AU FIL DES HOMELIES

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L'ONCTION D'HUILE DU BAPTÊME

Vigiles du premier dimanche de carême – B

(24 février 1985)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

Saint Jean de Malte : Huiles saintes du baptême

D

 

ans le sacrement du baptême, il y a deux onctions. La seconde se fait après le bain d'eau, c'est l'onction du saint-chrême sur la tête du nouveau baptisé afin que cette huile, en abondance, puisse le revêtir comme un manteau de gloire, un manteau de beauté et cette onction du saint-chrême donne au nouveau chrétien de participer à la dignité victorieuse du Christ comme prêtre unique, comme Roi de l'univers et du monde, et comme prophète c'est-à-dire comme seule parole venant de Dieu, Parole incarnée. L'onction du saint-chrême c'est l'onction de la victoire, j'allais même dire de la Parousie, puisque c'est déjà l'accomplissement de la venue du Christ, de son salut dans le cœur d'un homme qui le fait déjà entrer dans l'Église qui est ce marchepied du Royaume, qui est ce porche déjà édifié sur la terre et qui nous fera un jour entrer dans le Royaume du Ciel. Onction donc de la victoire, de la gloire, du rayonnement, de la Parousie triomphale, de l'arrivée, déjà, de celui qui a combattu, dans la ville où il est acclamé, dans la cité céleste figurée, annoncée par l'Église.

La première onction s'appelle l'onction pour les catéchumènes. Elle est également faite avec de l'huile, non plus sur la tête de celui qui va être baptisé, mais sur son cœur parce que c'est notre cœur qui, dans notre anthropologie occidentale, est habituellement le lieu symbolique de nos sentiments. Nous avons un bon cœur ou un mauvais cœur. Cette onction avec l'huile sainte est aussi appelée l'exorcisme parce que, par cette onction, le Christ vient manifester non pas tellement sa victoire mais sa guérison, sa force venant mettre à terre toute force de mal. Et lorsque le prêtre fait cette onction sur le cœur du catéchumène, il invoque Dieu par ces mots : "Père tout-puissant, Tu as envoyé ton fils unique dans le monde pour délivrer l'homme esclave du péché et lui rendre la liberté propre à tes fils. Tu sais que cet enfant, comme chacun de nous, sera tenté par les mensonges de ce monde et devras résister à Satan, Nous t'en prions humblement, par la Passion de ton Fils et sa Résurrection, arrache-le au pouvoir des ténèbres, donne lui la force du Christ et garde-le tout au long de sa vie. "Puis en faisant l'onction d'huile sur la poitrine, sur le cœur de la personne, le prêtre continue : "Que la force du Christ te fortifie, Lui qui est le Sauveur ! Qu'elle t'imprègne comme cette huile du salut dont je te marque dans le Christ notre Seigneur, Lui qui vit pour les siècles des siècles."

Je voudrais ce soir, en introduction à la liturgie de demain, qui sera la reprise de ce texte de l'évangile de la victoire du Christ sur Satan, au désert, je voudrais réfléchir sur la signification de cette onction des catéchumènes qui vont entrer dans la vie du Christ.

Cette onction a comme effet de purifier celui qui va recevoir le baptême de ce que, dans la théologie catholique, nous appelons le péché originel. Ce péché originel ce n'est pas une façon de parler, ce n'est pas une image, ce n'est pas non plus un mythe ou une philosophie, une explication plus ou moins rationnelle, plus ou moins irrationnelle du péché ou du mal. Ce péché originel, c'est ce qui s'est passé dans le paradis terrestre, lorsque Satan, l'ange déchu dont nous parle l'Apocalypse, s'est adressé à la liberté humaine pour la détourner du bonheur de vivre avec Dieu, parce que lui-même Satan, avait connu un instant ce bonheur, l'avait refusé, l'avait rejeté et qu'en définitive, le mal qui ronge son cœur ce n'est peut-être pas tellement la haine mais la jalousie. Et lorsque Satan a vu l'homme heureux avec Dieu, il n'a eu de cesse de détourner l'homme de ce bonheur. Et l'homme s'est laissé prendre par un mensonge, par une fausse promesse, par l'annonce d'une illusion qu'il serait lui-même comme Dieu, ce que Satan n'est pas du tout si ce n'est par un pouvoir d'usurpation qui n'a qu'un temps, même s'il est très manifeste et très fort. C'est cela le péché originel, le péché qui s'est passé à l'origine de l'humanité, dans le premier homme, dans la première liberté humaine. Et ce mal s'origine également dans notre propre cœur, dans notre propre chair car nous sommes de cette race qui a été abîmée, qui a été marquée par ce péché originel, et ceci par solidarité humaine. L'humanité c'est comme une masse d'eau formée de molécules indépendantes, mais c'est l'ensemble de ces molécules qui forme la masse d'eau. Et si l'on casse une ampoule de cyanure à un endroit ou l'autre de la piscine, c'est, petit à petit, toute la piscine qui est polluée, même les endroits les plus éloignés de celui qui d'abord a été affecté par ce poison.

