AU FIL DES HOMELIES

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LA TENTATION DU FAUX REFLET

Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême – année C (10 mars 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

On dit aujourd’hui que le diable est partout, je veux bien le croire. Il y a des moments où l’on se demande effectivement où l’homme peut aller chercher ce qu’il fait, les horreurs et les crimes qu’il commet, où il va chercher tous les comportements si affreux, si déroutants dont on voit, hélas, les conséquences horribles.

Cependant, je voudrais vous proposer une interprétation de ce phénomène du diable présent partout en vous suppliant de ne pas avoir peur, car il n’y a pas de pire alliée du diable que la peur que l’on peut en avoir. En effet, le diable n’est que du bluff. C’est horrible, ça a des conséquences catastrophiques mais au démarrage c’est toujours du bluff, et c’est exactement ce que nous venons de voir dans cet évangile.

En fait, le démon est très gonflé de se dire : « Là, il y en a un qui est particulièrement exceptionnel, c’est un prophète, il a d’énormes qualités, il est capable d’emporter les foules, je vais essayer "de me le faire" – comme on dit aujourd’hui. Je vais aller le voir, et que vais-je faire ? Je vais utiliser ma tactique la plus courante, la plus classique ». Et quelle est la tactique du diable ? C’est celle des faux reflets. C’est la tactique du miroir, devant laquelle nous sommes capables de tomber à tous les coups ou presque. En effet, la tactique du mal et du démon est simplement de nous présenter un miroir.

Il va voir Jésus et lui dit : « Comment te sens-tu après quarante jours de jeûne ? Un peu affaibli, n’est-ce pas ? Mais regarde tout ce que tu pourrais faire ; regarde simplement en transformant trois cailloux en pain, imagine le succès que tu vas avoir ; regarde, si tu fais un vidéoclip en te jetant en bas du temple et en te reposant à terre, en disant même pas mal ! regarde le succès publicitaire que tu vas avoir. Regarde, si tu exerces toutes les ficelles du pouvoir, et tu en as puisque tu es Dieu ; regarde à quel point tu pourras conquérir le monde, le mondialiser avec ta religion sans attendre que les grands progrès et les grandes relations économiques et commerciales se déploient au XXIème siècle ».

En fait, où est la tentation ? La plupart du temps nous croyons que c’est le moment où l’enfant met la main dans le pot de confiture. Or, c’est juste avant et c’est ce qu’il faut bien comprendre. La tentation est le moment où l’enfant phantasme sur le pot de confiture. On n’est pas dans l’ordre de l’action, mais dans celui du regard, en projetant ce que l’on pourrait bien faire. Souvenez-vous de la première lecture : « Vous serez comme des dieux. Essayez d’imaginer ce que c’est que d’être Dieu, je vous renvoie l’image. Allez-y, il suffit d’une bouchée pour faire votre affaire ».

C’est toujours pareil ! Le mystère de la tentation consiste à jouer sur la fragilité de la liberté humaine, en lui disant : « Ecoute, ta liberté, ce n’est pas la peine de te casser la tête, regarde simplement l’image que tu voudrais te façonner de toi-même, et tu vas voir, tu vas faire ce que tu veux, lance-toi, essaie ! » Ce reflet, c’est moins qu’un rêve. Un rêve a au moins l’avantage de traduire quelque chose que l’on a dans le cœur, tandis que le reflet est purement extérieur. Ça arrive et ça fiche le camp. Un autre passage dans la Bible dit : « Un homme qui est pécheur, passe, se regarde dans le miroir puis s’en va, il n’y a plus d’image ». La tentation est ce miroitement qui nous fait croire qu’avec simplement une certaine représentation de nous-mêmes, nous pouvons réaliser des choses éblouissantes.

Avec Jésus, le diable est tombé sur un os, parce qu’avec Lui, ça ne marche pas. Dieu ne veut pas faire miroiter ce qu’Il est aux yeux des hommes ; Il n’entretient pas avec nous une relation de miroir. Il imprime son image dans notre cœur, dans notre être le plus profond. Dieu vise le réel, le démon vise toujours l’image virtuelle. C’est toujours une sorte de reflet, c’est littéralement de la poudre aux yeux. A partir du moment où l’on entre dans cette logique du mensonge, de la poudre aux yeux, de la projection de soi dans la puissance, dans la jouissance, on récolte ce que l’on a semé, le rien, la destruction de soi-même d’abord, puis des autres.

Ici encore, si le récit de la tentation nous est proposé au début de ce carême, ce n’est pas simplement pour nous dire que le Christ a fait sa séance de body building spirituel pour nous montrer que l’on peut résister au péché. C’est un peu la morale du style des fables de La Fontaine. Non, Il nous a simplement dit : « Moi aussi, j’ai connu ce que peut être ce faux effet de miroir qui consiste à imaginer que ma puissance divine pourrait être simplement ce que je rêve, ce que l’imagine, l’image que le monde me renvoie. Non, j’entrerai dans la réalité de mon humanité jusqu’au bout. Je ne fuirai jamais ce que je suis jusque dans la pauvreté et les limites de mon humanité ».

Reconnaissez-le frères et sœurs, nous vivons tellement sur de faux reflets, sur des images virtuelles, sur des écrans TFT : ce n’est pas la vraie vie avec Dieu. La vraie vie avec Dieu est le face à face avec le réel, le réel de Dieu et le réel de chacun d’entre nous. Dieu ne veut pas tisser avec nous des liens d’images fugaces, Il veut tisser avec nous des liens dans lesquels c’est Lui tel qu’Il est qui nous rencontre tels que nous sommes.

Le carême, permettez-moi de le répéter, c’est le temps et l’école de la vérité de nous-mêmes et de la vérité de Dieu sur nous. Il n’y a pas à sortir de là ; il n’y a pas à chercher de faux-fuyants ; il n’y a pas à nous créer des espèces de personnages spirituels qui sont uniquement des phantasmes et des projections de nous-mêmes qui ne nous mènent à rien.

Frères et sœurs, que ce temps du carême nous ramène à la vérité même de ce que nous sommes et que nous nous débarrassions de tous les faux-semblants, de toutes les images brillantes et sans intérêt, de tout ce qui ne tient pas en face de la reconnaissance de nous-mêmes dans notre fragilité et notre faiblesse comme le Christ a préféré rester faible et démuni et ayant faim après les trois tentations. Il n’a pas cherché à retrouver une sorte de faux prestige, Il a voulu entrer dans la société humaine telle qu’elle était, telle qu’Il la connaissait et Il a voulu faire ce chemin qu’Il ne cesse de parcourir avec nous, jour après jour, année après année, siècle après siècle. C’est cela dont nous sommes les vrais témoins aujourd’hui, il n’y a rien d’autre.

 
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