AU FIL DES HOMELIES

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 LE PÈRE DU MENSONGE

Mt 4, 1-11

Vigiles du premier dimanche de Carême – C

(24 février 1980)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

D

 

ans la première lecture que nous entendions tout à l'heure, tirée du livre de la Sagesse, il nous est dit que "Dieu n'a pas fait la mort". La mort est venue dans le monde par l'envie du diable et ce sont les impies qui font un pacte avec la mort, disant : "La vie n'est qu'un moment, une vapeur passagère, une étincelle qui ne dure pas." Telle est bien l'impiété, c'est-à-dire cet aveuglement du cœur de l'homme qui l'empêche de discerner, de voir ce qui est vrai, de voir ce qui est la structure profonde, réelle de cet univers, de cette création, toute suspendue à l'amour et à la force de Dieu. L'impie, c'est celui qui ne voit que l'apparence, celui qui ne s'attache qu'à ce qui passe, à ce qui est léger, à ce qui est mondain. Et c'est pourquoi le diable, qui est le prince de ce monde, sait séduire le cœur de l'homme pour l'attacher à ce qui est du monde, à ce qui n'est que la surface, l'apparence des choses.

C'est pourquoi, comme nous le chantions tout à l'heure, le diable est aussi le père du mensonge. Le père du mensonge parce qu'il induit à l'erreur. Il conduit dans la vanité. Il incline vers ce qui n'est pas, vers ce qui n'est qu'apparence. Et c'est bien ce qui s'est passé à cette aurore du monde, à laquelle fait allusion ce texte de la Sagesse, quand l'antique serpent, le père du mensonge a dit à Adam et à Ève : "Vous serez comme des dieux !" Vous serez comme des dieux parce que vous pourrez déterminer où est le bien, où est le mal, vous serez indépendants, vous serez autonomes, vous n'aurez pas à vous en remettre à quelqu'un d'autre pour vous dire où est la vérité et la vie. Vous déciderez par vous-mêmes de ce qui est bien et de ce qui est mal et ainsi vous serez des dieux.

Père du mensonge. C'est une caricature de Dieu qu'il propose à l'homme. Aussi bien quand l'homme cède à cet attrait de ce qui n'est pas, à cette fausse autonomie, à cette fausse indépendance, à ce faux bonheur qui consisterait à être soi-même sa règle, à être soi-même sa Loi, quand l'homme cède à cette illusion, à cette vanité, il ne devient pas comme un dieu, il tombe dans la mort. Une mort où le diable a voulu l'entraîner parce qu'il est le prince de la mort, parce que la mort est son affaire à lui, lui qui s'est coupé de la vie, lui qui a choisi de rompre avec la source, lui qui déjà a fait l'expérience de cette fausse autonomie, de cette tragique indépendance qui ne mène à rien qu'au néant. Lui le diable, le Père du mensonge, il ne peut pas supporter qu'une autre créature puisse vivre dans l'amour et la joie de Dieu et y trouver le bonheur, l'épanouissement. Lui qui ne peut pas supporter que d'autres réussissent ce que lui-même a raté. Lui qui veut entraîner toutes les autres créatures dans cette mort, dans ce mensonge dans ce refus d'amour, dans ce néant qu'il s'est creusé pour lui-même et qu'il cherche, à tout instant, de creuser pour les autres.

Oui, c'est par l'envie du diable, par cette jalousie du diable qui ne pouvait pas supporter la` réussite de la création, que la mort, le néant, est entré dans l'humanité et dans notre vie. Et il en est ainsi pour chacun de nous. A tout instant de notre vie, il y a sans cesse en nous, une tentation qui nous entraîne vers ce qui n'est pas, qui nous fait croire que le bonheur est là où, en réalité, se trouve la futilité. Il y a sans cesse une force étrange qui nous fait croire que nous serions plus heureux, plus nous-mêmes, plus forts si nous étions autonomes, indépendants, seuls. Il y a cette illusion de l'orgueil qui sans cesse nous replie sur nous-mêmes, nous coupe des autres, nous coupe de Dieu. Parce que ce qui peut nous lier aux autres, ce qui peut nous lier à Dieu, c'est d'abord et uniquement l'amour, l'acceptation de dépendre de celui qu'on aime et qui nous aime, d'être entièrement suspendu à son amour, de ne vivre que du jaillissement de cette source qui n'est pas en nous mais dans l'être aimé et aimant.

