AU FIL DES HOMELIES

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LA TENTATION AU DÉSERT

Gn 2,7-9 et Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de carême - année B (4 mars 1979)
Homélie du Frère Jean-Miguel GARRIGUES

Le Christ est poussé au désert par l'Esprit Saint. Il a été baptisé par Jean et l'Esprit Saint s'est manifesté, demeurant au-dessus de Lui. C'est ce même Esprit qui le conduit au désert pour y être tenté.

N'oublions pas ce que signifie le baptême de Jésus. Il a pris sur Lui notre péché. Il est devenu "l'Agneau qui porte le péché du monde". Il est descendu dans les flots, c'est-à-dire dans les profondeurs de notre mort, de notre faiblesse et de notre péché. Et c'est revêtu de cette mission, portant sur Lui tout ce poids de péché qui nous accable, que Jésus part au désert pour rencontrer celui qui est l'auteur du péché et de la mort, celui que le Christ appelle l'Ennemi parce qu'il est homicide, parce que, depuis l'origine, il veut la mort de l'homme.

Pourquoi Jésus part-il au désert immédiatement après son baptême ? L'évangile nous l'explique : pour y jeûner pendant quarante jours. Par ce jeûne, Jésus atteint ce degré de grande faiblesse dans lequel va se manifester toute la fragilité de la nature humaine qu'Il a prise sur Lui. Pendant quarante jours, Il jeûne, et cela n'est pas une métaphore de l'évangile. Cela est plausible, cela a été fait, même par des hommes qui n'étaient pas le Christ. Seulement quand le corps, quand l'organisme a épuisé toutes ses réserves, toute sa substance, la faim s'éveille, une faim qui n'a rien à voir avec ce qui est la simple envie de manger. Cette faim viscérale, cet appétit, ce désir de vivre au moment même où on se sent sur le point de mourir et qui transforme l'homme en bête. Cela s'est vu dans l'histoire et cela se voit encore aujourd'hui, au moment des grandes famines et des grandes détresses. Quand l'homme atteint ce seuil où sa vie animale est en jeu et menacée, une sorte d'instinct de conservation aveugle s'empare de lui et en fait le jouet d'un désir de vivre qui est plus bestial qu'humain. C'est à ce niveau-là que Jésus descend. C'est dans cet état, dans lequel se révèle la faiblesse de l'homme, qu'Il descend au désert par le jeûne.

Cette faim, c'est pour Lui, le Fils de Dieu né dans la chair, le contact, l'expérience au plus profond de sa personne, de l'état d'esclave auquel le péché a réduit l'homme. Lui qui est sans péché et le Fils de Dieu a voulu connaître l'état de faiblesse, de blessure, de besoin dans lequel la nature humaine est plongée depuis cette rupture des origines renouvelée et répétée par toutes les générations. C'est à ce moment-là que s'éveille, pour cette nature humaine, le désir à tout prix de vivre, de survivre, le désir de manger, le désir de pain. Et pour cela on est prêt à se vendre, à se mettre en esclavage. On cherche un sorcier qui fera un prodige comme celui de se jeter du haut du Temple sans se faire de mal. Ou bien l'on cherche un maître, un roi absolu, un tyran auquel on est prêt à tout donner pour nourrir sa faim. L'humanité, l'homme, quand il est réduit à cet état presque animal, est prêt à tout.

