AU FIL DES HOMELIES

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L'ATTRAIT DE LA TENTATION

Gn 2,7-9 et Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de carême - année B (4 mars 1979)
Homélie du Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, éprouver une tentation, c'est toujours passer par un moment extrêmement difficile : c'est le moment du danger par excellence. La tentation, c'est ce moment où nous sentons notre plus grande fragilité, parce que nous sommes tout à coup confrontés et affrontés à une sorte de bonheur qui se présente subitement, immédiatement à nous : " Si je faisais cela aussitôt, aussitôt ça irait mieux". La tentation s'impose toujours à nous avec une sorte de séduction, d'attrait, auquel on sent combien il est difficile de faire face et de résister. Le moment de tentation, c'est toujours celui dans lequel on se sent vaciller de tout son être parce qu'on est comme sollicité par un bonheur qu'on peut faire tout de suite, rapidement à peu de frais sans grand risque d'ailleurs. La tentation, c'est ce moment d'une illusion absolument redoutable dans laquelle on pense qu'on va pouvoir enfin se faire soi-même se créer soi-même, être soi-même, selon un projet ou une idée qui nous vient immédiatement et qui sera réalisée tout de suite.

Et pourtant, ce n'est pas aussi simple, car il s'agit précisément de tentation. Ce qui est le plus terrible dans la tentation, ce n'est pas encore ce simple attrait, mais c'est plus exactement encore une sorte de tiraillement, de déchirure intérieure entre ce désir, cet immédiat qu'on pourrait réaliser tout de suite, et d'autre part, quelque chose de plus profond qui existe au plus intime de nous-mêmes et qui nous dit que le chemin qui se propose à nous tout de suite, ce chemin-là n'est pas celui du véritable accomplissement de nous-mêmes. Au fond, ce qu'il y a de terrible et de dramatique dans la tentation, c'est qu'on se trouve aux prises entre une aspiration profonde à être nous-mêmes, à être vraiment ce que nous avons à être, et d'autre part une caricature de nous-mêmes, quelque chose qui pourrait être fait, accompli rapidement, sans grand risque, immédiatement, une sorte de satisfaction très rapidement acquise, dans laquelle on pense qu'on va acquérir tout de suite un bonheur qui mettra un terme à une quête et à une soif qui est au fond de notre cœur. La tentation révèle toujours cette fragilité extrêmement profonde de l'homme à la fois ce sens de la profondeur et du coté essentiel de sa vie, devenir vraiment ce qu'il a à être, exister vraiment selon ce désir profond de nous-mêmes, et par ailleurs, sans arrêt, cet obstacle, ou, plus exactement, cette idole et cette caricature de nous-mêmes, ce faux bonheur pour tout de suite, pour un instant, et qui devrait nous apporter immédiatement une sorte de satisfaction, comme si, au moment où nous serions arrivés là, notre vie pouvait s'arrêter dans une sorte d'épanouissement duquel il n'y aurait plus rien à attendre, ce serait la fin.

Oui, si le mot de tentation éveille dans notre cœur des résonances aussi profondes et aussi redoutables c'est parce qu'à ce moment-là, nous savons très très bien qu'il s'agit de nous révéler à nous-mêmes. Ce qu'il y a de pire dans la tentation, c'est qu'elle est révélatrice de notre fragilité. Nous sommes fragiles parce que nous sommes incapables de suivre cette aspiration de fond, ce mouvement de fond par lequel toute notre existence est tournée vers son vrai but, vers son vrai sens. Fragilité, parce que ce mouvement est contrarié comme un obstacle qui s'interpose et qui veut sans cesse faire diversion vers une sorte d'ailleurs dont nous sentons tout le poids d'illusion, de faux, d'erreur, et pourtant, à ce moment-là, qui pèse tant sur nous que nous avons du mal à nous en déprendre. La tentation, c'est le moment de la fragilité qui nous révèle, car c'est à ce moment-là que nous avons à savoir qui nous sommes, est-ce que nous serons celui que nous avons à être ou est-ce que nous serons tout simplement celui qu'un caprice suffit à satisfaire qu'un petit bonheur de passage suffit à combler ?

