AU FIL DES HOMELIES

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MONTRE-MOI TON VISAGE

1 R 19, 3-13 a, Lc 9, 28 b-36

Vigiles du deuxième dimanche de Carême – A

(18 mars1984)

Homélie du Frère Michel MORIN

Creux du rocher au Sinaï

O

 

n peut se demander parfois si nous ne sommes pas revenus à l'Ancien Testament. Moïse, lorsqu'il gardait les brebis de son beau-père, n'avait pas l'intention de voir Dieu. Or Celui-ci s'est manifesté sans que l'autre ne l'attende, dans la flamme du buisson Et le jour où il a dit à Dieu : "Je veux voir Ta Face !" Dieu l'a caché dans le creux du rocher pour qu'il ne voie rien du tout, si ce n'est son dos.

Et lorsqu'Élie, fatigué par le ministère prophétique, s'enfuit vers l'Horeb, il est harassé et il retourne aux sources mêmes de sa foi, sur cette montagne où Moïse, une fois encore avait contemplé la présence de Dieu dans les éclairs, dans la nuée, dans l'orage. Ce jour-là Élie n'y allait pas pour voir Dieu mais simplement pour y mourir. Or Dieu le fait sortir de sa grotte et passe devant lui dans le signe d'une brise légère, comme aux jours du paradis terrestre, lorsque Dieu passait dans le jardin à la brise du soir.

Ainsi, on a l'impression que Dieu joue à cache-cache avec le désir des hommes. Peut-être avons-nous l'impression que c'est notre cas à nous aussi, parfois ? Nous voudrions avoir des signes évidents, presque visibles de la présence de Dieu, pourvoir enfin en saisir, en palper la présence, et nous n'avons rien. Et lorsque nous croyons avoir quelque chose, nous ne voyons cette réalité que de dos, sans pouvoir bien la dévisager, c'est-à-dire reconnaître et aimer ce visage. Et puis peut-être aussi y a-t-il des moments où nous sommes harassés, fatigués, où nous n'attendons rien du tout, et puis, au cœur même de cette fatigue, de cette désespérance, sans que nous l'ayons vraiment désiré dans notre cœur, Dieu passe et nous le reconnaissons.

C'était comme cela au temps du Nouveau Testament. Les disciples ont vu la gloire de Jésus resplendir, briller à travers sa chair humaine. Ils ont vu également sa gloire, mais comme en négatif, lorsqu'ils ont contemplé cette chair humaine sans figure sur la croix. Puis, ils l'ont revue encore dans l'allégresse et ils ont touché son corps, ils ont mangé avec Lui, participant ainsi à la gloire du Ressuscité.

Et nous qui sommes aussi disciples de ce Christ, nous qui sommes du temps de l'Alliance nouvelle, du temps du visage révélé de Dieu sur la face du Christ qui est l'effigie de la substance du Père, nous avons l'impression de revenir en arrière parce que ce Christ qu'ont vu les disciples, nous ne le voyons pas, nous ne le touchons pas. Nous ne voyons pas sa gloire, nous n'en tombons pas abasourdis et étonnés, nous n'en tombons pas à terre pour nous cacher le visage, non pas de peur, mais à cause de ce que serait cette illumination extraordinaire. Et nous continuons notre pèlerinage, parfois comme le prophète Élie, en retournant vers nos grottes intérieures et en nous y réfugiant pour nous plaindre à Dieu de la fatigue de cette vie, de la difficulté de la conversion, des souffrances que peuvent parfois nous demander ce retournement de notre cœuret de notre vie. Et voici que monte dans notre propre cœur ce que nous avons chanté ce soir : "Mon cœur a dit : Mon visage cherche la splendeur de Ton visage !" car il s'agit bien de cela. Cette vie chrétienne que nous essayons de vivre, souvent plutôt mal que bien, c'est bien cette première chose à faire de chercher cette splendeur du visage de Dieu, comme l'a pressenti Moïse, comme l'a vu passer Élie, comme les apôtres l'ont contemplé. Mais ce n'est pas dans le signe naturel du feu ou de la brise légère que nous rencontrons Dieu aujourd'hui et qu'Il nous fait signe. Et ce n'est pas non plus dans la chair visible du Christ, que cette chair soit celle de son humanité avant sa Pâque, soit celle de sa mort ou celle de sa Résurrection, car je crois qu'en définitive, nous avons plus que cela.

