AU FIL DES HOMELIES

LA GRÂCE DE NE PAS ENTRER EN TENTATION

Gn 9, 8-15 ; 1 P 3, 18-22 ; Mc 1, 12-15
Premier dimanche de Carême– année B (18 février 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

« Et ne nous soumets pas » ou bien « Et ne nous laisse pas entrer en tentation ».

Frères et sœurs, depuis bientôt trois mois nous avons changé la traduction du Notre Père. On ne peut pas dire que cela ait vraiment défrayé la chronique, on n’en a pas beaucoup parlé sur les ondes sauf une fois, un penseur radiophonique a dit que notre traduction était antimusulmane, ce qui n’est pas très intelligent comme réflexion, mais enfin quand il faut parler…

Toujours est-il que nous sommes restés à la fois dociles et perplexes : quelle est la différence entre « Ne nous laisse pas entrer en tentation » et « Ne nous soumets pas à la tentation » ? Quand on dit « Ne nous soumets pas à la tentation », cela à l’air de dire que c’est Dieu qui nous met dans la tentation, c'est-à-dire que c’est Lui qui nous pousse vers le frigo, qui pousse notre main vers la poignée puis vers le pot de confiture. Si c’est cela la tentation, le pot de confiture est déjà tout mangé. Tandis qu’avec « Ne nous laisse pas entrer en tentation », on place dans l’incertitude le fait de savoir d’où vient que nous ayons des tentations. Avec « Ne nous laisse pas entrer en tentation », il y a des tentations mais au moins Dieu a plutôt pour fonction de diminuer la force qui nous précipite vers ce qu’il y a dans le frigo.

C’est juste. Le fait de vouloir corriger est tout à fait justifié. Il est vrai que ce n’est pas Dieu qui nous tente, mais dire « Ne nous soumets pas à la tentation » ou « Ne nous laisse pas entrer en tentation », cela peut avoir l’air de penser : « Ne t’occupe pas de nos tentations, fais simplement que ça ne se passe pas trop mal ». De toute façon, Dieu est innocenté. Il est d’ailleurs assez curieux de voir comment dans la tradition théologique d’Occident (saint Augustin et tous les autres), notre souci d’innocenter Dieu est véritablement obsessionnel. On veut absolument que Dieu soit innocent. Que pensons-nous de Dieu pour être toujours en train de Le mettre à l’origine de tous nos malheurs et penser qu’Il pourrait nous exposer aux malheurs de son plein gré ?

En fait, le vrai problème n’est peut-être pas tout à fait là. On peut trouver une clé dans l’épreuve par laquelle Jésus est passé. Le vrai problème est le mot "tentation". Il est vrai que la plupart du temps pour nous, nous considérons la tentation quand tout est pratiquement joué,  quand nous allons y céder, à différents niveaux de notre être, de notre désir, de notre sens du pouvoir, de notre désir de jouissance etc. C’est l’un des sens possibles, mais ce n’est peut-être pas celui qui est dans le texte de la Bible ni dans la tradition de l’Ancien Testament, ni dans l’épisode de Jésus Lui-même. Quand nous lisons les récits de la tentation, nous n’avons pas l’impression que Jésus ait été souvent tenté de se jeter du haut du pinacle du Temple ou de faire le boulanger à partir des cailloux du désert. C’est tellement grossier que je n’imagine même pas qu’Il ait essayé d’envisager ce que cela ferait s’Il se transformait en distributeur universel de pain dans toute la contrée. Si ce n’est pas ça, qu’est-ce-que la tentation ?

Le mot qui a donné "tentation" est presque uniquement utilisé dans la tradition biblique. C’est très rare dans la tradition païenne. Les païens n’avaient pas du tout le même sens de la tentation que celui des Juifs. Pour les Juifs, la tentation était assez exactement ce qu’on appellerait en technologie des tests d’épreuve. Quand on veut éprouver un métal, on essaie d’exercer des tractions jusqu’au point de rupture. La tentation serait la mise à l’épreuve ou le test. Il s’agit d’apprécier la valeur d’un matériau, d’un processus technique. Le mot grec correspond exactement à cela : la mise à l’épreuve, le test, pour essayer d’aller jusqu’à la limite. Pour essayer de réaliser cela, pensez aux exploits olympiques car c’est de cet ordre. C’est magnifique, mais c’est vrai aussi que ce qui anime les concurrents dans cette situation, est d’essayer d’aller jusqu’au maximum d’eux-mêmes. C’est le moment de tous les dangers : parfois ça réussit, tant mieux, parfois ça échoue, tant pis.

