AU FIL DES HOMELIES

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ADAM OU ES-TU? 

Dt 26, 4-10 ; Rm 10, 8-13 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année C (14 février 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, notre Carême aura pour fil conducteur, dans notre méditation et notre manière d’avancer vers Pâque, cette simple question : « Adam, où es-tu ? ». Certains regrette­ront peut-être que ce ne soit pas exactement le thème de la miséricorde, mais je crois qu’il faut aborder ce thème de la miséricorde sous différents angles de prise de vue pour mieux en saisir tous les aspects. Précisément, la question que nous nous poserons tout au long de ce Carême, « Adam, où es-tu ? », sera notre manière à nous de découvrir comment la miséricorde de Dieu est le rapport spécifique qui existe entre lui et ses créatures.

 

« Adam où es-tu ? », c’est la question que Dieu pose juste après le passage de la Genèse que nous venons d’entendre. Adam et Ève ont désobéi, ils se sont séparés de Dieu et, d’une certaine manière, ils se sont séparés l’un de l’autre parce qu’ils ont ce sentiment de pudeur et de honte qui crée une distance, accentuée par la suite par le fait de porter des vêtements : « Ils virent qu’ils étaient nus ». Ils se sont “coupés” du monde puisque que toutes les relations qu’ils auraient dû entretenir avec ce monde devaient être parfaitement paisibles et harmonieuses : pas de travail, pas de souffrances dans l’accouchement, pas de désir ni de convoitise qui commencent à empoisonner toutes les relations. Si bien que le récit nous montre que, lorsque le Seigneur revient pour rencontrer Adam et Ève, tout frais émoulus de ses mains créatrices, il se demande : « Mais où sont-ils donc, ceux que j’ai créés ? », comme si la question voulait très précisément souligner une distance, non seulement infranchissable pour nous, mais quasiment aussi pour Dieu : « J’ai eu peur, j’ai entendu ton pas, et je me suis caché ».

 

« Adam, où es-tu ? » : telle est la question que Dieu se pose depuis qu’il a créé l’homme. Au moment même où Il le fait jaillir de son projet créateur, l’homme lui échappe et c’est ce que veut nous dire précisément le récit du péché originel. Il souligne d’emblée que dans l’acte créateur, au moment même où l’homme émerge à la liberté, à la relation avec Dieu, qu’il prend la mesure de sa destinée pour le Royaume et pour le bonheur de Dieu, à ce moment-là, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. Le problème n’est pas tellement de savoir à quel moment cela s’est passé, la difficulté n’est pas de savoir si c’était avec la pomme ou sans la pomme, le problème est posé d’une façon infiniment plus profonde par les auteurs de l’Ancien Testament : « Comment se fait-il qu’un monde créé par Dieu et plus spécialement notre humanité créée, par Dieu puisse ainsi lui échapper ? » Et vous l’avez reconnu, c’est toute la question que pose saint Paul dans ce magnifique texte de l’Épître aux Romains que nous venons d’entendre : « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort ». Dès   le moment où la création surgit dans le cœur de Dieu, à travers son amour, et surtout à travers le but qu’il lui donne, surgit quelque chose de terrible qui empêche l’homme de répondre à cet appel : « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort ».

 

Sachez bien que la mort ici n’est pas simplement la mort biologique : elle est surtout le refus ou la réticence à entrer dans le projet de Dieu, dans son plan de salut. Cette question, « Adam, où es-tu ? », va alors traverser toute l’histoire biblique pour aboutir à cet épisode de l’Évangile de saint Luc. Au fond, dans cet Évangile, c’est la même question. C’est la question que se pose le Christ lui-même, avec son Père et l’Esprit Saint, mais au cœur même de sa condition créée.

 

Frères, mesurons le paradoxe : celui qui s’est fait homme comme nous, en toutes choses sem­blable à nous, à l’exception du péché, éprouve au plus intime de lui-même cette étrange situation. Il a voulu être homme comme nous, et il ne nous trouve pas. Sommes-nous donc devenus introu­vables, il n’y a donc pas d’hommes dans ce « Bureau des objets trouvés » que constitue la Création pour y retrouver l’homme ? Pourquoi l’homme est-il introuvable ? Pourquoi Jésus se pose-t-il encore la question alors qu’il partage inté­gralement et pleinement notre condition humaine ?

