AU FIL DES HOMELIES

TENTATIONS DU CHRIST, TENTATIONS DE L'EGLISE

Gn 2, 7-9 + Gn 3, 1-7a ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de Carême – année A (5 mars 2017)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS 

Frères et sœurs, n’ayons pas de cet évangile une lecture naïve, un peu comme un conte de fées. Jésus se bat avec le diable, comme vous le voyez ici sur l’icône, avec ses cornes, avec son corps velu, avec tous les symboles de l’animalité. En fait, c’est un texte extrêmement important parce qu’il est programmatique. Oui, je suis désolé de vous le dire en période de campagne électorale, Jésus a un programme ! Et ce programme est très compliqué parce que rien ne va de soi après avoir passé une trentaine d’années dans un atelier à Nazareth – ce n’est pas spécialement le point d’observation le plus intéressant pour savoir quels sont les grands événements, les grandes tendances et la culture dans le monde contemporain. Après cela, Il fait un petit séjour chez Jean Baptiste et tout à coup, il faut s’y mettre ! Au fond, ce passage de la triple tentation de Jésus au désert consiste à montrer comment Jésus va s’atteler à la tâche d’annoncer le Royaume de Dieu.
Evidemment saint Matthieu n’était pas dans le cerveau de Jésus pour savoir exactement comment cela se passait mais il nous l’a expliqué à travers une sorte de récit que l’on peut dire épique. C’est un combat épique entre Jésus qui va se lancer et toutes les puissances du mal qui sont personnifiées en face de Lui à travers la figure du tentateur. Effectivement, c’est parce qu’Il a rencontré Satan et remporté ce combat qu’Il pourra ensuite entreprendre sa mission d’annonciateur du Royaume. Mais il Lui faut en passer par là. C’est comme une sorte de rite d’initiation pour dire que Jésus est maintenant équipé pour affronter ce défi terrible, sauver le monde ! C’est précisément parce qu’Il a su dès le départ se situer exactement dans la ligne qu’il fallait, qu’Il pourra aller jusqu’au bout de son projet et de son engagement. Donc pas de naïveté dans ce texte et essayons de comprendre de quoi il s’agit.
Jésus doit faire face à trois tentations à travers lesquelles tout le projet de salut est évoqué. On ne fait pas assez attention à la manière dont sont proposées ces tentations. En effet, dans la première, remarquons la manière curieuse dont le tentateur s’y prend. Jésus a faim après quarante jours de jeûne, cela se comprend. Et le tentateur aurait simplement pu dire à Jésus : « Mon pauvre ami, tu as faim, on va aller main dans la main à la boulangerie la plus proche, et on demandera au boulanger de te faire un bon sandwich pour te requinquer, on va calmer ta faim et puis cela ira mieux après, comme cela tu n’auras pas de rêve de grandeur, tu ne penseras plus que tu es le Fils de Dieu ». Ainsi, la tactique du tentateur est la perversion. Il pourrait utiliser le système simple, humain : « J’ai faim, donc je vais à la boulangerie ». Là, il met tout de suite la barre très haut : « Si tu es le Fils de Dieu », c’est-à-dire : « Ce que je voudrais, moi, comme tentateur, c’est que tu pervertisses le pouvoir dont tu es investi par ton Père ». Cette première tentation est phénoménale quand on y pense. Ce n’est pas simplement abuser de la situation de faiblesse de Jésus, mais c’est Lui dire : « Non seulement j’aimerais que tu manges, mais je voudrais que tu manges en changeant les pierres en pain, c’est-à-dire en utilisant ton pouvoir divin uniquement à ton profit ». Mais le pouvoir divin doit mettre cette puissance divine au service de ses frères. « Non, pas du tout, ce n’est pas la peine, utilise ton pouvoir divin pour te requinquer toi-même sans avoir recours à l’humain ». Voilà une chose incroyable de la part du tentateur. Il sait fort bien à qui il a à faire, il ne se trompe pas d’adresse. Au contraire, il veut atteindre le cœur même de l’identité de Jésus en Lui disant : « Essaie de fausser ton rôle de Sauveur. Tu veux sauver le monde (Satan le pressent déjà) et tu veux le sauver par des moyens humains, mais tu es insensé ! Tu as infiniment plus de cordes à ton arc ! Pervertis un tout petit peu ton pouvoir divin, change les cailloux en pains, ça aura plus d’allure quand-même ! Là on verra vraiment qui tu es, donc pervertis ton pouvoir ». Voilà pour la première tentation.

