AU FIL DES HOMELIES

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DIEU N'A PAS FAIT LA MORT

Sg 1, 13-16 et 2, 1+3+6-11+21-24
Premier dimanche de carême - année B (11 mars 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

J

e vous propose de méditer quelques instants sur cet étonnant texte du Livre de la Sagesse. Vous l'avez entendu : "Dieu n'a pas fait la mort !" Dieu ne prend pas plaisir à la perte des vivants" En aucune créature, Il n'a mis un poison de mort". Ce sont les impies qui, eux, font un pacte avec la mort l'appelant du geste et de la voix, la tenant pour amie, dignes qu'ils sont de lui appartenir, car c'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans le monde. Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité, car Il en a fait l'image de sa propre nature."

       Ces paroles très claires, très affirmatives vont à l'encontre de ce que nous pensons souvent, de ce qu'on entend si souvent dire. N'allons-nous pas, jusque dans la liturgie à dire, dans le Memento des défunts : "Souviens-Toi, Seigneur, de celui que Tu as rappelé auprès de Toi !" et ne disons-nous pas souvent : "Dieu a pris tel ou tel auprès de Lui" comme si Dieu choisissait pour un tel la mort, pour un autre un peu de survie ? comme si Dieu décidait de la vie ou de la mort de chacun d'entre nous. Et souvent les impies, c'est-à-dire nous-mêmes ou ceux qui nous entourent, reprochent à Dieu d'être un Dieu injuste parce qu'Il veut, ou en tout cas Il permet, la mort de ceux qui nous sont chers, voire la mort des innocents.

       Ce problème de la mort, ce problème du mal hante toutes les consciences, toutes les intelligences. Il hante souvent nos propres doutes. Quand nous trébuchons dans la foi, c'ests parce que nous nous disons : "Si Dieu nous aimait vraiment permettrait-il tout ce mal, toute cette souffrance ? Permettrait-il la mort ? Permettrait-il cette séparation qui casse, qui brise les liens, les relations entre ceux qui s'aiment ?"

       Et voilà que la révélation nous affirme que Dieu n'a pas voulu la mort, que Dieu n'est pas l'auteur de la mort, que Dieu veut, pour l'homme, l'immortalité et que c'est l'envie du diable qui a fait entrer la mort dans le monde. Nous ne pouvons pas imaginer qu'avant le péché d'Adam, les animaux créés avant l'homme ne mouraient pas. Nous ne pouvons pas imaginer que c'est seulement à partir du péché d'Adam que les lions ont dévoré les gazelles et que chaque être vivant s'est nourri aux dépens des autres. Alors, que veut dire ce texte ? Où voulons-nous en venir ? Quelle est donc cette envie du diable qui fait entrer la mort dans le monde ? Quelle est cette mort avec laquelle pactisent les impies, qu'ils appellent du geste et de la voix ? Écoutons.

       "Dans leurs calculs que disent ces impies ? Courte est notre vie. Il n'y a pas de remède à la fin de l'homme. On ne connaît personne qui soit revenu de l'Hadès." Voilà déjà le doute. Voilà déjà le désespoir. Voilà l'explication de la vie et du monde qui s'arrête aux évidences, aux choses palpables et tangibles. C'est vrai. Personne n'est sorti du tombeau. "Il n'y a pas de remède à la mort". La vie est triste parce qu'elle est courte. Il n'y a pas de lendemain. "Nous sommes nés du hasard." Le hasard et la nécessité, comme disent les scientifiques, certains d'entre eux, du moins. "Après quoi nous serons comme si nous n'avions pas existé" et c'est cela aussi la conclusion de beaucoup de nos contemporains et de la plupart des hommes de ce monde. "Le souffle de nos narines, une fumée. La pensée, une étincelle qui jaillit au battement de notre cœur." Ne lisons-nous pas, dans certains journaux que, après avoir dominé la vie, puisqu'on arrive dans des éprouvettes à faire germer des cellules vivantes, maintenant, on connaît le secret de la pensée parce qu'on découvre quelques hormones qui permettent de garder la mémoire, même quand on vieillit, paraît-il. La pensée, une étincelle qui jaillit au battement de notre cœur ou la conséquence d'un dosage d'hormones, c'est bien cela, n'est-ce pas ? Et quand cette étincelle s'éteindra "le corps s'en ira en cendres, l'esprit se dispersera comme l'air inconsistant."

       Au fond, c'est bien cette attitude de doute, cette attitude qui ne veut s'en tenir qu'aux évidences parfaitement rationnelles, tangibles, expérimentales, c'est bien cela qui fait de la mort ce qu'elle est, c'est-à-dire ce désespoir sans appel, cette fin qui n'a pas de lendemain, cette mort qui est un anéantissement. Peut-être est-ce cela l'envie du diable qui fait entrer la mort dans le monde ? Peut-être est-ce cela ce refus de quelque chose que Dieu voulait nous donner, qui nous fait esclave de la mort, parce que nous ne voyons rien qui puisse aller au-delà de la mort, parce que notre doute, notre besoin de certitudes scientifiques, expérimentales nous fait refuser l'hypothèse de quelque chose qui dépasserait les évidences, qui dépasserait la vie biologique. Au fond, ce doute hante le cœur de beaucoup d'hommes, et si les croyants ne cèdent pas à ce doute, ils en sont bien traversés à certains moments. N'est-ce pas cela l'envie du diable ?

