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LA TENTATION DE JÉSUS AU DÉSERT

Mt 4, 1-11

Vigiles du premier dimanche de carême – C

(16 février 1986)

Homélie du frère Jean-Philippe REVEL

 

I

l est clair que cet évangile a été choisi d'abord parce qu'il y est fait mention de ces quarante jours de jeûne du Christ dans le désert et parce que nous sommes invités à vivre ces quarante jours du carême à la manière du Christ. Il est clair aussi que cet évangile situé au commencement de la vie publi­que du Christ, au commencement de sa marche vers Jérusalem et vers sa Pâque, manifeste ce qu'est le commencement de ce carême qui est notre marche, à nous aussi, vers la fête de Pâques, vers cette pâque dans laquelle nous allons être, nous aussi, plonges dans la mort avec le Christ pour ressusciter avec Lui.

Pourtant je voudrais souligner un autre aspect, moins immédiatement évident, de la signification quadragésimale de cet évangile. Le carême a été d'abord institué comme un temps de préparation des catéchumènes à leur baptême. Ce matin encore, trois enfants de notre communauté paroissiale ont fait leur première étape qui doit les acheminer jusqu'au bap­tême en la nuit de Pâques. Or cette lutte du Christ avec Satan correspond à un des aspects fondamentaux de la grâce baptismale et de la spiritualité baptismale, car le baptême c'est d'abord une lutte contre le mal, contre le péché, contre l'esprit du mal. Cet aspect de lutte et de victoire qui est inclus dans le baptême nous est peut-être moins familier parce que nous pensons spontanément à des baptêmes de nouveaux-nés et que leur affrontement avec le mal est moins immédiate­ment visible, il s'agit pour ceux de cet affrontement au péché originel, mais qui ne s'exprime pas par une lutte personnelle. Pourtant, si cette lutte est différée chez les nourrissons, elle n'en est pas moins réelle et nous devons toujours considérer le baptême non pas comme un événement ponctuel mais comme un évé­nement durable, coextensif à toute notre vie. Et quand il s'agit de baptême d'adulte qui est la forme la plus normale et la plus primitive du baptême, cet aspect de conversion, d'arrachement au mal, de renonciation à Satan est tout à fait fondamental. Quand on se prépare au baptême, il y a une longue suite de gestes, de rites, d'exorcismes qui se couronnent par l'onction d'huile des catéchumènes, l'huile des athlètes, et par la renon­ciations à Satan.

Et ce qui est vrai de la préparation baptismale, de ce geste de conversion fondamental que signifie le baptême, est vrai de toute notre vie chrétienne. C'est toute notre vie chrétienne qui est baptismale. Nous ne sommes pas baptisés seulement à un moment donné de notre vie, nous sommes, en quelque sorte, plongés de façon permanente dans l'eau du baptême. Cette lutte contre le mal, qui est une lutte de tous les instants, cette lutte contre l'esprit du mal, car le mal n'est pas seulement une tentation vague qui serait le fait de nos penchants plus ou moins déformés ou bien de nos passions mal dirigées et mal disciplinées. Le mal c'est quelqu'un, le mal c'est Satan, c'est le prince de ce monde, c'est celui qui est menteur dès l'origine, c'est celui qui est homicide, c'est l'esprit de lutte, c'est l'esprit de refus, c'est l'esprit de désunion, c'est l'esprit de rupture, c'est tout cela, c'est Satan, celui qui, dès le premier jour du paradis, s'est affronté à Adam et qui n'a plus cessé d'essayer de faire trébucher l'homme, et qui s'affronte encore au Christ au début de sa vie pu­blique, et qui ne cessera, à travers les pharisiens, les grands prêtres, à travers tous ceux qui vont dresser des embûches sur le chemin de Jésus, de s'affronter à Lui tout au long de sa vie publique, et qui s'affrontera de façon décisive et définitive à Gethsémani, tout au long de sa passion et sur sa croix. Ce sera l'heure du Prince de ce monde, l'heure du prince des ténèbres.

