AU FIL DES HOMELIES

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L'ERREUR DES IMPIES

Sg 1,13-16 +2, 1-3+6-11+21-24
Premier dimanche de carême??? - année B (20 février 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

D

ieu n'a pas fait la mort, Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité C'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans le monde." Pour méditer ce soir et entrer davantage dans ce mystère que nous allons fêter en ce dimanche de carême, celui de la tentation du Christ, j'aimerais m'arrêter brièvement sur cette méditation qui nous est proposée dans le livre de la Sagesse.

Je ne sais pas si vous avez mesuré la subtilité avec laquelle est analysé le raisonnement des pécheurs et des impies. Ces impies ne sont pas des gens grossiers, ce ne sont pas des gens mal élevés. Ce sont des gens extrêmement raffinés et qui ont un sens et un goût des choses de ce monde qui fait partie d'une haute culture. A travers ce texte c'est vraisemblablement la culture grecque qui est visée. Des gens qui vivent avec des parfums qui se couronnent la tête de boutons de rose avant qu'ils ne se fanent, des gens qui vont faire des orgies non pas dans des bouges mais sur des prairies, des gens qui laissent partout les signes de leur liesse et du plaisir qu'ils prennent à la vie. Donc ces impies ne sont pas du tout des sauvages. Ce sont des gens très cultivés, très raffinés. Cependant le livre de la Sagesse les juge avec une extrême sévérité. Pourquoi ? Parce que ces gens, ces impies ont mesuré, et plus encore que mesuré, ont adhéré de tout leur cœur au caractère éphémère de la vie. Plus que cela, ce sont non seulement des gens qui ont mesuré que les choses passent, mais ce sont des gens qui sont complices de ce que les choses passent et qui, d'une certaine manière, les font passer et trépasser.

      L'impie, et précisément dans ce texte, et c'est une des expériences les plus profondes de la Bible, ce n'est pas quelqu'un qui jouit du monde au premier degré, qui se réjouit de ces braves péchés de gourmandise ou de luxure qui sont bien sonnants et trébuchants. L'impie est celui qui jouit du monde au second degré. Non seulement qui en use mais qui, à travers l'expérience de l'usure ou plus exactement de l'usage, essaie de faire disparaître lui-même et le monde avec lui. L'impie est celui qui entre tellement dans le mouvement même de la temporalité qu'il arrive à s'y prendre, à s'y enfermer tout entier et à y enfermer tout ce qu'il touche, tout ce avec quoi il est en relation. L'impie c'est un esthète de la mort. Et c'est cela la tentation.

     Au fond, la tentation, dans l'expérience humaine, c'est une sorte d'esthétisation de la mort. L'homme mesure le caractère passager des choses, l'homme goûte quelque chose dont il sent que quelques secondes après ce sera fini. Et non pas pour éterniser, parce que cela serait encore un bon sentiment, mais entrant à fond dans ce mouvement de mort, dans ce mouvement d'usure et de disparition, il accélère de l'intérieur, dans le mouvement même de sa jouissance, il démolit, il détruit, il consume cela même à quoi il prend plaisir. Et il en fait une philosophie. Il en fait une philosophie de la jouissance, il en fait une philosophie de la force et de la violence, il en fait une philosophie de l'injustice, de l'écrasement, du pouvoir absolu sur le pauvre, sur celui qui est opprimé, sur celui qui souffre. Tout cela, au fond, quand on le lit ici, on se dit que Nietzsche n'a rien inventé.     

       C'est précisément avec cette profondeur et cette subtilité que l'auteur de la Sagesse nous décrit la tentation de l'homme. Au fond, il dit que l'homme a une complicité extrêmement profonde avec la mort. Une telle complicité avec la mort que tout ce qu'il vit et tout ce qu'il touche, à tout moment, il risque de le dénaturer, de le dégrader et de le faire mourir. Chose d'autant plus surprenante que "Dieu ne prend pas plaisir à la perte des vivants, qu'Il a tout créé pour l'Etre et que les créatures du monde sont salutaires, et en elles il n'est aucun poison de mort." Il n'y a que cette jouissance esthétisante du temps qui passe et qui mène à la mort, cette jouissance esthétisante de la mort qui est la racine du péché.

       C'est la raison pour laquelle, lorsque nous entrons dans la célébration de ce mystère de la tentation du Christ, nous devons bien voir comment le Christ a refusé les tentations du démon. Il n'a pas refusé le monde, Il n'a pas refusé de monter sur le pinacle du Temple, Il n'a pas refusé de nourrir les foules puisqu'Il l'a fait après lors de la multiplication des pains. Mais Il a refusé d'utiliser le monde pour l'encourager dans son caractère éphémère ou pour le faire disparaître dans la mort. Ce que le démon proposait à Jésus c'était d'entrer dans cette économie de mort, par utilisation, par captation du monde, par possession, par destruction. Jésus n'a pas refusé le monde, mais Il a voulu y être, y vivre, y exister autrement. Lui, comme Créateur, savait que toute chose était faite pour l'être et non pas pour la mort et la destruction. Et c'est précisément dans la mesure où Il a voulu habiter toute chose, avec cet infini respect de son pouvoir créateur, non pas pour en jouir ou pour détruire, mais simplement pour la magnifier et la faire grandir, qu'Il a refusé tous les plans du démon. Au fond, ce que le démon proposait à Jésus, c'était d'accélérer la fin du monde. C'était de dire : ce monde, tu peux en hâter le processus d'autodestruction. Quelques miracles, quelques coups d'éclat, quelques effets pour épater tout le monde, et à ce moment-là, le monde ira un petit peu plus à sa ruine. Le monde s'avancera un peu plus dans sa mort et dans son désespoir.

       Et précisément le mouvement par lequel Jésus réagit, ce n'est pas de dire : Je n'ai rien à voir avec le monde. Ce n'est pas de dire : Je refuse le monde. Mais c'est de dire : Je veux le rencontrer, le sauver et l'épouser autrement. Et c'est cela pour nous chrétiens la difficulté d'aujourd'hui. Nous ne sommes pas, nous, chrétiens, des gens qui aurions à vitupérer contre le monde parce qu'il passe, nous ne sommes pas de ceux qui devraient mettre à mort le monde pour l'achever comme on achève une bête blessée. Nous sommes de ceux qui devons être suffisamment proches du mystère de ce monde en ce qu'il attend l'immortalité, en ce qu'il attend que les bénédictions de son Dieu se répandent sur lui, pour pouvoir l'épouser avec assez de profondeur, avec assez de générosité, avec assez de miséricorde, comme le Christ Lui-même l'a fait, pour que ce monde découvre qu'il n'est pas fait pour la mort mais pour l'incorruptibilité que Dieu lui réserve.

 

       AMEN

 

 
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