AU FIL DES HOMELIES

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LES TENTATIONS DU CHRIST

Mt 4, 1-11

Vigiles du premier dimanche de carême – C

(8 mars 1992)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

A

u sens premier de ce texte de la tentation de Jésus au désert telle que la liturgie nous la présente en parallèle avec la tentation d'Adam au premier paradis, nous voyons comment la force du Christ en face de Satan triomphe de la fai­blesse de l'homme en face du même Satan. Cette ten­tation à laquelle l'homme a succombé, Jésus la répare par cette résistance qui l'oppose aux paroles séductri­ces de Satan.

Mais par-delà ce sens premier fondamental, évident, de ce texte, il y a une révélation secrète sur le mystère même de Dieu car les tentations que Satan propose à Jésus ne sont pas n'importe quelles tenta­tions. Il ne lui propose pas des tentations ordinaires ou vulgaires, il ne lui propose pas le péché de l'ava­rice, ni le péché de la chair, ni aucun autre de ces pé­chés qui nous sont communs, qui sont habituels à l'homme. Les tentations que Satan propose à Jésus ont toutes un même but. Satan ne cherche pas à faire faire par Jésus quelque chose de foncièrement mauvais. Il cherche à ce que Celui qui se prétend le Sauveur sauve l'homme par les méthodes qui sont les métho­des de Satan et qui sont les méthodes qui, naturelle­ment d'ailleurs, nous viennent à l'esprit.

Sauver l'homme en lui donnant de quoi man­ger, en satisfaisant ses besoins, en venant en aide à ses faiblesses, à ses pauvretés, c'est la première tentation. "Donne-leur du pain " ! ils ont besoin de cela, ils dé­faillent. Le pain est le symbole de tous ces besoins de l'homme. Ou bien, émerveille-les, séduis leur cœur, prends en charge tout leur imaginaire. "Jette-Toi du haut du Temple !" Ils attendent quelque chose de merveilleux. Ils ont besoin de sortir de cette grisaille quotidienne. Il leur faut quelque chose de grand, de beau, d'enthousiasmant. Ou bien alors, exerce le pou­voir, l'autorité. Commande ! Comme tous les rois de la terre. Tous les royaumes de la terre sont entre tes mains. D'ailleurs, Tu n'as qu'à commander et toute la création obéit. Tu n'as qu'à laver d'un grand geste ce péché des hommes et puis on n'en parlera plus. L'af­faire sera réglée. Si les hommes sont comblés dans leurs besoins, si les hommes sont pleins d'admiration pour un Dieu qui leur manifeste sa grandeur et son éclat, si les hommes sont contraints par l'ordre de Dieu à obéir, à agir selon la Loi, ils seront sauvés. Au fond, c'est très simple. Ce n'était même pas tout à fait nécessaire de t'incarner pour cela. Tu pouvais, du haut de ta divinité, faire en sorte que le problème des hommes soit résolu. Voilà des solutions toutes simples, des solutions auxquelles nous pensons spontanément. Satan y pense aussi. Voilà une coïncidence entre les pensées de Satan et les nôtres.

Mais Jésus refuse ces tentations. Il ne veut pas simplement répondre aux besoins des hommes. Il ne veut pas abaisser l'homme à être seulement un être qui a besoin de pain ou de quelques autres nourritures terrestres ou spirituelles. Il ne veut pas émerveiller l'homme, déployer devant lui sa grandeur, sa puis­sance et sa force, ni encore l'éblouir par sa gloire. Il ne veut pas non plus lui imposer la Loi, le bien, faire en sorte que l'homme "marche droit". Il ne veut pas exercer sa toute-puissance. Ce ne sont pas là les mœurs de Dieu. L'attitude de Jésus, sa réponse, son refus devant Satan nous conduit infiniment plus loin dans la découverte du mystère de Dieu.

