AU FIL DES HOMELIES

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LA VÉRITÉ DE LA LIBERTÉ

Gn 2,7-9 et Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de carême - année B (28 février 1982)
Homélie du Daniel BOURGEOIS


Tentation du Christ

"Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu". Lorsque Jésus est poussé par l'Esprit au désert, c'est déjà l'Agneau de Dieu qui a été désigné par Jean comme "celui qui porte le péché du monde". Lorsqu'Il s'en va au désert pour jeûner, Il a déjà reçu la plénitude de l'Esprit qu'Il répandra un jour sur nous tous lorsqu'Il rendra son Esprit sur la croix et qu'Il ressuscitera pour la vie du monde. Mais ainsi, Il porte déjà dans sa chair le péché du monde, tout le péché du monde. Et, sens profond de ce jeûne pendant quarante jours, c'est un combat, un combat permanent au cours duquel le Christ, dans la solitude et dans la faim, est affronté d'une part au désir infini qu'il y a dans son cœur d'aimer l'homme et d'autre part, la perception divine du refus de la part de l'homme de cet amour infini qui lui est proposé. La faim qui tenaille le Christ à ce moment-là n'est pas seulement cette faim horrible qui rabaisse, au bout de quelque temps, l'homme au degré de la bête, c'est évidemment le premier aspect bien réel de sa faim, celui que nous-mêmes éprouverions comme le plus terrible, mais cette faim presque bestiale qui se déchaîne dans la chair qu'Il a prise, est l'image, le sacrement d'une faim encore toute autre, infiniment plus grave et infiniment plus torturante pour la personne du Fils de Dieu : une faim d'aimer les hommes qui ne rencontre que le péché et le refus de leur part. D'une certaine manière, on peut dire de ce jeûne au désert qu'il est le prélude de l'agonie, le signe de cette vulnérabilité du cœur même de Dieu à la dureté et à l'insensibilité du cœur de l'homme.

Et voici qu'au terme de ces quarante jours, de combat dans la chair qui amène le Christ à une faim animale et de ce combat dans son cœur de Fils de Dieu, qui l'amène à une lucidité terrible et presque désespérante vis-à-vis de l'homme, voici que le démon s'avance vers Lui. Le démon est la plus douée de toutes les créatures en matière de diplomatie, et il sent que le moment est venu. Alors, le combat va se déployer dans toute sa force et dans toute son horreur : ce combat dure encore aujourd'hui dans le cœur de tous ceux qui ont un jour ou l'autre fait l'expérience de Dieu, et même aussi, parfois dans le cœur de ceux qui le connaissent pas. Dans cet affrontement, le démon s'avance vers le Christ et Lui fait entrevoir l'inutilité et la vanité de sa mission. C'est comme s'il disait au Christ : "Toi qui as pis une chair humaine, et qui, maintenant, as éprouvé dans ton corps l'ardeur brûlante de la faim est-ce que Tu ne commences pas à voir la misère de la condition humaine ? Ne sens-tu pas actuellement que Tu es capable de te vendre pour un morceau de pain. Toi qui viens pendant quarante jours, de te battre dans le jeûne pour prendre sur Toi dans toute son exigence la réalité même de ta mission, comme salut de l'homme, ne te rends-tu pas compte de la misère et du péché de celui que tu viens sauver ? "

La tactique du démon vis-à-vis du Christ, ce n'est pas de le diviser à l'intérieur de Lui-même, car le démon n'a pas perdu la tête, il sait fort bien qu'il ne pourrait jamais diviser le Fils de Dieu à l'intérieur de Lui-même, entrer au cœur même de l'amour trinitaire ; il sait qu'il ne pourra jamais diviser le Fils éternel de l'unique amour du Père qui en est la source. Aussi la tentation à laquelle le Christ est soumis en ce jour-là n'est pas une tentation comme nous-mêmes en éprouvons : pour nous, la tentation est une épreuve qui nous divise, à l'intérieur de nous-mêmes entre d'une part, un bien immédiat que nous voulons acquérir et d'autre part, un bien plus réel, plus profond que Dieu veut nous donner. Le démon vient au-devant du Christ et Lui dit : "Puisque Tu es le Fils de Dieu, étant donné qui Tu es, crois-tu qu'il vaut vraiment la peine de sauver l'homme de cette misère dont Toi-même, dans ta chair, commences à éprouver toutes les détresses ? Au fond, Tu veux sauver l'homme dans sa liberté et le rencontrer au plus intime de lui-même, mais quel intérêt une telle opération peut-elle avoir ? Tu n'imagines pas que cet homme sera bien plus heureux si Tu lui fais un petit miracle scientifique spectaculaire qui contredise les lois de la pesanteur ? Et si tu prends sur lui un pouvoir tel que celui que je peux te donner, un pouvoir qui anéantit l'homme comme un esclave du mal, de la violence et du mensonge, Tu seras sûr alors d'avoir l'humanité sous ta coupe ! En respectant cette liberté de l'homme, ne risques-tu pas de lui faire trop confiance ? Ce combat que tu viens de supporter au désert, cette mort que tu vas endurer, ces souffrances qui vont te broyer, ce péché qui t'accable déjà et qui pèse sur toi, humanité innocente et sur ton cœur de Dieu, tout cela n'est-il pas trop cher payer le salut d'une humanité incapable de t'aimer en vérité ? Toi le Fils de Dieu, crois-tu vraiment à l'amour d'un homme qui puisse t'aimer dans le plus fort de sa liberté ? En fait, chaque fois que tu lui proposes, tu sais fort bien, dans le secret de ton cœur de Dieu, à quel prix cet Amour risque d'être gaspillé, bafoué, caricaturé, refusé ou purement et simplement nié ?"

