous appeler au secours. Et c'est simplement sa présence gisante à nos côtés qui est un appel au secours.

Discerner, regarder, savoir entendre ce cri inarticulé du pauvre, du malheureux, du pauvre qui n'est pas nécessairement loqueteux, qui est peut-être notre voisin apparemment riche et bien habillé mais qui est pauvre dans son cœur et qui a besoin de notre regard, qui a besoin de notre tendresse, de notre ami­tié et de notre attention.

Se faire proche des autres c'est imiter le Christ qui s'est fait proche de nous. Plus que l'imiter c'est recevoir en nous la force de sa proximité car la proximité du Christ à notre égard, Lui qui de condi­tion divine n'a pas considéré comme indigne de Lui de se faire esclave de partager tout avec nous, de se faire semblable à nous.

Il y a communication de grâce, de force entre le Christ et nous. Cet élan de son cœur qui L'a jeté à nos côtés, cette puissance de son amour qui L'a rendu proche de nous, elle est contagieuse. Il suffit que nous nous approchions du Christ en vérité, que nous nous rendions proches de Lui dans la vérité de notre cœur, pour que cette force qui l’a rapproché de nous s’empare de notre cœur, pour nous rapprocher les uns des autres. C’est cela la charité. C’est cela l’amour de nos frères qui ne fait qu’un avec l’amour de Dieu. Si nous nous rendons proches de Dieu, si nous ouvrons notre cœur à cette proximité de Dieu, alors, Il s’emparera de notre cœur et Il le rendra proche de nos frères.

C’est pourquoi, entre la prière et l’aumône, c’est-à-dire entre la proximité avec Dieu dans la prière, et la proximité avec nos frères dans le partage, il a une connexion étroite. Si nous prions en vérité, nous serons projetés dans l’amour de Dieu, aux côtés de nos frères. Que ce carême soit un temps où cette proximité de Dieu avec nous se fasse contagieuse et nous rende ainsi frères de nos frères.

 

AMEN


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
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