AU FIL DES HOMELIES

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CONVERTIR SON REGARD

Is 58, 1-9 a ; Lc 10, 25-27
Vendredi après les Cendres - année C (6 mars 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

I

l est bon, au commencement de ce carême, que nous soit proposée cette parabole qui nous invite à regarder chacun de ceux que nous rencontrons comme notre frère, comme notre prochain, ou plus exactement selon le renversement que Jésus fait par rapport à la question du légiste, en nous faisant le prochain de ceux que nous rencontrons. C'est le sens évident et premier de cette parabole.

Les Pères de l'Église ont voulu lui trouver un sens second, indirect, symbolique en comparant cet homme "qui descend de Jérusalem à Jéricho" à l'homme créé par Dieu, Adam. "Il tombe aux mains des brigands," c'est-à-dire de Satan, "qui le dépouille et le laisse demi-mort", c'est-à-dire qui le laisse dans le péché, ce péché originel qui marque et blesse pro­fondément sa nature. Et tandis que l'homme gît ainsi "sur le bord du chemin", c'est-à-dire tout au long de l'histoire, voici que la Loi représentée par le prêtre et le lévite s'est avérée impuissante. La Loi de Moïse s'est avérée impuissante à le sauver parce que ce ne sont pas des observances qui guérissent le péché du cœur. Et continuant leur comparaison, les Pères de l'Église comparent le samaritain à Jésus-Christ qui Lui est venu, qui "a bandé nos plaies" qui a "versé l'huile" de l'onction des malades, "le vin" de l'eucha­ristie, qui a versé donc le secours de ses sacrements, qui a payé notre dette en mourant sur la croix et qui nous a confiés à l'hôtellerie par l'Église.

Quoi qu'il en soit de cette interprétation allé­gorique, symbolique, elle m'inspire une réflexion. C'est que, dans cette interprétation, Jésus est comparé à l'Étranger. Et l'étranger, pas n'importe quel étranger d'ailleurs, le samaritain, c'est-à-dire l'étranger mé­prisé, l'étranger rejeté car, à l'époque de Jésus, il n'y avait pas d'ONU, il n'y avait pas de recherche d'unité de l'Europe, il n'y avait pas ce désir de se rencontrer et les peuples étaient d'abord ennemis les uns des autres. Vous me direz, ils le sont toujours. Mais c'était reçu, admis, un étranger c'était d'abord un ennemi. Et les samaritains étaient des étrangers un peu particuliers, c'étaient des faux-frères, c'étaient des juifs qui s'étaient laissé aller au culte des idoles, qui s'étaient laissé contaminer par les païens. C'était donc ce genre de demi-étranger que l'on méprise. Et il est très inté­ressant de penser que les Pères de l'Église, en inter­prétant ainsi cette parabole, se sont représenté Jésus comme un étranger méprisé. Étranger certes, puisqu'Il vient d'ailleurs, puisqu'Il vient d'un autre monde, puisqu'Il vient d'auprès de Dieu. Mais si c'était ainsi que nous l'entendons, Il serait un étranger supérieur, un étranger à honorer, un étranger à recevoir avec égards. Non ! Jésus, c'est le samaritain c'est-à-dire celui que l'on regarde de haut, celui dont on a un petit peur, celui dont on se méfie, celui en qui l'on n'a pas confiance, celui dont on trouve qu'il ferait mieux de rester chez lui plutôt que de venir habiter dans notre bon pays de France. Voilà à quoi les Pères de l'Église ont comparé Jésus. Et de fait c'est bien ainsi que Jésus a été traité par les hommes car Il a été traité comme un criminel. Il a été cloué sur la croix, Il a été mis au dernier rang, au rang des assassins, au rang des gens les plus méprisables.

Voilà donc ce que Dieu a choisi comme che­min pour venir jusqu'à nous. Jésus, Dieu a choisi d'être pour nous un étranger méprisé, Quelqu'un que nous ne considérons pas, Quelqu'un pour qui nous n'avons que méfiance et rejet. Et je crois que cette identification du Christ à l'étranger, qui est un nou­veau retournement dans cette parabole, nous montre à quel point nous sommes loin d'avoir un cœur chrétien. Car nous ne savons pas reconnaître dans cet étranger dont nous avons peur, dans cet étranger qui nous gêne, dans cet étranger que nous ne comprenons pas, qui n'a pas les mêmes réactions que nous, qui n'a pas la même façon de se conduire, qui n'a pas la même religion, les mêmes idées, cet étranger qui parle une langue qui n'est pas la nôtre et qui encombre nos rues, nous n'avons pas la capacité de reconnaître dans cet étranger le visage du Christ. Alors peut-être faut-il que nous allions un petit plus loin que nos bons ré­flexes chrétiens classiques. Peut-être faudrait-il nous interroger plus profondément que nous ne le faisons d'habitude. Jésus ne nous demande pas simplement de ne pas mettre de beurre sur nos tartines et de faire maigre le vendredi. Jésus nous demande des choses un petit peu plus profondes, un peu plus essentielles. Il nous demande de convertir non pas notre estomac mais notre regard, de jeûner avec notre cœur c'est-à-dire d'être capables de reconnaître, là où nous ne le voyons pas, son visage, sa présence. Examinons notre façon de regarder nos frères et en particulier ceux en qui il est le plus difficile de reconnaître le visage du Christ, parce que c'est justement en eux que le Christ s'adresse à nous, parce que c'est à travers eux qu'Il vient vers nous, qu'Il vient bander les plaies de notre cœur meurtri, blessé, pécheur.

 

 

AMEN

 

 
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