Satan est sans cesse en lutte contre nous et c'est un aspect très réel de notre vie chrétienne de tous les jours que cette lutte contre la force du mal, contre la personne de Satan en qui s'incarne et se concrétise tout le mal qui est dans le monde. Quand Jésus affronte Satan, cet événement prend place immédiatement après son baptême. Et en quelque sorte, c'est d'un même mouvement que Jésus, au baptême, prend le chemin de sa croix et que, dans ces tentations au désert, Il commence cette lutte sans merci contre Satan, cette lutte qui ne s'achèvera qu'à la croix.

Dans la conception du monde des sémites, l'eau, l'eau de la mer mais aussi l'eau des abîmes, l'eau des fleuves est le lieu où se trouvent les démons, où se trouvent les puissances du mal. Sans doute, les hébreux n'étaient-ils pas marins et c'est pour cela que la mer leur semblait toujours assez redoutable, assez dangereuse, elle ne leur jouait que des mauvais tours, ils ne voyaient que l'aspect de tempête et de destruc­tion de la mer et c'est pour cela qu'ils en faisaient le lieu d'habitation des démons, de ce que nous appelons nous les enfers.

Quand Jésus descend dans le Jourdain, Il vient pour y affronter les puissances du mal. Et ainsi la scène de la tentation de Jésus au désert n'est qu'une sorte de réplique et de démultiplication de son propre baptême, au cours duquel Il est venu affronter le péché, affronter les forces mauvaises, affronter Satan lui-même. Dans certains manuscrits de l'évangile de saint Matthieu, au moment du baptême du Christ, il y a un verset, une glose sans doute surajoutée mais qui est fort intéressante, dans lequel on nous dit que lorsque le Christ descendit dans le Jourdain il y eut comme une lumière qui envahit le Jourdain et que la tête des dragons fut écrasée comme le disait le psaume 73 qui est d'ailleurs un psaume cité à la fête du baptême du Christ.

C'est donc bien avec le Christ que nous allons vivre notre vie baptismale, notre vie chrétienne. C'est avec Lui que nous affronterons les puissances du mal. Nous ne sommes pas seuls dans une certaine vie mo­rale où il faudrait essayer d'éviter le mal pour faire le bien, nous sommes engagés dans un combat qui nous dépasse infiniment, dans un combat qui est le combat même du Fils de l'Homme contre le prince des ténè­bres. Et toute notre vie fait partie de ce combat. Notre vie chrétienne, ce n'est pas simplement d'essayer de réussir un peu mieux un chemin spirituel, ce n'est pas simplement d'essayer d'éviter un certain nombre de tentations, de vices ou de défauts, notre vie chrétienne c'est véritablement une participation à ce combat im­mense que le Fils de Dieu a engagé contre le Prince de ce monde et contre toutes les forces de l'esprit de ce monde.

Et, vous l'entendiez tout à l'heure dans le livre de la Sagesse, l'esprit de ce monde, nous le connais­sons bien, nous le rencontrons tous les jours, c'est celui de ces gens qui disent "courte et triste est notre vie, alors réjouissons-nous, que rien ne manque à notre orgie", que tous les hommes participent avec nous à cette recherche effrénée du plaisir. Et ils conti­nuent en disant : "Opprimons le vieillard, n'ayons pas de respect pour le faible et pour le pauvre, écrasons celui qui se croit juste, que la loi de notre intérêt et de notre force soit la loi de ce monde". Voilà l'esprit du monde, voilà ce contre quoi nous avons à lutter, mais à lutter avec le Christ, dans la perspective de la pas­sion et de la Pâque du Christ. Alors, vivons ensemble ce carême comme une participation à ce grand mys­tère qui ne trouvera son accomplissement ultime et dernier que dans la victoire de Pâques à laquelle nous sommes participants nous aussi, car dès maintenant, en nous, est le germe de la Résurrection. Par notre baptême, le Christ nous a fait entrer en lutte contre Satan, par le baptême aussi, Il a mis en nous son es­prit qui, déjà, est le germe de la résurrection de tout notre être.

 

AMEN