AU FIL DES HOMELIES

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JÉSUS TENTÉ, JÉSUS FIDÈLE

Gn 2,7-9 et Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de carême - année A (8 mars 1981)
Homélie du Frère Michel MORIN


Monreale : Tentation

Quel récit intéressant ! et pourtant quel récit déconcertant pour nos mentalités contemporaines! Un récit que nous classerions volontiers dans l'imagerie, l'anecdotique et la mythologie : ce personnage de Satan, tellement réaliste, qui apparaît au Christ, semble dialoguer avec lui d'égal à égal, en citant l'Écriture, qui le promène du désert à Jérusalem et de Jérusalem sur "une très haute montagne" ! Cette représentation du mal, quelque peu empreinte de merveilleux ne serait-elle pas une projection littéraire et donc rassurante sur la personne du Christ des combats et des espoirs de la première communauté chrétienne en conflit avec le monde de son temps ? Nous pourrions dire encore : c'est le fruit d'une théologie aussi archaïque que populaire qu'il faut savoir adapter parce qu'elle serait dépassée. Comme si les premiers chrétiens étaient plus sots que tous les psycho-moralistes de notre temps. Avant de savoir si la critique moderne doit purifier ce texte, il est bien plus urgent, bien plus utile, de nous laisser purifier par le message de cet évangile d'aujourd'hui. C'est un texte extrêmement important, non seulement pour la mission de Jésus, mais pour sa personne. Dans l'évangile de Matthieu, il se situe à un endroit-clef, entre les récits de l'enfance et les récits de la vie publique de Jésus, juste après son baptême, lorsqu'il est rempli par l'Esprit Saint et que le Père, du haut des cieux, proclame à toute la terre : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé". Cet évangile est essentiel dans le drame évangélique. Il nous rapporte un événement que le Christ a vécu personnellement, qu'Il a dû partager aux disciples qui nous l'ont transmis. L'enseignement de cet événement n'est pas facultatif, il est fondamental et nécessaire pour la foi chrétienne.

Voici donc Satan, qui se pose en personne, nous dit l'évangile, devant le Christ. Remarquez bien : dans les deux premières tentations, il l'aborde avec la même expression : "Si tu es le Fils de Dieu", fais quelque chose de spectaculaire : change les pierres en pain pour toi-même, pour rassasier ta faim, saute du Temple et tu verras bien ce qui se passera pour rassasier la soif d'extraordinaire du peuple qui t'acclamera. Dans ces deux premières tentations, construites de la même manière, le diable ne fait pas une enquête sur l'identité de Jésus pour savoir qui Il est vraiment, mais il veut introduire dans la conscience du Christ le doute, il veut acculer le Christ à prouver, de façon tout extérieure pour quel messianisme il est venu. Il veut introduire dans la conscience humaine du Christ une division entre sa mission et entre sa personne, entre ce qu'Il est et ce qu'Il doit faire : "Si tu es le Fils de Dieu, fais ceci, fais cela". Le diable, très fin psychologue, sait très bien par quel biais attaquer la personne humaine : "Si tu as faim", la faim ce n'est pas simplement la faim naturelle du pain quotidien, mais c'est aussi la faim d'abondance, celle du pouvoir, la faim de dominer. Et le diable sait combien cet aspect de notre être est fragile. "Sauter du Temple", le diable connaît très bien cette envie de l'homme d'être aimé, d'être reconnu, d'être applaudi ou d'être plébiscité, Satan veut intervenir dans la liberté intérieure du Christ et ce, jusque dans les replis de sa conscience humaine, en exploitant les impulsions immédiates de son être il veut forcer le Christ à choisir un messianisme de prodige, de victoire par artifice, un messianisme purement humain et selon les moyens humains: la faim, l'envie pour dominer. La tentation est essentiellement une oeuvre de division. Satan veut briser dans le Christ l'unité entre sa personne et sa mission pour le détourner de la volonté du Père. Et, nous le savons très bien, c'est toute la stratégie du mal diviser pour régner, vous pouvez être sûrs que là où il y a division dans le monde, dans l'Église, dans notre cœur, Satan se promène, il n'est pas loin, même, s'il est caché, surtout s'il est caché.

Devant cette agression du Mal, le Christ cite à deux reprises l'Écriture, deux extraits du texte du Deutéronome qui relate la longue épreuve du peuple dans le désert avant l'entrée dans la terre promise. Ainsi le Christ affirme sa fidélité totale et immédiate à la Parole de Dieu, et Lui est Parole de Dieu faite chair, Il affirme sa fidélité à la volonté de Dieu, au messianisme, oui, mais selon le cœur et le dessein de Dieu, c'est-à-dire comme Serviteur souffrant, comme pauvre qui connaîtra la mort du rejeté et pas du tout selon les moyens du monde. Ces deux première tentations sont celles de la puissance, de la gloire, de l'ambition personnelle. Le diable a voulu briser dans la conscience et la volonté du Christ ce qu'Il était et ce pourquoi Il était venu.