 

La vraie cause de cette quête de l’homme par Dieu, c’est le fait que Dieu fait chair s’impose d’aller jusque dans les déserts pour y rencontrer l’homme. Et là, que trouve-t-il ou qui trouve-t-il ? On pourrait dire qu’il se retrouve lui-même. Tout le monde sait que, comme on le dit dans le jargon ecclésiastique, « faire une journée de désert » c’est pour se retrouver, ce qui n’est pas nécessairement le but du jeu, mais enfin, il y a tellement de gens qui ont envie de « se retrouver » aujourd’hui que finalement, dans la langue de bois catholique, on a fini par adopter ces expressions, mais à mon avis, ce motif est insuffisant. Si le Fils de Dieu va dans le désert, c’est pour éprouver quelque chose de l’humain, cette attitude par laquelle l’homme s’éloigne de Dieu. Et cette attitude, c’est la tentation.

 

Il est indispensable de bien distinguer la tentation et le péché : pour vous y aider, permettez-moi de citer un trait d’humour que je tiens d’un vieux curé de mon pays, à qui l’on reprochait un jour de regarder avec tant d’attention le visage des belles paroissiennes et des jolies jeunes filles. Il répondait avec un sourire malin : « ce n’est pas parce que je suis au régime que je n’ai pas le droit de regarder le menu ». C’est situer de façon assez exacte le problème de la tentation. Certes, après quarante jours de jeûne, Jésus est au régime mais il voit le menu : il voit l’homme tel qu’il vient le chercher et tel qu’il voudrait le retrouver pour l’arracher à la situation terrible dans laquelle il se trouve. La tentation du Christ tient dans cet itinéraire inouï qui prolonge l’incarnation, jusqu’aux limites les plus difficiles à endurer de la condition humaine : avoir faim, littéralement « crever de faim ». Dieu a connu cet état-là : être à deux doigts de mourir de faim. Et c’est là qu’il a retrouvé un certain aspect de l’homme : le nôtre, et cette façon d’exister que l’on appelle la tentation. La tentation, ce n’est pas pécher : « Ne nous laisse pas entrer en tentation », selon la correction que le pape François a suggérée, on ne pèche pas lorsqu’on est simplement face à la tentation. Tant qu’on a la main sur la poignée du réfrigérateur et qu’on ne l’ouvre pas, on n’a pas péché. Certains prétendent – ce sont les moralistes les plus absolus et les plus rigoristes – que le simple fait de s’avancer vers le réfrigérateur est déjà une sollicitation et un mouvement de faiblesse qui relève déjà du péché : oui et non, il peut arriver qu’après avoir posé la main sur la poignée du réfrigérateur, on se rende compte qu’il ne fallait pas y aller et qu’on s’en retourne tranquillement travailler à son bureau. Il s’agit bien d’une tentation surmontée …

 

La tentation, et c’est le pire de l’homme d’une certaine manière – que les artistes me pardonnent ! –, c’est l’imaginaire du mal. C’est bien plus subtil que les fleurs du mal, c’est l’imaginaire du mal. Comment comprendre cette formule “l’imaginaire du mal” ? Au moment même où je me tourne vers l’objet que je convoite, ce qui me pousse, ce qui me dynamise comme homme, c’est le fait d’envisager la possible transformation de moi-même, de mon existence et de mon statut, simplement par le geste que je vais faire. C’est une tentation terrible, celle de l’homme qui se croit capable de transformer radicalement sa propre condition, en accédant à son rêve par ses seules forces : au moment où on a faim, croire qu’on va pouvoir, – et il arrive que ce pouvoir soit à notre portée, comme c’est le cas du Christ – apaiser sa faim et transformer les pierres en pain, alors que le problème n’est pas là. Le problème pour le Christ est de rejoindre l’homme dans cette faim, c’est le stade ultime de cette fragilité qu’il a voulu rejoindre, s’enraciner dans ce désarroi radical de l’homme qui a faim et n’arrive pas à maîtriser son désir. C’est là qu’il lui faut demeurer et combattre le démon au creux même de la tentation, dans la plus grande vulnérabilité : il n’a pas échappé à la tentation, il l’a vaincue. Alors que nous, en général, nous y succombons assez facilement.

