AU FIL DES HOMELIES

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FILS DE DIEU PAR LE NOUVEL ADAM

Gn 2, 7-9 + 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de Carême – année A (1er mars 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

C’est providentiel, le coronavirus va guider mon sermon. En effet, je ne sais pas si vous avez prêté attention à la deuxième lecture, celle de l’Épître de Paul, un des passages les plus difficiles du Nouveau Testament ; vous pouvez essayer d’aller le lire dans votre Bible tranquillement après la messe, cela vous évitera d’attraper des virus, sinon théologiques.

Voilà donc pourquoi ce coronavirus est très intéressant : il nous donne très exactement la manière dont il ne faut pas comprendre le péché originel. La plupart du temps pour les gens, quand on parle du péché originel, tout correspond, on se demande qui est le patient zéro. On hésite : Ève ou Adam, un peu les deux, ils sont les patients zéro. Ensuite, ce péché originel va se transmettre comme un virus, à ceci près qu’habituellement les virus suivent des chemins très capricieux pour aller d’un individu à l’autre, tandis que là, saint Paul explique que tout le monde a été conduit aux urgences. Nous vivons donc dans une situation d’urgence, il n’y a pas moyen de nous en sortir : nous sommes tous contaminés. De là heureusement, il y a un inventeur de vaccin, évidemment Jésus-Christ qui, voyant la situation très complexe dans laquelle nous étions, s’est dit : « Il n’y a rien à faire, il faut que J’y aille et que Je fasse le service de secours ». Par conséquent, Il est venu, Il a mis au point un vaccin, c’est une sorte de Louis Pasteur spirituel et Il nous a donné la possibilité de nous faire vacciner. C’est pour cela que l’Église a déployé à certains moments des schémas un peu terrorisants : si des enfants étaient morts sans baptême, à cause du péché originel ils étaient privés de la vision divine, c’était radical, par conséquent il fallait les baptiser le plus vite possible – à cette époque-là, c’était dans les deux ou trois jours, sinon par mesure de rétorsion, on ne sonnait pas les cloches à la sortie du baptême, certains d’entre vous ont connu ces histoires-là. L’Église était alors pour ainsi dire une espèce d’immense hôpital dans lequel tous les croyants étaient par bonheur protégés du coronavirus. Ils pouvaient enfin, dans des situations assez difficiles et moyennant beaucoup d’attention, ne pas faire de rechute parce que la rechute était radicale. Mais il y avait un deuxième vaccin, une piqûre de rappel qui s’appelait la confession. Avec ce système-là, c’était extraordinaire, tout était bouclé, parfaitement cadré et c’est pour cela que, encore chez les très grands théologiens, on dit que le sacrement est un remède. On n’a pas attendu la faculté moderne pour assimiler le péché originel à une sorte d’immense phénomène de maladie. Si en plus on adopte la vision de saint Augustin qui pensait qu’Adam ayant péché avait transmis le péché par le fait de faire des enfants, la sexualité est complètement envahie par le danger du coronavirus, voire au-delà, par le sida ! Surtout dans la tradition chrétienne occidentale, à la suite de saint Augustin, car les Grecs n’ont pas tellement marché dans cette interprétation théologique, on est arrivé à l’idée qu’au fond "Le Péché", c’était de s’aimer physiquement. Là encore il n’y avait que de petites conditions restrictives : si on avait reçu une sorte d’absolution pour toute la vie quand on était en couple fidèle, alors là tout allait bien, mais sinon, pour tous les cas de figure en dehors de cette vision des choses, tout s’effondrait. Heureusement, un certain nombre de théologiens n’ont pas tout à fait succombé au mirage augustinien et on peut encore trouver quelques belles pages de réflexion théologique sur la beauté et la grandeur de l’amour humain, ouf !

Alors, on peut penser que ce que l’on vient d’entendre chez saint Paul, c’est l’évidence, que tous ont péché en Adam et puis que le péché s’est transmis. Par conséquent, qu’est-ce que le péché sinon le virus de l’âme ? Il suffirait donc de faire tout pour se protéger – c’est d’ailleurs pour cela que nous avons très souvent, plutôt dans la génération un peu mûre, une conception auto-protectrice de la religion, c’est typique : la religion consiste à ne pas faire ceci, pas faire cela… c’est "lavez-vous les mains et ne buvez pas dans la même coupe que votre ami". C’est la vision auto-protectrice de l’humanité et il faut absolument se tenir à ces règles d’hygiène spirituelle. J’avais un professeur de droit canon – en général les canonistes sont un peu "raides" sur la question, mais celui-là avait beaucoup d’humour – qui disait : « Ce n’est pas parce que le Christ est un médecin que l’Église est un hôpital ». Je crois qu’il avait justement touché le problème. Évidemment, on peut dire que le Christ est médecin, c’est une image tardive qui n’est pas exactement dans le Nouveau Testament. Il est médecin, mais est-ce que la question du Christ est qu’Il soit médecin ?

