AU FIL DES HOMELIES

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LA TENTATION ...

Lc 4, 1-3

Vigiles du premier dimanche de Carême – A

(25 février 1996)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, je ne sais pas quel est votre sentiment mais personnellement je ne suis pas très d'accord avec la lecture que nous avons entendue du pape saint Grégoire. Vous me direz que c'est bien audacieux de ne pas être d'accord avec l'en­seignement d'un pape, surtout quand il s'appelle Gré­goire le Grand, mais il y a quelque chose qui me chif­fonne un peu dans cette affaire. Ce sera peut-être une certaine manière d'entrer dans le mystère de la fête que nous célébrons aujourd'hui.

En effet, il me semble que saint Grégoire dans ce passage est l'héritier de cette vieille conception de l'homme et de la gestion de ses penchants, de ses instincts et qui consiste à croire qu'au fond les grands moments de la tentation se produisent devant les vitrines des pâtisseries ou aujourd'hui devant celles camouflées des sex-shop. En gros, la tentation c'est un besoin du corps qui rencontre une réalité qui le séduit, qui provoque ce que précisément dans cette manière de voir, on appelle une délectation et puis finalement on succombe. Je ne dis pas qu'il arrive que la tentation se situe à ce niveau-là mais il faut bien avouer que quand c'est simplement ça, j'allais dire c'est vraiment très animal. C'est le fait que l'homme éprouve tout à coup un besoin, une envie. Cela lui fait plaisir et il fonce. Et précisément, on a l'impression que saint Grégoire dans son analyse n'envisage pas ce qui est pourtant le moment constitutif de toute tentation et qui est, à proprement parler, une délibération, c'est-à-dire la réflexion sur l'acte à poser.

Aujourd'hui, on distingue volontiers chez l'homme dans un regard plus moderne, deux registres de fonctionnement. Le registre du besoin et le registre du désir. Le registre du besoin c'est précisément à peu près celui qu'envisageait saint Grégoire. J'ai faim, je passe devant le réfrigérateur, je prends un yaourt et j'ai satisfait ma faim. Dans ce cas-là, le besoin est, précisément, une réalité qui a un objet très mesuré. J'ai faim, je mange à ma faim. C'est tout. J'ai soif, je bois pour calmer ma soif. Dans ce cas-là, il y a une sorte de convenance entre un appel, un besoin qui généralement vient du corps mais cela peut aussi être l'envie d'acheter son journal parce que l'on veut savoir des nouvelles et qui, précisément se caractérise par le fait que c'est très limité, c'est très circonscrit. C'est d'ailleurs un fonctionnement que nous avons en com­mun avec les animaux. Quand un lion a très faim, il mange une gazelle. On ne peut pas le critiquer là-des­sus. Il a faim et l'objet de son appétit est à peu près mesuré par les soixante-quinze kilos de chair de la gazelle. Donc à ce moment-là, on ne peut pas dire que ce régime du besoin fait, à un quelconque moment, précisément intervenir la liberté. Il y a simplement une économie brute d'un besoin qui rencontre l'objet qui le satisfait et qui le satisfait par là.

En revanche, l'économie du désir est, pour ma part, je pense que c'est un peu ce qu'a méconnu notre ami saint Grégoire le Grand, l'économie du désir, c'est tout autre chose. Vous savez ce que veut dire désir : desiderare. C'est littéralement vouloir un astre. C'est pratiquement vouloir décrocher la lune. C'est regarder les cieux. C'est ce que l'on dit quand on est sidéré. Quand on désire : desiderare, en latin, c'est porter son regard sur les étoiles, les astres avec le désir de les vouloir. Autrement dit, la différence entre le besoin et le désir c'est que le besoin se porte toujours sur des objets très déterminés qui sont proportionnés au besoin tandis que le désir se propose toujours d'atteindre, d'une certaine manière, l'impossible : c'est vouloir la lune. C'est l'expérience la plus courante que nous faisons. Nous voulons toujours la lune. On ne s'en rend plus compte parce que l'on est habitué mais s nous voulons toujours la lune. Le fonctionnement profond d'un homme c'est de "vouloir quelque chose", la plupart du temps, qu'il ne sait même plus définir mais qui représente une sorte de totalité de valeur absolue dont il a besoin et, on pourrait même dire que la plupart des actes que nous posons sont une espèce de géométrie très compliquée pour arriver à tout moment à s'approprier quelque chose dont on va croire que c'est finalement le but ultime que l'on vou­lait. C'est une des choses les plus compliquées dans le fonctionnement de l'esprit humain.

Chez les bêtes précisément c'est tout simple. Elles veulent quelque chose, elles le cherchent, elles le trouvent, elles le mangent et c'est fini, elles dor­ment. Mais chez nous cela ne se passe pas exactement ainsi. Quand on a eu quelque chose, il nous faut en­core plus. Il y a quelque chose d'insatiable. Le désir c'est précisément le fait que nous n'en avons jamais assez. Vous comprenez alors l'ambiguïté du désir. C'est que le désir nous révèle absolument le meilleur et le pire. C'est pour cela que dans la tradition chré­tienne, on a fait du désir le lieu révélateur de la re­cherche de Dieu. On a dit : Qu'est-ce que c'est que l'homme ? C'est quelqu'un qui par son désir veut tou­jours plus, toujours plus. En fait, qu'est-ce que cela veut dire ? En fait, cela veut dire qu'il cherche Dieu. Non pas qu'il veuille la lune mais finalement Dieu. Et par conséquent à ce moment-là, le désir est ce qu'il y a de plus divin au monde. Car précisément, nous cherchons à travers ces désirs, ces expériences, ces insatisfactions, nous cherchons l'absolu. Et puis en même temps, le désir peut donner dans une sorte de démesure incroyable où, à ce moment-là, l'homme ne cherche plus Dieu mais cherche quelque chose indéfi­nissable et qui peut prendre des allures de pure folie et de pure dévastation.

 

 

AMEN

 

 
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