C'est cela le fond même de cette tentation que nous voyons se dérouler sous nos yeux dans l'évangile de ce jour. Ce n'est pas à la différence de nos tentations humaines, que le démon trouve, dans le cœur du Christ, la moindre complicité. Mais s'il le tente, c'est comme Dieu, pour le mettre à l'épreuve. Ce n'est pas en le faisant osciller, basculer, c'est en se prenant directement à son dessein d'amour pour les hommes. Au moment où Jésus épouse le plus profondément la misère de notre condition, Satan lui montre que cet homme qu'Il vient sauver est si fragile, est si près de l'animal, qu'il ne mérite pas le salut. Il est prêt à se vendre pour un peu de pain. Il est prêt à se livrer à toutes sortes de menteurs, de sorciers ou de tyrans qui lui promettront le paradis sur terre. Cela, dans l'expérience même d'une nature aussi humaine que la nôtre, Jésus le comprend. Il ne le comprend pas par complicité, l'idée ne lui en vient même pas, mais Il comprend que cette idée nous vient à tous et que tous, quand nous sommes menacés, touchés dans notre corps même, nous sommes prêts à toutes les veuleries, à toutes les lâchetés, à toutes les vilenies. Dans le livre de Job, Satan disait à Dieu : "Permets-moi de toucher le corps de Job, car l'homme est prêt à tout pour sauver sa vie."

Après ses quarante jours de jeûne au désert, Jésus se trouve au seuil de la mort, une mort qui s'accomplira au temps marqué, quand Satan reviendra, un jour, au jardin des oliviers. Dans cet état extrême, Il éprouve la faiblesse non plus d'une manière théorique mais dans l'expérience possible de toute cette fragilité, de cette vanité que porte en lui ce désir de vivre à n'importe quel prix.

Ce jour-là, le Christ a senti dans sa chair toute espèce de misère de l'homme. II a sondé toute la dégradation possible de l'homme. Et il fallait peut-être que notre vingtième siècle en manifeste le visage si atroce dans cet holocauste épouvantable. Il a vu le royaume du prince de ce monde s'enraciner, prenant tout son pouvoir dans cette dégradation. C'est pour cela qu'Il dit à Satan : "Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu !" Tu ne mettras pas à l'épreuve, tu n'as pas le droit d'avilir son dessein créateur. Tu n'as pas le droit de lui suggérer que l'homme, sa créature et son enfant qu'Il a adopté, n'est que cette espèce d'animal et pire que l'animal, prêt à tout pour sauver sa vie.

Et Jésus donne cette parole qui montre le grand amour et la grande confiance que Dieu met au cœur de ses enfants parce qu'Il les a créés : "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu !" Ce que Jésus vient sauver là, en prenant les besoins de l'homme qui risquent de faire de lui l'esclave de toutes les formes de puissance qui lui promettraient de le satisfaire, ce que Jésus vient sauver là, et chercher là, c'est ce que l'Apocalypse appelle "l'homme de désir" qui est à l'opposé même de cet être de besoin.

L'homme de désir, c'est celui qui, par-delà tout ce qui est humain, et au cœur même de cette dégradation, et au cœur même de l'instinct de conservation le plus aveugle, désire plus profondément que tout cela la Parole de vie, la relation vivante avec son créateur qui lui rend sa dignité et lui révèle qu'il a été créé à l'image et à la ressemblance de son Dieu. C'est pour cela que, le jour de la tentation, Jésus refuse de traiter l'homme en esclave comme Satan le lui suggère. Car c'est là l'éternelle tentation que Satan propose à Jésus : considérer l'homme comme un esclave, comme une bête, comme ce à quoi lui, Satan, l'a réduit. Or, dans le désert, Jésus, seul comme Il sera seul à Gethsémani, choisit, parce qu'Il le veut, de nous sauver en venant nous donner, comme Il le dira à la Samaritaine, "le don de Dieu" dont l'homme porte le désir au fond de son cœur, plus profondément encore que tout autre désir, même si beaucoup d'hommes ne l'ont pas laissé jaillir.

Que nous soit épargnée aujourd'hui cette tentation de considérer nos frères comme de simples êtres de besoin, comme de simples animaux que l'on peut mener, gouverner, éblouir et tromper par des promesses. Avec Jésus, ouvrons les yeux sur notre dignité. Rassasions-nous de sa Parole qui s'est faite chair non pas pour transformer les pierres en pain, mais pour transformer nos cœurs de pierre en cœurs de chair, en se donnant à nous en nourriture pour les hommes. Jésus est mort pour que nous ayons cette, cette soif que seule la vie éternelle pourra combler.

 

AMEN

 
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