Dans ce texte, nulle allusion ou formulation de principe à partir de considérations médicales : rien. Rien sur l’hygiène de vie spirituelle pour éviter le péché. Quel est alors l’enjeu de ce texte ? Il faut toujours repartir fondamentalement de là, l’enjeu : c’est la question du salut. On pourrait penser que le salut, c’est la santé : pas tout à fait. Ce n’est pas d’abord la santé, c’est la plénitude de la relation avec Dieu et c’est cela que Paul veut dire : pourquoi le Christ est-Il venu ? C’est pour nous apporter la plénitude même du salut, c'est-à-dire la plénitude de notre relation filiale avec Dieu. Paul veut donc montrer à ces Romains – c’est le cœur de son Épître – que ce salut est proposé à toute l’humanité. Autrement dit, le texte que nous avons entendu tout à l’heure, pour bien l’entendre, il faut repartir de la proposition universelle de salut : le Christ est venu pour que le salut soit offert à tous les hommes.

A ce moment-là se pose une question : si le salut est proposé à tous les hommes, peut-être y en a-t-il quelques uns qui n’en ont pas besoin, qui sont complètement immunisés et qui n’ont aucun danger ? Non, dit saint Paul, tous les hommes ont besoin du salut de Dieu parce que tous les hommes sont en Adam. C’est là que commence tout le problème car être en Adam, cela a été presque immédiatement interprété en termes de généalogie. Nous sommes tous fils d’Adam, mais que veut dire "fils d’Adam" ? Cela veut dire que nous sommes tous dans la condition d’Adam. Quelle est-elle ? C’est le fait que l’homme, en tant qu’homme créé, concrètement vivant, est Adam. Un théologien récent avait dit pour expliquer le péché originel que la meilleure explication était cette formule trouvée chez des rabbins juifs : « Chacun est Adam pour soi ». La différence, c’est qu’ici Adam n’est pas envisagé uniquement comme cette espèce de transmission physiologique d’un microbe, d’un virus, on n’est pas dans la chronologie, on est dans le mode d’être, dans la manière d’exister. Ce que Paul veut dire, c’est que nous sommes tous en Adam, tous existant, avec en permanence la possibilité de pécher. Mais ce n’est pas d’abord une question de chronologie ni de contamination, ni même de transmission. Je crois que saint Augustin est vraiment passé dans une interprétation tout à fait personnelle du problème du péché originel, ce n’est pas d’abord cela. La condition adamique est le fait que les hommes, comme hommes, depuis Adam – et pour Paul depuis que l’homme est homme sans chercher à l’identifier avec le pithécanthrope de Java ou avec l’homme de Néanderthal –, et en Adam, tous ont péché. En Adam, dans cette condition adamique que nous avons reçue de Dieu, laquelle est bonne, chacun d’entre nous est capable de pécher. Il va même plus loin puisqu’il dit : « Certes tous ont péché, même avant que la Loi ait été promulguée ». En bon juif, il devrait dire : « Il y a péché uniquement quand on désobéit à la Loi » donc quand la Loi est proclamée officiellement, nul n’est censé ignorer la Loi. En fait, c’est saint Paul qui a inventé cela ; non ici, Paul dit : « Même avant que la Loi dise quel est le péché, l’homme était pécheur ». C’est pour cela qu’il remonte à Adam, non pas pour des raisons généalogiques, mais pour dire : « C’est le statut de l’homme tel que nous le connaissons, aujourd’hui, concrètement pour tout le monde ». C’est parce que tout homme est pécheur, non pas par hérédité, mais simplement par incapacité de réaliser lui-même son propre être et sa propre relation avec Dieu, qu’il faut que quelqu’un vienne pour faire que « de même que par un seul », c'est-à-dire celui qui est pour nous le prototype même de la condition humaine, Adam, de même par un autre seul nous vienne la grâce, c'est-à-dire la capacité, telle qu’Il l’a vécue, de la plénitude de sa relation avec son Père.

