AU FIL DES HOMELIES

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LE DÉSERT

Mt 4, 1-11

Vigiles du premier dimanche de Carême – C

(20 février 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Pièges de la solitude

C

 

omment se fait-il que les tentations aient toujours lieu au désert ? Quand on regarde l'histoire du peuple de Dieu, on s'aperçoit que le désert est, par excellence, le lieu même de l'épreuve et de la tentation. Tout le chemin que les ancêtres d'Israël ont fait à travers le désert, sous la conduite de Moïse, est scandé par des révoltes, des tentations. A peine ont-ils quitté l'Égypte que déjà ils se plaignent à Moïse de les avoir amenés auprès de la mer des Roseaux et d'être sous la menace de la mort à cause des Égyptiens qui les poursuivent. Ont-ils traversé la mer, sont-ils sauvés des eaux par Moïse que, maintenant, ils contestent l'amour de leur Dieu parce qu'ils n'ont rien à boire et ils demandent que leur soit donnée l'eau ! Sont-ils abreuvés que, maintenant ils se révoltent parce qu'ils n'ont rien à manger et c'est le don de la manne. Mais la manne ne suffit pas, il faut de la viande ! Et Dieu fait pleuvoir les cailles. Y a-t-il quelque occasion de fréquenter un culte étranger. Immédiatement ils s'y précipitent, et c'est Baal Péor. Et bien d'autres tentations encore.

Le désert est toujours le lieu de la tentation et de l'épreuve et même pour les meilleurs. C'est le prophète Élie qui avait fui le pays d'Israël et qui était parti à l'Horeb pour rencontrer son Dieu. Et voici qu'au milieu de sa marche, il était découragé. Il s'était assis à l'ombre d'un arbuste et il s'était plaint devant le Seigneur en disant : "Maintenant, c'est fini ! Je ne suis pas meilleur que mes pères. Tu m'as conduit, ici, dans ce désert. Je n'ai plus qu'une envie, Seigneur, c'est d'en finir !" C'est la tentation de suicide et c'est la tentation du suicide qui a traversé le cœur du plus grand prophète d'Israël, et il a fallu que ce soit au désert.

Toutes les fois qu'il y a désert, dans la Bible, c'est le moment de la plus grande épreuve. Et l'on dirait que le Christ, absolument fidèle à la tradition d'Israël, n'a pas voulu rencontrer le démon ailleurs que dans ce champ clos du désert. C'est étonnant car, pour nous qui sommes tellement habitués à une vie non pas dans le désert, ou dans la solitude, mais au contraire à une vie complètement immergée dans la cité, dans un contact avec les hommes, dans la société, dans la production économique, dans les problèmes politiques et sociaux, il nous semble que le désert c'est vraiment le paradis ! Si nous pouvions, de temps en temps, nous payer quelques jours de désert, pour pouvoir, enfin, rompre avec tous les ennuis et tous les soucis quotidiens, ce serait merveilleux ! D'ailleurs, on paie très, très cher pour aller au désert. C'est un des luxes qu'on se paie aujourd'hui ! C'est de pouvoir, enfin retrouver une sorte de solitude dorée grâce à laquelle on a coupé tous les ponts avec tous les ennuis qui nous harcèlent habituellement. Et quand on se trouve dans le désert, quelles élévations spirituelles ! quel bienfait ça peut faire à l'âme que de se retrouver, tout à coup, dans le désert, seul à seul. Il y a toute la poésie du sable, toute la force des rochers, toute la pureté du ciel, cette nuit étoilée, ce calme, ce silence qui fait un bruit étonnant.

Or, le désert n'a rien à voir avec ce calme et ce confort de luxe que nous voudrions nous payer de temps en temps. Dans toute la tradition mystique, le désert a toujours été le lieu du combat. Et pourquoi? Non pas seulement parce qu'on a voulu transposer dans sa propre existence ou dans l'existence des mystiques, le combat qui s'était déroulé entre le Christ et Satan, mais parce que le désert est, par excellence, le lieu même de l'absolu.

En effet, lorsqu'on est au désert, nous sommes confrontés à une présence et une présence qu'il est très, très difficile de cerner ou plus exactement qu'il est très difficile de maîtriser. Car ce qui est la première chose dans le désert, c'est qu'on se sent revivre. On se sent revivre parce qu'il n'y a plus de limites. Il n'y a plus un espace balisé, comme celui dans lequel nous vivons et évoluons habituellement. Tout est changé. Et puis surtout, nous sommes là nous-mêmes, nous nous retrouvons nous-mêmes avec une sorte d'insistance et de présence qui est tout à fait étonnante. Il nous semble que notre propre personne prend une dimension qu'elle ne pouvait pas avoir lorsqu'elle était confrontée, dans la vie quotidienne, à toutes les autres personnes qui sont là, autour de nous, qui nous mangent notre temps, qui nous mangent notre calme, qui nous mangent nos pensées, notre vie la plus quotidienne, la plus simple.

