AU FIL DES HOMELIES

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BOULIMIE OU ANOREXIE ?

Is 58, 1-9 a ; Lc 10, 25-37
Vendredi après les Cendres - année A (15 février 2002)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

C

'est un thème qui revient aussi sûrement dans les magazines que le Carême dans la liturgie chrétienne, c'est la question de la diététique : que faire pour maigrir, que faire pour garder un corps sain, que faire pour éliminer toutes les graisses qui nous tuent à petit feu. Cette préoccupation pourrait sembler très lointaine par rapport à la préoccupation du Carême. Ceci dit, quand on commence le Carême, il est très souvent question du jeûne, et du jeûne physique. Très souvent aussi on dit que ce jeûne n'est pas uniquement un affaire de se priver de telle ou telle chose, mais de porter des actes concrets de charité auprès de ses frères.

Je crois que la question du jeûne, de la nourriture est pourtant fondamentale dans la démarche du Carême. Pourquoi ? Non pas parce qu'il faudrait perdre les kilos qu'on a en trop, non pas parce qu'il faudrait garder un corps sain pour gagner aux jeux olympiques, mais je crois, parce que la question de la nourriture est liée fondamentalement à la question du rapport que l'on a avec l'autre. Manger, c'est prendre quelque chose et le faire sien si totalement que cet objet disparaît, rendre dans mon corps et est complètement assimilé. Dans la faute originelle, la question de la nourriture est aussi très importante : c'est réduire l'autre à quelque chose qui se consomme : un produit consommable. Or, dans notre société de consommation, cette question du consommable reste d'actualité. Tout est-il consommable ? Les gens, ce qu'ils peuvent nous donner, ce qu'ils peuvent nous apporter, leur service, leur amour, leur sourire, je ne pense pas uniquement à la nourriture physique, mais de la relation. Tout est-il consommable ?

Justement, quand on parle du jeûne, au moment du Carême, quand l'Eglise parle du jeûne, elle parle justement de ce problème de notre relation à l'autre. Est-ce que l'autre, je le transforme en objet, pour ma propre utilisation, que je vais assimiler ou pas ? Le consommable donc, il en est question dans la première lecture, Isaïe en parle, il y a un autre prophète qui en parle encore davantage qui est Amos. Ces personnes sont des boulimiques, c'est-à-dire qu'ils ont un seul désir, c'est une faim d'utiliser l'autre, de prendre ce qu'a l'autre jusqu'à le "phagocyter", le neutraliser, mais plus encore comme le mot grec le dit : le manger. Ce sont des gens qui ont une telle boulimie, une telle âpreté par rapport au monde et aux autres, qu'ils les détruisent. Ils en tirent la moelle pour eux-mêmes. Bien sûr cela fait peur, et l'on pourrait se dire que face à cette boulimie, il faut surtout s'empêcher de manger, serrer la ceinture, et serrer très très fort.

Mais je crois que là n'est pas la bonne solution. Car si dans la première lecture, les personnes qui sont incriminées par Isaïe sont boulimiques, j'aurais envie de dire que dans la deuxième lecture, le prêtre et le lévite sont anorexiques. Eux, ils posent une limite à l'autre à travers le respect de la Loi, celle-ci étant posée pour que chacun reste où il est, respectant le domaine et le champ de son voisin, surtout ne pas y aller, parce que je le respecte tellement bien, que l'autre, ils en oublient même son existence. Une sorte d'anorexie totale avec un désintérêt encore plus grand face à la détresse de l'autre. Dans le premier cas, "le vivre avec" prenant pour soi-même, et dans le deuxième cas, le "vivre avec" se transforme en un "vivre à côté", vivre tellement à côté qu'on oublie qu'il existe.

Il ne faut pas désespérer, car entre la boulimie et l'anorexie, il y a une solution qui nous est proposée par le bon samaritain. C'est une solution pleine de délicatesse, sur une corde raide, un peu difficile à vivre, qui est ce rapport que le bon samaritain va avoir avec le blessé. Au début de la scène, ces deux hommes sont très éloignés, et le bon samaritain est celui qui va entrer en contact avec l'autre. Il aurait pu capter ce pauvre, pour en faire "son" pauvre, pour lui rendre tellement service qu'il le mangerait et n'en ferait plus rien, le bon samaritain garde sa distance, il le sauve, il est celui qui l'aide juste ce qu'il faut, et il le confie à un autre, et il s'en va après s'être assuré que cet autre en prendra soin.

C'est une marque d'une grande délicatesse justement des relations humaines, que de savoir reconnaître un appel de quelqu'un, mais en même temps de savoir à quel moment il faut accepter de m'effacer pour le laisser devenir ce qu'il a à être sans le phagocyter.

 

 

AMEN

 

 
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