Mais nous sommes loin de la banale tentation du frigo. Nous sommes ici dans le registre de l’être humain qui veut aller au maximum de lui-même. Nous pensons peut-être que cela ne nous concerne pas car nous n’avons pas l’ambition de devenir des médaillés d’or olympiques, nous n’avons pas envie de nous imposer dans la société en gagnant des places dans la vie politique, culturelle ou intellectuelle. Pourtant, réfléchissons. Dans combien de cas, même si nous ne mettons pas la barre très haut, sommes-nous déjà à la limite de nous-mêmes ? Nous pouvons être à la limite de nous-mêmes dans des relations très simples et ordinaires. A ce moment-là, nous sentons tout de suite que la tentation dans ce sens de mise à l’épreuve, de test, est en train de nous fasciner. Vais-je pouvoir me surpasser dans ce domaine-là ? Au contraire, vais-je céder et me casser la figure ?

C’est précisément dans ce sens-là que l’on peut parler de la tentation et des tentations du Christ. C’est même très intéressant de voir que Jésus Lui-même a accepté que l’être humain qu’Il était, cet être humain que nous sommes, qui est un être de désir, soit poussé au maximum de Lui-même. Comme je vous le disais, il n’y a pas dû avoir un grand consentement de sa part pour se jeter du haut du Temple ou pour changer les pierres en pain. Mais Il a vécu, à travers ce moment du désert et de l’orientation de sa vocation, ce côté du désir humain, de la force humaine au sens spirituel du terme, qui fait dire : « Peut-être pourrais-je y arriver par les moyens que je vais me donner ».

Nous touchons alors ce que peut être la tentation. C’est comme si nous nous ramassions nous-mêmes dans une sorte d’élan avant de nous lancer sur la piste en disant : « Je le ferai », « Yes we can ». On se dit alors qu’on a les capacités, qu’on va se les donner, rassembler tout ce qu’on porte en soi pour s’accomplir soi-même et aller au maximum de soi-même. Souvent, on est alors pris au piège, parce que tout ce qu’on croyait être de l’ordre de la maîtrise de soi, du monde et des autres, nous échappe en réalité.

« Ne nous laisse pas entrer en mise à l’épreuve » veut dire précisément cela : notre vie, notre désir humain, notre liberté humaine ont quelque chose de dangereux. Notre liberté est capable d’avoir un sens de prospective ou d’autoréalisation absolument incroyable. Au moment où nous sommes amenés au maximum de nous-mêmes, peut se jouer la réalité de notre vie et de notre avenir. A ce moment-là, il se peut que nous soyons plongés dans ces tentations-là, il suffit de regarder dans notre vie : il y a des moments où des tentations à ce niveau de profondeur sont très réelles. Il y a alors deux solutions : ou bien nous croyons que nous allons réussir et vaincre ou bien c’est le moment de nous en remettre à Dieu. C’est sans doute l’essentiel de ce que Jésus a voulu nous dire par la scène de la tentation. Il avait en Lui la richesse humaine suffisante pour s’imposer à travers des moyens humains et c’est cela la tentation diabolique : « Vu la richesse de ce que je suis, créé à l’image de Dieu, avec ce petit capital je peux réussir quelque chose de fou du point de vue de mon désir ».

Voici alors la croisée des chemins. Ou bien c’est moi qui veux jusqu’au bout le réussir, m’affirmer, me poser et me créer, et pour cela transformer, refaçonner le monde ou bien j’accepte que ce soit la grâce et l’amour gratuit de Dieu qui me donnent ma véritable identité.

Frères et sœurs, on comprend que les premiers chrétiens aient saisi le côté presque dangereux de la mise à l’épreuve. Etre mis à ce niveau-là de soi-même, de profondeur, de désir et d’exigence peut dans un certain moment nous laisser croire que nous serions peut-être des héros, et en réalité nous ne sommes que des promoteurs de nous-mêmes. Les premières communautés chrétiennes quand elles priaient cette prière avaient d’abord en vue ce moment même du martyre, c'est-à-dire le moment où on pouvait dire : « Je donnerai ma vie pour toi », sauf que ce n’était pas eux-mêmes qui la donnaient, ils ne pouvaient le faire que par grâce.

Aujourd’hui, comme disait un Vicaire général, « en Provence, nous sommes assez chrétiens pour ne pas être athées mais pas assez pour être martyrs ». C’est vrai, nous n’avons pas assez de foi pour êtres des martyrs, mais l’enjeu demeure. Il y a le drame intérieur de note désir, de notre réalisation et c’est pour cela qu’aujourd’hui, au début de ce carême, nous est reposée cette question : dans l’épreuve, qui va gérer l’épreuve ? Est-ce que c’est nous par notre pouvoir de nous recréer, de nous refaçonner et d’arranger le personnage héroïque que nous voulons, ou bien est-ce que c’est le lieu même de la découverte de la grâce ?

 
Copyright © 2018 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public