Autrement dit frères et sœurs, nous ne sommes pas du tout dans une sorte de schéma chronologique. Il faut qu’on coupe le cordon adamique sinon on ne s’en sort pas. A quel moment doit-on le couper, une fois baptisés ? Or on retombe après. Le raisonnement ne fonctionne pas. Pour Paul, c’est cela qui est véritablement extraordinaire, cette page est l’affirmation de l’offrande de toute la plénitude de Fils de Dieu en un seul, Jésus-Christ, et c’est d’ailleurs pour cela que Paul est si fasciné par la comparaison des deux Adam : le deuxième Adam continue à s’appeler Adam. Il aurait pu s’appeler Jules, or il s’appelle le nouvel Adam, c'est-à-dire que la condition adamique d’être créé par Dieu continue ; c’est sur cette condition adamique, marquée par le péché, que le Christ vient agir et transformer cette condition en nouvel Adam, en Fils de Dieu. C’est d’un réalisme absolu : de même que quand nous sommes membres de l’humanité, nous sommes tous liés par la résistance à la volonté de Dieu et à certains moments nous faisons du mal à nos frères et à nous-mêmes, de même la condition de pécheur est permanente. Qui d’entre nous est sans péchés ? Même au moment où nous arriverons devant Dieu, nous serons pécheurs. La condition adamique participant du mystère du péché continue jusqu’au bout. C’est seulement quand Dieu, par le Christ, aura accompli pleinement le projet de salut qu’à ce moment-là nous Le verrons tel qu’Il est et nous serons pleinement fils de Dieu.

Autrement dit frères et sœurs, il faut vraiment sortir du schéma médical endémique ou pandémique. Toute une tradition théologique a cru qu’elle était pédagogiquement plus efficace, mais en réalité ce n’était pas le problème. Pour Paul, « c’est mystérieux que les hommes soient capables de s’adonner les uns les autres au mal », c’est cela le péché originel, cette fragilité par laquelle nous ne sommes pas capables de donner la plénitude de nous-mêmes à nous-mêmes et aux autres. En même temps, cette même fragilité qui vient d’un seul – au sens non pas archéologique, préhistorique, mais qui vient d’un seul c'est-à-dire de tous ceux qui sont dans le mode de vie selon Adam, selon l’homme de la terre –, le Christ, se faisant Lui-même homme de la terre, utilise le même maillage, le même moyen de communication, à savoir de un à tous et de même que par un seul, la mort est entrée dans le monde, de même par un seul, la plénitude de la vie et du salut entre dans le monde.

C’est très intéressant pour nous parce que les chrétiens ne sont pas un peuple sans péchés. Ici, nous sommes devant le mystère même de notre existence. Inutile de vouloir absolument savoir s’il y avait un serpent dans le Paradis, ce que Paul veut dire, c’est qu’il y a une condition adamique de chacun d’entre nous qui est évidente pour tous et sans exception car s’il y avait des exceptions au péché, nous n’aurions pas besoin d’être sauvés. C’est pour cela d’ailleurs que pour le dogme de l’Immaculée Conception, on a toujours dit que la Vierge Marie était sauvée par le Christ. On n’a jamais dit que Marie n’était pas sauvée, ni même qu’elle avait repris une condition pré-adamique. On a simplement dit que, par une grâce anticipée de la mort et de la résurrection du Christ, Marie avait la plénitude de la vie filiale pour accueillir le Christ, c’est tout autre chose. Marie est sauvée du péché encore plus radicalement que nous, et je crois qu’une bonne formule est de dire qu’elle est plus sauvée que nous puisque précisément cela a touché à la racine même de son être et de sa conception.

C’est la même chose ici: nous devons savoir que nous vivons de façon concomitante à la fois la condition pécheresse – nous sommes d’Adam, nous sommes en Adam –, et nous sommes aussi – c’est cela qui est extraordinaire – en Christ car nous sommes portés par le salut de Dieu. C’est cela que nous allons essayer de vivre dans ce mystère du Carême. Le mystère du Carême ne consiste pas à faire de nous des espèces de zones protégées hors virus, il consiste à nous dire que chacun d’entre nous vit cette double condition, à la fois en continuant à être fils d’Adam, tous en Adam, et en même temps en continuant à essayer de recevoir la grâce que nous avons reçue au baptême et qui fait de nous tous, par un seul, le Christ, le peuple nouveau qui rentre dans le mystère du salut et du Royaume de Dieu.

 
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