Il en est ainsi pour l'humanité. Quel que soit son temps, quelle que soit son époque ou son lieu, nous sommes tous solidaires, molécules d'une même masse humaine, d'une même foule humaine, d'une même humanité. Et à cause de cela, à cause de cette solidarité, ce qui est arrivé à l'un d'entre nous arrive à chacun d'entre nous. Et lorsque nous naissons dans la chair humaine, nous sommes marqués par ce péché d'origine qui va se développer en nous, qui va rebondir dans notre propre vie et continuer à se développer. Il a donc aussi une origine dans notre propre cœur, même si cette origine, de façon plus lointaine, plus mystérieuse ne vient pas de nous, ni à plus forte raison de Dieu, mais de Satan. Cette onction des catéchumènes vient détruire, vient éliminer, et de façon radicale et définitive, ce poison, cette erreur, cette déviation inscrite dans notre propre liberté, pour lui rendre la liberté propre aux fils, la liberté qui nous a été donnée, à l'image de celle du Christ, c'est-à-dire pour que nous puissions vivre toujours unis à l'amour du Père et vivre dans l'Esprit Saint. C'est un effet de l'onction d'huile des catéchumènes que d'être ainsi délivrés radicalement et définitivement de ce péché originel. Mais, nous connaissons encore le péché. Cela c'est une question que nous posent souvent les parents lorsque nous expliquons cela dans la pastorale des sacrements. "Si c'est vraiment efficace, pourquoi connaissons-nous encore le péché ?"

Je crois que le mystère que nous préparons à célébrer, le mystère de la mort du Christ sur la croix, la croix plantée en terre, peut nous aider à comprendre pourquoi, malgré cette victoire radicale, réelle du Christ sur la force originelle du mal en nous, malgré cette victoire, nous connaissons encore les combats du mal, les combats de la tentation et du péché. Ce qui a changé, c'est la radicalité. Ce qui en nous, par l'onction d'huile des catéchumènes, est radicalement nouveau, c'est la disparition du mal dans sa racine. Le Christ a arraché cette plante du mal, du mauvais, pour semer à la place, la graine, la source, la semence de sa vie qui sera signifiée par l'eau baptismale. Le Christ a changé radicalement l'orientation de notre liberté. En principe, naturellement, à cause du péché, mais c'est déjà une contre-nature, nous allons vers le mal, mais avec cette grâce surnaturelle, nous allons désormais, ou nous devons aller vers le bien, car le Christ, depuis qu'Il est mort sur la croix, attire à Lui tous les hommes qui reçoivent son salut par le baptême.

Cependant nous sommes toujours, comme le disait le psaume 90, "atteints par un vent de folie". Il y a toujours une flèche qui siffle à nos oreilles en plein midi, il y a toujours le mal qui rode dans les ténèbres, il y a toujours le fléau qui disperse en plein jour. Ce que le Christ a enraciné en nous c'est sa vie, et cet arbre doit grandir, doit porter des fruits par notre vie chrétienne. Mais puisque nous sommes toujours dans cette humanité où le mal n'est pas radicalement éliminé, où le mal, par un pouvoir d'usurpation, continue son œuvre, nous sommes parfois atteints, nous sommes parfois bousculés par ce vent de folie. L'Esprit Saint souffle un vent de liberté, mais l'esprit du mal souffle un vent d'esclavage. Et nous sommes toujours dans ce combat, dans cette tempête, entre ces deux forces qui viennent l'une nous conduire vers Dieu, et l'autre résister à cette ouverture vers Dieu et nous reconduire vers les ténèbres.

On pourrait dire aussi que, à côté de cet arbre qui pousse en nous et qui est l'Arbre de la vie nouvelle, se parasitent continuellement des plantes qui grimpent sur nous comme si le vent qui vient avec sa force amenait encore des graines et des germes de mauvaise herbe, de mauvaises plantes qui continueraient à pousser, à s'agglutiner sur nous et qui, passez-moi l'expression, pompaient toute notre énergie, cette énergie qui doit être orientée vers la vie de Dieu. Nous sommes donc radicalement sauvés, mais nous avons continuellement à combattre, parce que cette force du mal continue de nous bousculer, de nous atteindre, de nous tenter et de nous éloigner de cette vie de Dieu.

C'est cela le sens profond, spirituel de cette onction d'huile des catéchumènes. Nous avons en nous la certitude que notre combat est victorieux, nous n'avons pas encore la victoire, car dans l'art militaire il y a toujours un temps entre la certitude de la victoire et le moment où elle est définitivement acquise.

Que ces quelques réflexions vous aident à prier, tout au long de ce carême avec la dernière formule du Notre Père : "Délivre-nous du Mal ! " C'est de ce mal-là que nous demandons d'être d'abord délivrés, non pas des petits maux qui parsèment notre vie, mais du Mal avec un grand M, de cette violence, de ce vent de folie, de cette plante parasite qui vient continuellement nous harceler, prendre nos énergies, nous détourner de l'Esprit, du soleil, de la santé de Dieu et de sa vie. Que, dans ce carême, nous puissions devenir plus forts, non pas de notre propre force, car nous n'irions guère loin, mais de la force de cette onction d'huile, d'huile qui guérit, d'huile qui fortifie comme les athlètes qui ont un combat à mener pour remporter la victoire, selon la terminologie de Saint Paul. Qu'en ces jours où nous célébrons cette victoire du Christ, définitive sur la force du Mal, par la prière qu'Il nous a laissée : "Délivre-nous du mal !" nous puissions avoir une volonté, une liberté, un désir déjà plus marqué, plus orienté vers cette victoire et que cela puisse nous aider à combattre contre les forces du mal et à avancer dans la liberté des enfants de Dieu, vers la Pâque du Christ.

 

AMEN

 
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