La deuxième tentation est un peu la même chose. Au fond, Jésus va se faire connaître, Il va dire qui Il est, Il va poser un certain nombre de gestes assez provocants comme des miracles, des guérisons etc. Mais Satan Lui dit : « Mais non, cela ne va pas marcher ! Puisque tu es le Fils de Dieu, profite immédiatement de la publicité que tu peux avoir en grimpant sur le sommet du Temple et en te précipitant en bas. Tu ne connais rien aux médias ! Plus on affiche, plus on fait du bruit, plus il y a de messages sur internet, plus tu t’affiches avec ostentation, mieux cela marchera ! Tu ne vas pas faire connaître le secret du fait que tu es Dieu simplement par des petites conversations individuelles et des petits discours dans ces synagogues crasseuses de Galilée ! Il te faut quand-même une mise en scène, il faut des affiches, il faut du strass, il faut que cela saute aux yeux ! Donc, n’utilise pas le moyen humain pour te faire connaître. Tu veux te faire connaître comme homme et par l’homme, mais c’est insensé ! Tu auras beaucoup plus vite fait de te manifester par un geste éblouissant et là tout le monde va dire : ah oui, c’était sur internet ! » Voilà pour la deuxième tentation : vous voyez toute la perversion du projet de salut du Christ.
Troisième tentation, troisième perversion. En réalité, le tentateur sait très bien que Jésus est le Fils de Dieu, le créateur du monde et que par Lui tout a été fait. Pourquoi lui propose-t-il les royaumes de la terre ? Il sait très bien que Jésus est le Maître et le Roi de tous les royaumes de la terre. Mais que veut-il ? « Tu ne vas quand-même pas passer par des moyens humains pour affirmer ta royauté sur la terre ! Tu ne vas pas faire des primaires ! Tu ne vas pas faire des élections ! Tu ne vas pas essayer de te faire mousser au devant de ceux qui vont t’entendre en leur promettant monts et merveilles ! Non, tu vas prendre directement le pouvoir. Tu ne vas absolument pas respecter ce qui est la manière même dont chaque homme assume ses responsabilités à tous niveaux, social, familial, politique. Tu ne vas passer par là, cela n’a aucun sens, c’est du temps perdu. Le salut, cela presse, donc si immédiatement tu t’affiches comme le Maître du monde, cela va aller comme sur des roulettes, c’est beaucoup plus simple ». Donc perversion de la puissance divine.
Voilà exactement le sens de ce programme auquel Jésus est confronté. En réalité, le programme du tentateur est exactement l’opposé de celui que Jésus, après ses quarante jours dans le désert, ayant éprouvé la misère et la faiblesse humaine, voudrait adopter. Satan propose exactement l’inverse : « Tu as montré ce dont tu étais capable en jeûnant seul quarante jours au désert. Cela ne t’a pas apporté grand chose du point de vue de ta publicité. Laisse-moi, je ferai le reste. Si tu veux, j’accepte d’être le conseiller de ta campagne électorale du salut ». C’est exactement cela. C’est là où Jésus, sans violence, avec une sorte de calme et de flegme extraordinaires, lui dit : « J’ai compris ce que tu me proposais, mais ce n’est pas cela que je veux ». Il lui dit : « Retire-toi », c’est plutôt gentil, « ton programme, je n’en ai cure ».