 

Quand le Fils de Dieu a fait résonner sa question : « Adam, où es-tu ? », il est allé nous chercher et nous retrouver dans l’infini de notre faim, de notre désir et de nos illusions, là où nous nous ébrouons dans l’imaginaire du mal, de l’illusion que la satisfaction par nous-mêmes de notre propre désir. C’est bien l’image que Lui renvoie Satan. Il vient, quand il pose la question : « Adam, où es-tu ? », démonter les derniers mécanismes de l’illusion du désir humain. Par la mécanique de notre désir humain, nous sommes capables de nous faire croire que nous pouvons transformer par nos propres forces et par notre désir, la situation dans laquelle nous nous trouvons. C’est la tentation vis-à-vis de nous-mêmes, combler notre propre faim, et toutes nos boulimies que vous pouvez imaginer dans votre vie, et qui sont toujours tapies à notre porte.

 

Et puis, il y a la deuxième tentation : « Tu peux essayer de satisfaire ton désir en regardant la totalité du monde qui semble s’offrir à toi ! » C’est encore plus subtil, mais c’est aussi dangereux, car nous-mêmes, nous vivons dans l’illusion sur la puissance de notre propre désir : et donc, nous dire que nous pourrions jouer du pouvoir que notre désir exerce sur les autres, pas simplement les tentations politiques mais d’une certaine manière la plupart des attitudes que nous avons vis-à-vis des autres et du monde : attitude de maîtrise, de contrôle, de soumission du monde, avec tout ce que veut dire le monde, c'est-à-dire la manière dont nous avons déjà organisé dans notre tête la vie du monde. Dieu sait qu’aujourd’hui nous sommes complètement pris dans ce filet, soumis à ce constat cruel de voir que tous nos projets de domination du monde sont en train de devenir des règles qui le font voler en éclat. Pas besoin de voter écologiste pour faire un tel constat. Il suffit de regarder la manière dont se passe le marché mondial. Nous sommes sans arrêt dans le mouvement même de croire que nous allons maîtriser et tenir le monde, et le monde nous échappe. « Adam où es-tu ? Veux-tu rester dans l’illusion de contrôler ton monde et de contrôler les autres ? »

 

Reste la dernière tentation qui combine les deux rêves : celui de s’épanouir soi-même et de se transformer par la puissance de son propre désir, et d’utiliser ce même désir pour transformer les autres et faire surgir en eux un sentiment d’admiration, qui est l’imaginaire du mal, la valorisation de soi pour manipuler les autres. « Jette-toi en bas du temple, fais-toi passer pour un ange, car il est écrit : « Il a donné ordre à ses anges », mais le démon suggère que ce n’est même pas la peine de donner des ordres à des anges, puisque le Christ est lui-même un ange ». Mais Jésus ne veut pas passer pour un ange, parce que celui qu’il est venu sauver ce n’est pas l’ange, c’est l’homme.

 

Telle est, frères et sœurs, voilà la première étape de notre carême : vouloir dominer sans faiblir la tentation ou lui échapper, ce n’est pas possible,  nous n’y arrivons pas ; c’est pour demander cela que nous prions le Notre Père. Cela dit, pour que nous puissions croire que le fait même d’échapper à la tentation est la manifestation de la gloire et de la grâce du Christ, le Christ lui-même a voulu en passer par là. Que ce début de Carême soit d’abord une manière de débusquer tout ce qui, en nous, peut être une forme de tentation, de mensonge sur nous-mêmes, de mensonge sur le monde, et de mensonge sur notre relation avec les autres, pour que nous découvrions en vérité ce qu’est l’homme, non pas un être qui vit dans les rêves, mais un homme qui sait « garder les pieds sur terre » comme le Christ a su le faire pour aller nous retrouver, là où nous avions pourtant bien des raisons de penser qu’il ne nous retrouverait jamais. Amen.

 

 
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