Il y a sans cesse en nous, par cette inspiration renouvelée, par cette tentation renouvelée que le diable nous murmure dans le cœur, il y a sans cesse en nous cette tentation du désespoir, cette tentation des réalités fausses, de ce monde faux que nous adorons, que nous croyons capable de nous rendre heureux. Voilà pourquoi Jésus, se faisant homme, voulant partager notre condition jusqu'au bout, a voulu connaître aussi ce combat. Et Il l'a connu dans toute sa force, dans toute sa vigueur. Jésus a été confronté à ce mensonge du prince de ce monde. Jésus a été tenté par celui qui, sans cesse, fait renaître la vanité sous les yeux des hommes. Le diable lui a proposé aussi les valeurs du monde : la richesse pour subvenir à nos besoins, la puissance pour dominer les autres, l'éclat, l'influence pour exercer un pouvoir fallacieux. Et devant chacune de ces tentations, Jésus, de toute son innocence de Fils de Dieu, de Fils unique et Bien-Aimé du Père, de toute cette force intérieure de l'amour du Père qu'Il portait dans son cœur, Jésus a rejeté la vanité que le diable mettait sous ses yeux. Jésus savait que ce n'était pas ainsi qu'Il sauverait les hommes, que ce n'était par le déploiement de miracles, que ce n'était pas en changeant les pierres en pains, que ce n'était pas en se jetant du haut du Temple, que ce n'était pas en devenant le chef politique des royaumes de ce monde qu'Il sauverait les hommes, mais en prenant la croix, mais en prenant sur Lui le poids de tous les refus, de tous les péchés des hommes pour brûler tous ces refus, toutes ces scories à l'incandescence du feu de son amour. C'est pour cela que Jésus est venu et c'est pour cela qu'Il a repoussé ce mensonge et cette vanité que le diable mettait sous ses yeux.

Comme le disait saint Ambroise tout à l'heure, en ce début de carême, Dieu nous appelle nous aussi, au désert. Non pas pour nous y faire tenter par le diable, mais pour nous aguerrir en vue de ces luttes qu'inévitablement le diable entreprendra contre nous. Dieu nous appelle au désert, c'est-à-dire au silence, au jeûne, à la solitude. Dieu nous appelle, pendant ce temps de Carême, au dépouillement. Et au dépouillement, non pas pour la stérilité, mais pour découvrir les richesses véritables, pour nous laisser investir par la force véritable qui est celle de l'amour de Dieu. Et comme nous le chantions tout à l'heure, en écho à la prophétie du prophète Osée, si Dieu nous appelle au désert, c'est pour parler à notre cœur, dans ce silence et dans ce dépouillement, pour que la voix de Dieu retentisse en nous et nous donne comme à Jésus la force de dissiper la vanité, la force de dissiper ces faux-semblants, ces fausses valeurs, ces fausses joies du monde, la force de rejeter toutes ces illusions que sans cesse le diable fait miroiter à nos yeux, la force de regarder vraiment au fond des choses, au fond du cœur de Dieu pour y trouver la vérité de notre vie, la vérité du monde, la vérité du bonheur. Car il n'y a pas d'autre bonheur que celui d'être aimé par Dieu et à notre tour, de laisser son amour rejaillir, sourdre de notre cœur inondé par la présence divine.

En ce début du Carême, demandons à Dieu de nous donner sa force de nous donner sa lumière, de nous donner sa joie pour que nous puissions le suivre et le rencontrer.

 

AMEN

 

 
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