Ce visage du Christ, il est à chercher sur notre propre visage, sur le visage de notre propre vie. Puisque nous avons été baptisés dans la mort et la résurrection du Christ, c'est donc dans ce baptême qu'il nous faut, désormais, chercher le visage du Christ transfiguré et ressuscité. En tout cas il y a une chose que je crois certaine, c'est que c'est là que Dieu contemple aujourd'hui le visage de son Fils, dans notre propre visage, dans notre propre chair, dans notre propre cœur. Pourquoi ? Parce ce que c'est là qu'actuellement se déroule, lentement mais je crois de façon réaliste, certaine, la transfiguration du Christ.

L'antienne du psaume 83 le disait tout à l'heure : "Père ! Regarde le visage de Ton Christ !" Ce visage de ce Christ s'accomplit en nous. C'est un visage défiguré par la mort et la souffrance, lorsque nous-mêmes nous nous défigurons par le péché. C'est un visage ressuscité par le pardon, par la vie, lorsque nous recevons en abondance, dans le sacrement de réconciliation, la face même du Christ qui se manifeste et qui vient sceller en nous, qui vient refaire, qui vient refaçonner en nous sa propre image que nous avons brisée par notre péché. Et ainsi, de péché en pardon, notre propre chair se transfigure. Et la présence même du Christ en nous, cette vie que nous avons reçue de Lui, se transfigure et nous transfigure. Et le Père contemple cette œuvre profonde, celle de son Fils en nous, pour que nous devenions ses fils.

Cette œuvre, elle est secrète, elle est tissée dans notre propre chair, dans notre propre esprit, dans tout ce que nous sommes, dans tout ce que nous vivons. Elle est brodée par la grâce de Dieu, car c'est cela la présence de Jésus au fond de nous, sa grâce, la grâce du baptême, la grâce de sa mort, la grâce de son pardon dans notre péché, la grâce de sa résurrection dans toutes nos morts quotidiennes.

Ainsi, dans le souffle du Père, sous le regard du Père, puisque c'est le Père qui regarde, nous sommes en train de devenir vraiment à l'image du Christ, tantôt du Christ souffrant, tantôt du Christ ressuscité, un jour du Christ mort, un jour du Christ vivant pour l'éternité, en nous. Cela c'est beaucoup plus que le feu du buisson ardent ou que la brise légère du prophète Élie. Et peut-être que, lorsque nous contemplons avec le regard même du Père, le visage du Christ, imprimé et imprégné dans notre propre cœur, nous pouvons avoir envie, comme Pierre de lui dire : "Construisons ici trois tentes", installons-nous puisque nous sommes heureux.

Mais je crois que si ce désir est juste, les tentes ne sont plus nécessaires Nous ne sommes plus au seuil de la maison de Dieu, comme disait le psaume 83, puisque nous sommes devenus la demeure même de Dieu, puisque nous sommes devenus la maison dans laquelle son Image repose, dans laquelle sa face continue de souffrir et continue de ressusciter. Nous n'avons plus à dresser des tentes extérieures, nous avons à habiter la demeure que nous sommes nous-mêmes, puisque c'est là que Dieu Lui-même vient habiter et vient demeurer. Mais notre drame, c'est que souvent, nous sommes extérieurs à nous-mêmes. Nous n'atteignons que rarement cette profondeur de notre être, car nous sommes des personnages superficiels qui, comme dans une ville courent en tous sens, en perdant même la direction de notre propre vie. Cette présence de Dieu en nous, elle est comme un vitrail. Un vitrail ne se comprend pas de l'extérieur. On peut le regarder, on peut le connaître, on peut dire ce qu'on en pense, de l'extérieur, on peut écrire beaucoup de choses sur lui, mais un vitrail ne se comprend que de l'intérieur de la demeure. Il faut donc entrer au plus profond de notre tente, au plus profond de cette maison que nous sommes et nous découvrirons le véritable sens du Christ qui est au milieu de nous comme un vitrail réfléchissant la gloire du Père, comme un soleil éternel. Et c'est cela qui donne sens à notre vie, qui donne la véritable lumière à tout notre être. Et devant cela, il n'y a rien à dire, il n'y a qu'à contempler pour recevoir en pleine face cette lumière de la face du Christ inscrite en nous.

"Le bonheur de vivre un jour en ta demeure vaut pour moi plus que mille autres loin de Toi !" Le Christ, et Dieu Lui-même, a fait de notre chair sa demeure, il n'y vit pas un jour, mais Il y vit des milliers de jours et Il veut y vivre pour l'éternité. Lui-même a tracé son chemin dans notre propre vie. Et "le Seigneur ne refuse pas son bonheur à ceux qui marchent sur ce chemin. Seigneur Dieu de l'univers, bienheureux l'homme qui met en Toi toute sa foi" puisque tu as mis en lui toute ta gloire et qu'ainsi tu transformes et tu transfigures l'univers.

 

AMEN

 
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