AU FIL DES HOMELIES

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DANS LA SOUFFRANCE DU FRÈRE, RECONNAÎTRE NOTRE PROPRE CHAIR

Is 58, 1-9 a ; Lc 10, 25-37
Vendredi après les Cendres - année A (11 février 2005)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

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rères et sœurs, l'attitude de Jésus est un bouleversement dans l'attitude spirituelle des hommes à l'égard de Dieu et de leurs frères. Dans la parabole, le prêtre et le lévite ne s'approchent pas de l'homme tombé aux mains des brigands de peur d'encourir une souillure légale et de ne pas pouvoir accomplir leur ministère cultuel. Et Jésus montre par cet exemple à quel point ce qui est d'ordre cultuel, légal, doit passer après ce qui est l'essentiel qui est la compassion. C'est dans la mesure où nous sommes proches, ou nous nous faisons proches de nos frères que pouvons penser être proches de Dieu. La proximité à l'égard de Dieu n'est pas affaire de loi, elle n'est pas affaire d'observance, mais elle est affaire de cœur.

Cette attitude révolutionnaire de Jésus se manifeste aussi dans la parabole par le fait que c'est un samaritain, c'est-à-dire un étranger, nous pourrions dire un hérétique par rapport au légalisme juif, un membre de cette population mélangée et un peu paganisée qui occupait la province de Samarie et que les juifs méprisaient et ne fréquentaient pas. C'est donc un exclus, un rejeté, quelqu'un qui est banni de la société bien pensante du judaïsme contemporain, et c'est celui-là qui est touché dans son cœur par la compassion. Jésus accumule ainsi volontairement les signes d'un dépassement, d'un renversement, et ce renversement si Jésus l'affirme, et à toutes les pages de l'évangile, n'est pas pour autant une invention qui n'aurait jamais été auparavant envisagée : le texte d'Isaïe que nous avons entendu nous montre que les prophètes d'Israël avaient déjà réclamé ce bouleversement des valeurs. Avec une violence considérable, Isaïe nous dit que le jeûne légal, le jeûne des observances n'a aucune valeur aux yeux de Dieu. Dieu est notre culte et s'il n'est pas enraciné dans l'amour : "le jeûne qui me plaît, dit Dieu, c'est de partager avec ton frère, de partager avec celui qui a faim, et délier les liens injustes, de ne pas profiter des jours de jeûne pour frapper celui qui travaille pour toi et pour frustrer de son salaire l'ouvrier qui a travaillé".

C'est donc dans la droite ligne de l'enseignement des prophètes que se situe Jésus quand Il réclame ce changement profond de notre cœur. Aujourd'hui, où nous prions plus particulièrement pur nos frères malades nous devons comprendre qu'il s'agit là d'une dimension fondamentale de notre foi, de notre vie chrétienne. Il ne s'agit pas simplement de bonté, de bienveillance, il s'agit du mystère même de la tendresse de Dieu. Il y a dans Isaïe une phrase qui me semble d'une très grande profondeur : il s'agit de partager ton pain avec l'affamé, d'héberger les pauvres sans abri, de vêtir l'homme nu. Et voici la raison fondamentale de cette attitude : ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair. Il faut que dans notre frère dans la détresse et tout particulièrement notre frère souffrant, malade, notre frère épuisé corporellement, nous reconnaissions en lui notre propre chair. Nous ne faisons qu'une seule chair avec celui qui est malade et celui qui souffre. C'est donc dans notre propre chair que nous devons en quelque sorte porter sa maladie, sa souffrance. Il ne s'agit pas de nous pencher du haut de notre équilibre, de notre propre santé vers celui qui est mal, il s'agit de découvrir au plus profond de nous-même notre intime parenté avec sa souffrance. Elle est nôtre. Nous devons la partager, nous devons l'assumer, comme le Christ qui est venu pour prendre sur lui, nous dit l'évangile de saint Matthieu, toutes nos infirmités. Le Christ est venu pour faire siennes nos pauvretés, nos misères, nos souffrances, nos détresses, et Il nous invite avec lui et comme lui à faire nôtre les détresses, les souffrances, les pauvretés, les maladies de nos frères, parce qu'ils sont notre propre chair.

C'est la même expression qu'utilise la Bible pour parler du mystère de l'amour quand elle dit que l'homme et la femme sont une seule chair, d'une certaine manière, c'est le même mystère d'amour qui doit exister entre nous et nos frères souffrants : être avec eux une même chair, reconnaître en eux notre propre chair.

Frères et sœurs, l'évangile que nous venons de lire et dans lequel le samaritain a su reconnaître sa propre chair dans cet homme qui était brisé, roué de coups, malade, couvert de plaies, cet évangile nous montre d'ailleurs que cet homme utilise pour soulager les plaies de son frère, le signe de l'huile et le signe du vin. Nous sommes appelés nous aussi auprès de nos frères à les introduire dans ce mystère de compassion par le signe de l'huile l'onction des malades. Ce sacrement qui nous fait participer à la croix du Christ, qui fait participer nos frères souffrants à la croix du Christ, qui les invite à unir leurs souffrances à celles du Christ, comme le Christ prend sur lui leurs propres souffrances dans un échange admirable, de telle sorte que ce qui nous déchire et ce qui nous abat devienne dans l'amour triomphant du Christ, Salut non seulement pour nous, mais pour les autres.

Que cette journée des malades nous invite à la vérité de l'évangile qui est d'aller jusqu'à la rencontre au plus profond de nos frères souffrants.

 

 

AMEN

 

 
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