Et à ce moment-là, quand nous sommes au désert, il nous semble nous trouver devant une sorte d'infini qui est nous-mêmes ! Et d'autre part, il y a ce sentiment étonnant de l'absolu de notre liberté. Le désert est le lieu ou, sans cesse, on a l'impression qu'il n'y a pas de chemins. Effectivement, on comprend bien la tentation d'Élie qui est de se dire : "Si, au fond, je pouvais mourir là ! Si je pouvais ne plus avoir à faire un pas et encore un pas, et m'arrêter simplement dans un endroit qui n'est que chemin, qui est ouverture dans toutes les directions, même celui qui est chemin de la mort !"

Le désert est le lieu de l'absolu, mais peut-être bien celui d'un faux absolu. Le faux absolu que nous nous créons nous-mêmes, cette fausse liberté, cette impression d'avoir une sorte de maîtrise sur toute chose. On est comme confondu avec le paysage, avec le calme, avec le silence. Il y a une certaine manière de se retrouver qui donne une assurance tout à fait curieuse. Et c'est alors que se situe vraiment le combat. C'est à ce moment-là qu'il faut savoir si, vraiment, nous sommes donnés à l'absolu ou, au contraire, si c'est nous qui sommes notre propre absolu. A ce moment-là, il s'agit de voir si le sens de notre vie c'est de vivre pour quelqu'un qui est tout et qui attend tout de nous, et en face duquel on va être mis, nécessairement, parce qu'il n'y a rien d'autre, il n'y a que le soleil, il n'y a que la chaleur desséchante. Ou bien si, au contraire, nous allons continuer à vivre dans une sorte d'illusion sur nous-même, à croire que nous sommes la propre source de notre liberté, à croire que nous avons une sorte de domination sur notre destin et sur les principaux événements de notre vie. Nous sommes là, vraiment, au moment le plus crucial de notre existence. Sommes-nous tout, ou sommes-nous pour le tout ?

Il n'y a que le désert qui peut révéler cela en nous. Et c'est pour cela qu'il n'est pas nécessaire d'aller au Sinaï, ni dans le Néguev pour éprouver cela. Il y a, dans notre vie, suffisamment de moments de désert par lesquels nous traversons une sorte de solitude, dans lesquels il y a une sorte de déperdition de tout ce que nous sommes, et, en même temps, à ces moments-là, le désir tellement fort de nous récupérer, de nous retenir, de nous donner à nous-mêmes notre propre consistance et notre propre solidité. Et c'est alors qu'a lieu, vraiment, le combat. Est-ce que nous sommes pour Dieu ? à Dieu ? Est-ce que nous vivons pour Lui ? en sachant que, de toute façon, il faudra passer par cette épreuve de dépouillement et de remise totale de soi entre les mains de Dieu ? Ou bien, au contraire, est-ce que nous continuons à nous garder, à nous posséder, à nous retenir, à vouloir nous fabriquer de faux absolus, de fausses exigences, de faux besoins ?

Lorsque le Christ affrontait Satan dans le désert, Il l'affrontait pour nous. Il combattait pour nous, car Il savait à quel point le tentateur est capable de nous dessiner tous ces faux absolus, qu'il s'agisse de la domination sur les autres, qu'il s'agisse de ce faux absolu qui est la parfaite satisfaction de soi ou de tous ses besoins, ou qu'il s'agisse de ce faux absolu qui est une sorte de connaissance et de domination de soi qui consiste à vouloir dominer tous les éléments physiques de la nature. Dans tous les cas, il y a toujours le mirage d'une tentation et nous la vivons tous les jours, cette tentation, tentation du pouvoir technique, tentation du pouvoir politique, tentation de toute autre sorte, tentation de se satisfaire soi-même. En tout cela, où est le vrai ? où est le faux ? En tout cela, est-ce que nous ne sommes pas en train de construire quelque chose qui est aussi illusoire que l'effort dans lequel nous le construisons rapidement et qui, bientôt, ne sera plus rien du tout ?

Lorsque le Christ a affronté Satan, Il a affronté tous ces faux-absolus que le péché, que le tentateur peut construire en nous. Et depuis ce jour-là, Il les a déjoués. Vivre à la suite du Christ, entrer dans ce temps de carême, c'est reconnaître que nous sommes avertis, que nous savons que nous sommes entourés de faux absolus, et pourtant, il n'y a qu'un seul Dieu, il n'y en a qu'un qui est là comme l'absolu, comme le tout auquel nous ne pouvons pas échapper. Alors, si nous entrons dans nos déserts, il faudra toujours que nous sachions, à la fois, que ce n'est pas pour nous y reposer ou pour y prendre des vacances, mais que c'est d'abord pour y lutter, pour y combattre, et d'autre part que nous sachions aussi que les tentations les plus difficiles, ce n'est pas la petite tranquillité, ce n'est pas la petite vie qu'on s'aménage autour de soi, jour après jour, mais ce mystère de ces faux absolus qui se tissent autour de nous, qui sont des idoles et avec lesquels nous échangeons toujours de sécrètes complicités, et que sans cesse il faut rompre, et que sans cesse il faut marcher et résister à toutes les illusions de mort, comme Élie dans le désert, et qu'il faut avancer parce que la seule véritable présence, pour laquelle nous avons à combattre c'est Celui-là même qui nous a délivrés du mal et nous a appris à combattre.

AMEN

 
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