C'est précisément cela, la tentation, chez l'homme. Et ce qui est bouleversant, c'est que, lorsque nous lisons cet évangile, qui s'appelle aussi l'évangile de la tentation, nous sommes d'abord choqués, en nous disant : " Mais alors ? le Christ aurait aussi subi l'illusion de ce clinquant ? Le Christ aurait été sujet à ces faux bonheurs, tenté par quelque chose d'aussi illusoire et passager, Lui, l'homme parfait, Lui, le Fils de Dieu ? Sa fragilité serait donc ce partage, cette division en lui-même, ne plus savoir exactement quelle direction prendre ? Au lieu d'accomplir vraiment sa destinée de Fils, aurait-Il été vraiment tenté de jouer à ce petit jeu dangereux des satisfactions rapides et illusoires ?" Cela nous choque profondément et même si l'on se dit que, après quarante jours de jeûne, il était bien légitime d'avoir la tentation de vouloir que des pierres se transforment en pains, à cause de la faim terrible qu'Il devait éprouver. Lorsqu'on en vient aux deux autres tentations, la tentation par laquelle le Christ pourrait gagner une sorte d'admiration et d'adhésion des foules et du Peuple de Dieu par une sorte d'éclat facile, par un miracle qui convaincrait tout le monde à la superficie du cœur de l'homme, parce qu'il remplit d'admiration mais qu'il ne touche rien de profond, cela nous surprend beaucoup. Et que le Christ ait été tenté par ce désir de domination politique, cela nous surprend plus encore.

Mais qu'est-ce que cela veut dire, que le Christ a été tenté ? Est-ce que le Fils de Dieu Lui-même pourrait être partagé ? Est-ce que Jésus Lui-même a pu avoir un instant le désir profond de n'être pas ce qu'Il avait à être : le Fils de Dieu tout entier donné à sa mission, tout entier donné à sa tâche, tout entier donné à son Père et tout entier donné au salut des hommes ? C'est là, frères, qu'il nous faut entendre ce mystère d'existence de Jésus parmi nous. En effet, les évangélistes prennent bien soin de nous préciser que cet épisode de la tentation eut lieu immédiatement après le baptême du Christ au Jourdain par Jean. C'est après qu'Il fut baptisé et qu'Il eut reçu la plénitude de l'Esprit que Jésus fut poussé au désert et qu'Il eut faim, et c'est alors qu'Il fut tenté. Oui, Il fut tenté. Mais comment fut vécue cette tentation ? est-ce que Jésus aurait été Lui-même partagé en son cœur ? Non bien sûr. Mais alors, est-ce que cette tentation serait simplement pour faire semblant d'être un homme ? Encore moins. En effet, lorsque Jésus reçut le baptême de Jean, Jean prophétisa de Lui : "Voici l'Agneau de Dieu, Celui qui porte le péché du Monde".

Et je crois, frères et sœurs, que, très souvent, nous ne nous rendons pas compte, parce que nous sommes incapables de porter notre propre péché, parce que nous sommes incapables de nous avouer à nous-mêmes ce qu'est notre péché, nous sommes encore plus incapables d'imaginer ce que peut être la réalité que le Christ a vécu de porter le péché du monde. Le Christ, dès le moment où Il reçoit le baptême au Jourdain, est pour ainsi dire chargé de toutes les fautes et de tous les péchés des hommes. C'est pour cela qu'Il vient, c'est pour les porter dans sa chair, c'est pour les porter dans son cœur. Et c'est là qu'il nous faut bien comprendre que Lui, l'Innocent, Lui, qui n'avait jamais péché, Lui, fut affronté à la réalité de tout le péché de tout le monde, de chacun d'entre nous, de ceux qui reconnaissent leur péché et de ceux qui ne le connaissent pas des grands pécheurs, et de ceux qui se croient de petits pécheurs, mais qui sont aussi des pécheurs.