Dieu ne vient pas nous guérir par sa puis­sance. Dieu ne vient pas nous guérir en nous sédui­sant. Dieu ne vient pas nous guérir en répondant à nos demandes. Dieu nous appelle beaucoup plus loin, beaucoup plus loin que tout cela. Dieu nous appelle dans l'abîme de notre cœur rempli de péché. C'est là que Dieu veut nous rencontrer. C'est jusque-là qu'il faut aller. le reste, ce ne sont que des apparences, ce ne sont que demi-problèmes. Le vrai problème, il est là dans notre cœur incapable d'aimer, incapable de comprendre ce qu'est l'amour. Alors Jésus va prendre sur Lui toute cette horreur de l'homme, tout ce péché de l'homme. Il va choisir de pour sauver non pas par sa toute-puissance, non pas par sa gloire, non pas par ses pouvoirs, quels qu'ils soient, ils sont innombra­bles, ils sont sans limite. Il est tout-puissant, c'est vrai, mais ce n'est pas cela qui compte. Dieu va nous sau­ver en prenant le chemin de la croix, en se faisant aussi pauvre que nous, en descendant au plus profond de notre malheur. Jésus sait bien les raisonnements de Satan. Satan ne peur pas pressentir le vrai mystère de Dieu, mais il a comme l'intuition qu'il va être floué, juste par l'endroit où il ne s'y attend pas. Il s'attend à lutter de puissance à puissance. Cela c'est son terrain, il est le Prince de ce monde. Dans l'évangile de saint Luc, il dira : "Je donne les royaumes de la terre à qui il me plaît car j'en suis le maître !" Là il s'y connaît, Satan. Mais il sent bien que Jésus va agir sur un tout autre terrain. Oui Jésus va se rapetisser, Il va se laisser rejeter, Il va se laisser incompris. Il va accepter d'être tout seul et que même ses disciples ne puissent pas le suivre, à plus forte raison ces juifs imbus d'eux-mê­mes, imbus de leur Loi, imbus de leur vertu. Il va se faire pauvre avec les pauvres, publicain avec les pu­blicains et pécheur au milieu des pécheurs. Jésus va descendre au plus bas de notre expérience humaine uniquement par amour. C'est sa seule arme, c'est la seule arme de Dieu.

Dieu est amour. Il n'est que cela, que cela. Tout le reste ce sont nos imaginations humaines, si semblables aux imaginations sataniques, qui le prêtent à Dieu. Nous lui prêtons toutes nos fausses valeurs poussées à l'extrême et nous nous imaginons que c'est avec cela que l'on fabrique Dieu. Et bien non. Dieu n'a rien à voir avec tout cela. Devant ces royaumes de la terre, Jésus n'est pas tenté, je dirais pas une se­conde. Devant des pouvoirs de thaumaturge, des pou­voirs de créateur de pierres transformées en pains, devant des pouvoirs de prestidigitateur, tout cela le laisse complètement froid. Ce n'est pas cela qui tou­che le cœur de Dieu, ce n'est pas cela qui touche le cœur de Jésus.

Ce qui touche le cœur de Dieu, c'est notre mi­sère, c'est notre pauvreté, c'est notre besoin d'amour, c'est notre soif inconsciente d'amour. Car nous som­mes tellement pécheurs que nous avons même perdu l'habitude d'aimer. Alors, il faut aller encore plus pro­fond, encore plus loin, encore plus bas pour arriver à nous trouver. Il faut se faire criminel au milieu des criminels, il faut être comme une loque humaine sur la croix, il faut être anéanti. Saint Paul a trouvé le mot. "Dieu, Jésus s'est anéanti", Il s'est fait "rien", rien du tout, par amour. Il n'y a que l'amour qui puisse être victorieux au moment où il s'anéantit, où il se réduit à rien. Parce que, devant ce rien de toutes les valeurs apparentes de l'humanité, à ce moment-là, l'amour seul existe et il triomphe. Il nous a aimés jus­que-là. Il est descendu jusqu'au plus profond de notre abîme. Et là, Il a apporté la guérison de son amour. C'est cela le chemin de la croix, c'est cela le secret de Dieu, c'est cela la résistance de Jésus aux tentations de Satan.

Regardons Dieu tel qu'Il est. Ce Dieu déri­soire, ce Dieu moqué, ce Dieu conspué, ce Dieu cruci­fié, ce Dieu anéanti, c'est Lui notre Dieu. Et c'est comme cela qu'Il nous sauve. Alors, au début de ce carême, comme saint Paul, disons : "Je me glorifie de mes faiblesses, de mes pauvretés" parce que là je sais que Dieu me rencontre. Quand j'accepte, en vérité, de me savoir pauvre et petit et misérable, pécheur, alors j'ai des chances d'être sauvé parce que c'est là que Dieu va venir me chercher.

 

 

AMEN

 

 
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