La troisième tentation est beaucoup plus grave, parce que beaucoup plus profonde, et c'est pour cela qu'elle sera décisive, qu'il n'y en aura pas d'autre après. Dans cette troisième tentation, Satan n'aborde pas le Christ comme dans les deux premières, Il n'est pas question de : "Si tu es le Fils de Dieu, fais ceci ou fais cela", car Satan va s'attaquer au Christ, non pas pour briser ce lien entre son identité et sa mission, non pas pour séparer ce qu'Il est et ce qu'Il fait. Ce n'est pas la tentation de la puissance qui pactise avec les forces du mal pour parvenir à une fin, mais cette troisième tentation est celle de la soumission totale au mal pour dominer le monde : "Si tu te prosternes devant moi et si tu m'adores tu auras tout ce que le monde possède". Il faut être fameusement audacieux pour dire au Fils de Dieu : "Prosterne-toi devant moi". Ce que Satan veut attaquer, ce n'est plus le Christ et son agir, ce n'est plus au sujet des moyens de son messianisme qu'il l'aborde, mais il attaque au plus profond du cœur du mystère de la personne du Christ, il veut briser en Lui ce qu'il y a d'essentiel, ce qui fait que le Christ est le Christ : sa Filiation divine : "Prosterne-toi devant moi pour adorer". Cette tentation est beaucoup plus perverse, elle atteint le Christ au cœur même de son existence et pas simplement sur le sens de sa venue sur la terre. Satan aborde le Christ pour séparer en Lui, dans sa personne, ce que Dieu a uni, l'humanité et la divinité. C'est cela la tentation, c'est cela l'œuvre du mal : séparer au plus profond d'un être ce qu'il est, ce qui le constitue, ce qui est sa véritable mission et sa véritable destinée. La stratégie de Satan est très claire : il s'agit de dominer à l'intérieur d'un être pour briser ce qu'il est vraiment : Jésus en tant que Fils unique de Dieu et Messie, nous en tant que créature de Dieu, fils adoptifs destinés à devenir Dieu.

L'auteur de l'épître aux Hébreux écrit, en parlant de Jésus : "Il a connu exactement la même épreuve que nous, hormis le péché". C'est dans cette tentation radicale, dans cet affrontement aux forces du Mal, c'est dans ce péril imminent de division que le Christ a connu cette épreuve. C'est au cœur de ce drame qu'il affirme sa fidélité totale et définitive à la volonté de Dieu, en accomplissant les Écritures, lui, le Verbe fait chair. De cette épreuve dans la tentation de combat décisif avec le Mal, le Christ sort victorieux. "Satan, retire-toi". Le mal ainsi nommé, démasqué par Jésus est détruit, il n'a plus d'avenir. Au début de sa vie publique par cette épreuve c'est déjà l'expérience de la Pâque qui commence. Expérience, au sens étymologique en grec, veut dire "hors de l'épreuve, victorieux du péril", le Christ est vainqueur des forces du Mal parce qu'Il les nomme, parce qu'Il les dénonce, ainsi Il les anéantit comme lorsqu'Il nommera la mort dans sa propre chair et qu'Il la détruira par sa Résurrection. L'auteur de l'épître aux Hébreux écrit ainsi : "C'est pour avoir lui-même connu l'épreuve et la souffrance qu'il peut venir au secours de ceux qui sont éprouvés".

Frères et sœurs, ce texte des tentations est capital pour notre foi. C'est un texte extrêmement riche, j'aurais voulu souligner beaucoup d'autres aspects, mais comme il paraît qu'il ne faut pas que les sermons soient trop longs, je vais m'arrêter ici. Cependant, je vous ferai remarquer que nous autres chrétiens, nous connaissons bien peu la Parole de Dieu et que nous passons de longs moments à écouter à la radio ou à la télévision, des discours vains qui durent bien plus longtemps qu'un sermon. Alors, si vous voulez, puisque nous commençons ensemble ce temps d'épreuves qu'est le carême, je vous propose que dans les jours qui viennent, vous preniez quelques minutes pour relire ces textes d'aujourd'hui. Le texte sur le péché originel où il y a tant à découvrir, la lettre de saint Paul aux Romains, sur ce pardon ce l'Adam premier qui a introduit la mort du second Adam, le Christ qui amène la vie. Prenez le temps de méditer ce texte sur les tentations de Jésus en essayant à la lumière de l'évangile de voir où, dans votre vie personnelle, dans votre vie relationnelle, où se situe l'émergence de la division. Et là si vous êtes vraiment attentifs, vous pourrez toucher du doigt l'œuvre du Mal en vous et autour de vous. Puis à la suite de Jésus, comme disciples, comme fils de Dieu, vous relirez cette Parole pour y être chaque jour un peu plus fidèles. La fidélité à toute la Parole de Dieu est le meilleur antidote à l'œuvre de destruction de Satan.

 

AMEN

 
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