C'est à ce moment-là que le Christ est conduit au désert, conduit par l'Esprit, car c'est à ce moment-là qu'Il commence à porter, Lui, l'Innocent, le péché du monde. Et nous ne pouvons pas imaginer la profondeur et l'intensité de ce combat, de cet affrontement qui eut lieu alors dans ce temps de désert, de jeûne et de faim, c'est le Christ, pour ainsi dire affamé de l'homme, désireux de l'homme, et c'est pour cela qu'Il jeûne, c'est parce que Dieu est à jeun de l'homme, c'est parce que Dieu a faim du cœur de l'homme. Le Christ à jeun de l'homme ne rencontre, pour toute nourriture, que ce péché dont Il est réellement chargé. Et lorsque le Christ meurt de faim au désert, lorsqu'Il éprouve, au bout du quarantième jour, cette faim absolument torturante et dévorante, qui est, paraît-il proche de la mort, alors Il ne rencontre, pour satisfaire à son désir, que le plus profond, le plus désarmant, le plus terrible de tout le péché, de toute la misère humaine. Le Christ est pour ainsi dire confronté, dans sa faim de l'homme, à ce qu'il y a de plus misérable dans l'homme, à tous les goulags, à tous les holocaustes, à toutes les violences, à toutes les horreurs, à tout ce qu'il y a de sordide et de terrible dans l'homme. Satan prend à ce moment-là la figure de toute l'atrocité de notre monde humain, et le Christ, affamé du désir de l'homme, le Christ, brûlé de désir de rencontrer l'homme ne rencontre dans sa tentation que ce qu'il y a de plus terrible, la source de tout, lui le père du mensonge, le diable, la racine de tout péché.

Oui, frères et sœurs, ce n'est pas un combat intérieur qu'Il éprouva à ce moment-là, ce n'est pas que le Christ en Lui-même aurait été divisé aurait été partagé entre une sorte de désir de conquérir facilement l'humanité, et d'autre part le désir de répondre vraiment à sa mission. C'est parce que le Christ, à ce moment-là, est déjà infiniment plus proche de l'homme que nous ne pouvons l'imaginer, Il est proche de l'homme à la racine de son cœur, à la racine de son péché, à la racine de ce qu'il y a de plus ignoble. Le Christ, affamé de l'homme, ne trouve devant Lui que le Mal personnifié dans Satan. Et c’est pour cela, frères et sœurs, que le combat fut atroce, c'est pour cela que le combat fut dur, car pour le Christ, ce qu'il s'agissait d'accepter à ce moment-là dans l'obéissance à son Père, c'était de sauver l'homme, alors que le démon Lui présentait l'homme sous son aspect le plus minable et le plus désespérant. Le démon Lui présentait l'homme comme quelqu’un qui ne vaut pas la peine d'être sauvé, comme quelqu'un qui n'a besoin que de poudre aux yeux, de clinquant, qui n'a besoin que d'être dominé de consolations faciles, de toutes les complicités, de n'importe quoi pour le satisfaire, quelqu'un qui a soif de n'importe quoi, pourvu qu'il oublie ce qu'il est vraiment. Et c'est le Christ qui rencontre cela à ce moment-là, c'est Lui le Fils de Dieu. Cela fut infiniment plus dur, et infiniment plus vigoureux, et infiniment plus crucifiant que toutes nos tentations à nous, nos tentations qui sont une sorte de partage intérieur. Ces tentations-là, le démon sait s'y prendre, il suffit de toucher le point faible de nous-mêmes, ce rien du tout qui fait que nous tombons, tandis que là, le démon savait qu'il avait à faire à forte partie, et c'est pourquoi il présenta au Seigneur de la gloire l'homme dans ce qu'il avait de plus atroce, dans ce qu'il avait de plus désespérant, dans ce qu'il avait de plus en plus pécheur.

Cette scène de la tentation a sans doute accompagné tout l'enseignement du Christ. Chaque fois qu'Il rencontrait les pécheurs, et encore aujourd'hui chaque fois qu'Il nous rencontre, ce qu'Il rencontre d'abord, c'est notre péché, ce qu'Il voit, c'est notre faiblesse et ce refus que nous avons de nous livrer à Lui, et c'est cela qu'Il vient sauver et guérir d'abord, parce que c'est seulement par cela qu'Il peut tisser ce lien d'amour. Après avoir guéri, après avoir sauvé, Il peut combler.

Frères et sœurs, le combat spirituel de la tentation du Christ nous est proposé en ce temps de carême parce que c'est le temps de notre conversion. Maintenant, lorsque nous avons à vivre ce combat et cette fidélité, nous savons désormais que nous ne sommes plus seuls, nous savons que quelqu'un combat sans cesse à nos côtés, quelqu'un qui a connu toute l'horreur du péché, tout ce dont l'homme est capable, et qui, malgré cela, n'a pas désespéré de l'homme. Il ne désespérera pas de nous : il suffit que nous espérions en Lui.

 

AMEN

 
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