AU FIL DES HOMELIES

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LA VIE ÉTERNELLE

Is 58, 1-9 a ; Lc 10, 25-27
Vendredi après les Cendres - année A (26 février 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

C

ette discussion entre le légiste et Jésus porte essentiellement sur la vie éternelle . C'est sur cette notion que le dialogue est engagé par le légiste : "que dois-je faire pour avoir la vie éter­nelle?" Et Jésus restera uniquement sur ce registre-là car Il lui dira un peu plus tard : "Fais cela et tu vivras !", de la vie éternelle, puis à la fin : "Va et toi aussi fais de même !" Va dans la vie éternelle en faisant ainsi. C'est ce premier point qui est le principe de compréhension du dialogue et de la parabole et il doit nous rappeler que toute démarche de croyant, person­nelle ou ecclésiale, et ce carême que nous vivons, n'a pas d'autre but que de nous conduire à la vie éternelle, n'a pas d'autre but que de nous faire vivre aujourd'hui de la vie éternelle. Il faut sans cesse nous rappeler cela. Nous sommes croyants pour vivre, un jour, dans l'éternité de Dieu. C'est pour cela que nous avons été baptisés. "Que demandez-vous ? - le baptême. - Que vous donne le baptême ? - La vie éternelle " Voilà non seulement le but de la vie chrétienne mais son sens, c'est-à-dire l'énergie même qui engendre, qui motive tout le reste.

En ce début de carême, rappelons-nous bien que la route qui nous est proposée n'est pas d'abord pour elle-même une route de conversion, mais pour le but. Si ce but n'est pas clair à nos yeux de croyants nous ne prendrons sûrement pas la bonne route ou nous n'y marcherons pas comme il convient à quel­qu'un qui désire ardemment parvenir avec hâte, bien­tôt, à la Pâque éternelle de Jésus.

Mais le Christ étant bon pédagogue et fin psychologue, et d'ailleurs le légiste le pressent, Il ne se contente pas de désigner le but, Il en indique le chemin. Et vous savez que, dans l'évangile, le chemin n'est jamais tracé d'avance. C'est le marcheur qui le trace. C'est pourquoi la parabole nous fait comprendre que le chemin qui conduit à la vie éternelle c'est le pas, les pas qui nous portent vers l'autre. Et particuliè­rement, de façon privilégiée, comme le montre la parabole ainsi que le texte d'Isaïe, l'autre qui est le pauvre, l'opprimé, le blessé, l'exclus, le rejeté, l'anti­pathique, l'indifférent, l'ennemi. Non pas de façon générale ou globale mais de façon réaliste : "Fais ceci !" lui dit Jésus. Il ne lui dit pas : Pense ou étudie sur la pauvreté, la précarité ou tout le reste ! "Fais ceci !" Pose un acte, fais un geste, fais un pas vers cet autre-là, et la vie éternelle vivra en toi, et tu vivras de la vie éternelle, c'est-à-dire de la charité de Dieu, de la misé­ricorde du Christ qui te permet de connaître cette vie éternelle et qui te donne l'énergie pour t'y engager.

Si pour le légiste la question est de savoir : "Qui est mon prochain ?" ce n'est plus la question. Mais pour chacun d'entre nous celle-ci se trouve for­mulée par Jésus Lui-même de la façon suivante : Qu'est-ce que je fais pour mon prochain ? non pas : Qui est mon prochain ? Mais comment moi, je me fais le prochain de l'autre. C'est pourquoi cette vie éter­nelle, nous la traçons ou nous ne la traçons pas, lors­que nous nous rendons prochain de l'autre ou que nous ne le faisons pas. Les termes sont clairs. Ils ont d'ailleurs été donnés dans la première lecture par le prophète Isaïe de façon extrêmement précise.

Alors voilà le but, mais voilà aussi que ce but n'est pas demain ou après-demain ou au-delà de la mort. Il est dans l'acte même et la disposition que j'acquiers quand je me fais proche de l'autre c'est-à-dire que j'accepte de mourir à quelque chose de moi, de ne pas me faire le prochain permanent de moi-même. Lorsque j'accepte un dépouillement personnel, lorsque j'accepte une ouverture à l'autre, un dérange­ment vers l'autre, faire un pas, alors cette mort que je fais de moi-même me porte vers l'autre. Et s'accomplit réellement quoique mystérieusement la parole de Jé­sus : "Tu vivras !" Non pas tu vivras mieux ! Non pas : tu seras content de toi ! Non pas, le soir, tu auras pu dire : j'ai fait mon effort. Non cela n'est pas de la vie, c'est de l'analyse ou du calcul, donc c'est autre chose, mais "tu vivras". c'est-à-dire la miséricorde de Dieu, l'amour de Dieu, la vie éternelle de Dieu a fait, en toi, craquer quelque chose de mort qui te conduit vers l'autre. Et ceci est la signature de la page que nous avons écrite chaque jour ou du pas que nous avons fait chaque jour de notre vie.

Nous avons dans l'Église et dans le monde cette manie d'organiser la charité, de créer des institu­tions de charité. Ceci est très bien parce que, de fait, il y a des maux tellement profonds, tellement larges qu'un seul ou quelques-uns ne pourraient pas y répon­dre. Et à cette ampleur de ces maux il faut des moyens aussi grands, mais cela comporte ce danger gravis­sime d'avoir délégué, à ces institutions ou organismes, la charité. Or la miséricorde, la charité, ça ne se délè­gue jamais, surtout pas par quelques dons financiers.

Alors, de fait, ni vous ni moi ne pouvons agir vers ces si proches prochains que sont ces masses d'affamés, de persécutés, de victimes de la violence ou de la guerre. Mais il y a une chose que chacun d'entre nous peut faire, c'est de considérer celui qui est à côté de lui, celui qui est dans la proximité géo­graphique, sociologique de sa situation, et cela il peut le faire sans rien déléguer à des organismes quels qu'ils soient. "Défais les chaînes injustes, délie les liens du joug, donne la liberté à un opprimé, partage ton pain avec celui qui a faim, héberge chez toi tel pauvre sans toit, sans abri. Si tu vois un homme nu, donne-lui un vêtement, ne te dérobe pas devant ta propre chair. Alors, conclut le prophète, ta lumière éclatera comme l'aurore, ta blessure se guérira rapi­dement, ta justice marchera devant toi, la gloire du Seigneur te suivra." C'est la vie éternelle.

 

 

AMEN

 

 
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