       Au fond, la vraie mort, c'est de croire que la mort n'a pas de lendemain. La véritable mort, c'est de concevoir un monde où tout se détruit, où tout va en s'usant, dans une destruction irrésistible qui finira par l'anéantissement de toute énergie, la stérilisation de toute vitalité possible. C'est cela la mort. C'est de concevoir le monde comme un monde qui s'en va vers sa perte, de concevoir l'homme comme un être de hasard et de nécessité, mais qui, au terme de ce hasard et par la force de la nécessité, se retrouvera anéanti, ramené à ce peu de chose, ce rien qu'il est finalement. C'est cela la vraie mort. C'est de se faire du monde une vision absurde. Ce n'est pas cela que Dieu a voulu.

       Dieu a voulu que tous les événements, y compris le passage de l'existence terrestre à un monde autre, soient des événements d'amour, soient des événements de vie, soient des événements de grâce, soient des événements de gloire. C'est cela que Dieu veut. C'est cela que Dieu nous a donné. Dieu n'a mis aucun poison de mort, parce que ce qu'il nous propose, ce n'est pas une fin, un arrêt, quelque chose sans lendemain. Ce que Dieu nous propose, c'est une Pâque, c'est un passage. Un passage par lequel nous sommes dépouillés, dans lequel nous sommes détachés de toute chose mais pour entrer davantage et plus profondément dans la plénitude de la gloire, de la vie et du bonheur.

       Alors, souvent, c'est nous qui ne voulons pas consentir à cette hypothèse du bonheur, à cette hypothèse de l'amour plus fort que le monde, plus fort que la mort, plus fort que notre péché, plus fort que toutes les apparences et que toutes les vérités, peut-être réputées scientifiques. C'est nous qui avons de la peine à consentir à ce monde qui serait tout entier bâti sur cet amour jaillissant du cœur de Dieu, cet amour fragile mais plus fort que tout. C'est nous qui avons du mal à consentir à la vie et qui, souvent, préférons nous en tenir à la mort.

       Il y a quelques jours, j'ai parlé longuement, intimement, avec une jeune femme très gravement malade, d'une maladie lente qui, peu à peu, la ronge. Depuis des mois, elle n'arrive plus à respirer, il lui faut sans cesse prendre de l'oxygène. Depuis quelque temps elle marche de plus en plus difficilement et il lui faut un appareil. Maintenant, sa vue baisse inexorablement, elle ne peut plus lire et bientôt elle ne pourra plus voir du tout, ni marcher sans l'aide de quelqu'un. Devant cette lente destruction de son corps, il y a évidemment un premier mouvement qui est celui de la révolte, de l'indignation, d'un sentiment d'injustice. Puis, en parlant longuement, nous sommes parvenus à parler d'action de grâces parce qu'on peut, évidemment, regarder tout ce qui s'en va petit à petit, mais on peut aussi regarder tout ce qui vient. On peut regarder aussi, comme elle me le disait, tout ce que je peux encore pu toucher, tout ce que je peux entendre, cette liberté dont je dispose encore, cette amitié dont je suis entourée et surtout cette présence de Dieu qui me donne la force de lutter et de me battre, et donc de vivre, car cette lutte même contre un mal inexorable, c'est la vie, c'est la force, c'est la joie de Dieu. Elle sait bien que ce n'est pas Dieu qui, petit à petit lui enlève tout ce qui fait une vie normale, mais que Dieu est, au contraire est Celui qui lui donne sans cesse la force de vivre, l'espoir de s'avancer vers quelque chose de plus beau, de plus grand, malgré tout.

       Dieu n'a pas fait la mort. Dieu veut que l'homme soit immortel parce qu'Il a fait de nous une image de sa propre nature, c'est-à-dire, Dieu a mis en nous cette force d'amour, cette force de lumière qui nous permet d'être des vivants, quoi qu'il arrive et même quand, apparemment tout se décompose et se dégrade. La mort, c'est le péché, c'est cette tentation que le diable met dans notre cœur de voir les choses comme stériles, comme finies, comme usées, comme mortes. C'est une tentation. Il faut consentir à la vie. C'est à cela que le Seigneur nous appelle. Ne soyons pas comme Adam, victime des mensonges du séducteur. Sachons que nous portons en nous l'image de Dieu et que cette image est une image de vie, une image d'immortalité, de triomphe, de victoire et de bonheur.

       AMEN


 

 
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