Alors, puisque nous avons vu la triple tentation de Jésus, je voudrais terminer par la transposition de cela en la triple tentation de l’Eglise aujourd’hui. Et cela nous concerne tous. Tout d’abord je précise qu’il s’agit bien de tentation. L’Eglise n’est pas pécheresse comme Eglise, elle est pécheresse dans ses membres et cela suffit. Mais elle a des tentations et ce sont les grandes tentations de l’Eglise moderne. Et je crois qu’il faut que nous y soyons extrêmement attentifs et comme le dit le Notre Père : « Fais que nous ne succombions pas à la tentation ». C’est cela le sens sinon la littéralité de la demande du Notre Père. Mais quelles tentations menacent pratiquement tout le temps l’Eglise ?
La première est simple, c’est de vouloir calmer facilement la faim des hommes. C’est dire aux gens : « Ecoutez, on va essayer de tout faire, la générosité, le partage équitable des biens pour que cela marche ». C’est vrai en soi, c’est très juste, mais comment le faisons-nous ? Pour nous donner bonne conscience ? Pour ne plus voir de misère sous nos yeux ? Pour ne plus éprouver nous-mêmes de la faim ? Pour avoir une sorte de désir non pas calmé mais anesthésié ? Voilà une tentation possible. L’Eglise est-elle là pour gérer le désir des hommes ? Au risque de formuler ces choses de façon paradoxale, l’Eglise n’est pas là pour calmer le désir mais pour le rendre plus aigu. Et cela change tout. Et c’est pareil dans notre vie privée, personnelle. Pourquoi vivons-nous ? Pour apaiser nos faims ou pour aviver notre désir de Dieu ? Première tentation.
Deuxième tentation, l’affichage de soi. Quelle est notre manière d’être dans la société ? Combien de fois essayons-nous de grimper sur le sommet du Temple ? En général, on ne se jette pas en bas parce qu’on est plus prudent que ça. Combien de fois essayons-nous de montrer qu’en affichant un certain personnage de nous-mêmes, nous arriverons à satisfaire la curiosité et le désir de savoir qui est dans le cœur de l’humanité ? Si l’Eglise s’affiche comme celle qui sait tout et qu’il n’y a qu’à venir pour apprendre et être comblé, être rassasié dans son désir de savoir… C’est quand-même un peu plus compliqué que cela. Comment nous situons-nous nous-mêmes comme Eglise par rapport à ce monde ? Sommes-nous le club des sauvés ? Ou sommes-nous l’Eglise, le lieu de la convocation ? Car le mot "Eglise", il faut bien le rappeler, ce n’est pas "élection", ce n’est pas "choix", ce n’est pas "sélection". Le mot "Eglise" veut dire "appel" et "convocation". L’Eglise appelle et convoque. Mais par quel moyen appelle-t-elle et convoque-t-elle ? Se fie-t-elle davantage au moyen qu’à la réalité même de l’appel qui est adressé à tous ?
Quant au désir de pouvoir, peut-être aujourd’hui en sommes-nous revenus en gros pour ce qui est du rapport de l’Eglise et des Etats. Mais sourdement, secrètement peut-être, au niveau individuel, y a t-il parfois la tentation de faire que notre statut de chrétien, de baptisé, d’hommes et de femmes qui ont reçu la grâce de Dieu, soit plus ou moins transformé en instrument de pouvoir sur les autres. Et çà, ce n’est pas exactement ce que Jésus a voulu. C’est une tentation dans l’Eglise et il faut y résister de toutes ses forces.
Alors, frères et sœurs, en ce début de Carême, essayons de revoir notre propre manière d’être et comparons-la à ce combat que le Christ a mené pour effectivement essayer de désamorcer toutes les tentations de défiguration, de caricature de la réalité de ce que nous sommes, les Fils de Dieu, dans la fragilité de leur désir, dans l’humilité et l’effacement de leur vie quotidienne et dans le fait de ne pas utiliser l’Evangile comme un moyen de pression mais comme le moyen de découvrir pour nous-mêmes et pour les autres notre véritable identité. Amen.

 
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