Tel est le combat de la tentation : en réalité il y a trois personnages, le Fils de l'Homme le démon et, antre les deux, mystérieusement invisibles, absents comme si nous ne pouvions pas supporter de voir ce combat en face, nous autres, tous les hommes. Ce que le démon tente d'accomplir dans le cœur de Jésus, c'est de le faire désespérer de l'homme dans sa liberté, en Lui disant que l'enjeu n'en vaut pas la peine. Et la réponse de Jésus, par trois fois, consiste à dire que Lui, le Fils éternel de Dieu est venu pour sauver l'homme dans sa liberté Lui, le Fils de Dieu sait très bien quelles sont nos lâchetés et quel est le poids infini de notre péché. Mais cela ne l'empêchera à aucun moment, de croire et de tout mettre en œuvre pour accomplir le salut des hommes, parce que Lui, Dieu, croit en l'homme, croit en l'infini de sa liberté. Parce que Lui, le Fils de Dieu a façonné l'homme du limon de la terre et lui a donné son propre souffle de vie. Il a mis dans le cœur de l'homme le poids de son amour, et même si l'homme cherche sans cesse à défigurer cette image de Dieu, Lui, Dieu, continue à croire à l'œuvre de ses mains.

Nous vivons une époque que nous qualifions d'époque de crise. Et c'est vrai. Mais la crise n'est pas dans le progrès industriel ou dans l'accroissement des richesses. La crise n'est même pas devant ce problème pourtant si redoutable de l'inégalité de développement des nations entre elles. L'origine de la crise est infiniment plus grave c'est encore aujourd'hui la tentation du Christ au désert, en la personne de son corps et de sa Chair que nous sommes, nous l'Église de au vingtième siècle. Parce que nous sommes le corps du Christ, le démon vient vers nous et dit : "mais vous, puisque vous êtes des fils de Dieu, faites ce que j'ai suggéré au Fils unique, faites que les pierres deviennent du pain, ça fera plaisir à tout le monde. Et puis, utilisez toutes les merveilles de la technique, laissez donc tomber ces moyens que le Christ vous a proposés : les sacrements, la Parole de Dieu et l'amour fraternel ! Au contraire, prenez tous les moyens socioculturels pour annoncer l'évangile. Et vous verrez, à force de répéter toujours la même chose, la "conscientisation" finira bien par réussir ! Et pourquoi voulez-vous respecter la liberté des autres, prenez un petit peu le pouvoir ! Transformez cette société à votre gré et ça ira bien mieux. Que voulez-vous ? Les hommes n'ont pas besoin de grand-chose, proposez-leur un petit bonheur bien tranquille, sans inquiétude, une petite religion très pieuse et inoffensive qui calme les angoisses du cœur de temps à autre et qui berce les hommes dans leurs douces illusions et flatte leur imagination frustrée de victimes de la modernité ? Dieu, n'en parlez plus, ça fait des traumatismes ! les sacrements, à quoi ça sert ? C'est tellement compliqué d'expliquer ces choses-là. Et l'évangile, transformez-le en une bonne morale humanitaire : tout le monde s'aime, " tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil" ! Vous verrez ça ira tellement mieux".

Voilà ce que signifie la tentation au désert aujourd'hui. Et nous, que devons-nous faire ? Une seule chose. Nous n'avons qu'à reprendre l'attitude du Christ ou plutôt à nous laissez reprendre par le Christ Lui-même, pour affirmer à sa suite : "Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu", affirmer avec cette même foi et cette même confiance qu'il n'y a qu'une forme de liberté qui consiste à mettre l'homme en présence de l'infini de son Dieu Il n'y a qu'une forme de liberté qui est de mesurer l'infini de notre liberté à l'infini de l'amour de Dieu qui l'a créée, qui vient la sauver et qui l'appelle encore aujourd'hui. Et si l'Église n'est pas aujourd'hui en toutes circonstances le signe de cet absolu de la liberté de l'homme, non pas d'une liberté qui se fonde en elle-même par une sorte de fausse assurance qu'elle est incapable de se donner, et qui s'affirme d'autant plus mensongèrement qu'elle prétend faire le salut des autres et de la société, mais d'une liberté qui reconnaît dans la foi et dans l'espérance qu'elle est appelée par son Dieu à se tenir debout devant Lui, si l'Église n'annonce pas la vérité de la liberté envers et contre toutes les compromissions et complicités qui risquent de l'étouffer ou de la normaliser, si l'Église n'annonce pas la vérité de la liberté, il ne sert à rien d'être chrétien.

Aujourd'hui, nous sommes au désert, à la fois le désert de ce monde et le désert de notre propre existence dans laquelle le grand nombre des malheurs individuels et collectifs nous écrasent assez pour nous faire pressentir ce qu'est la faim, la faim de la véritable liberté, la faim de nous tenir devant Dieu. Devant cette misère de nous-mêmes d'abord, et de l'humanité livrée à toutes sortes de démons, depuis le démon du désir qui n'est pas le pire, le démon de la domination du monde par la technique qui n'est pas non plus le pire, jusqu'au démon du mensonge et du pouvoir qui, lui se montre aujourd'hui comme le pire de tous, devant cette multiplicité des visages du démon, nous n'avons jamais qu'une seule chose à faire: retourner au désert pour y redécouvrir dans toute sa profondeur l'infini de notre liberté. Oui, ce que nous croyons comme chrétiens, ce que nous nous préparons à célébrer dans la Pâque, en marchant sur ce chemin qui traverse le désert, tout au long du carême, c'est, la confiance de Dieu en notre liberté d'hommes : nous sommes ces êtres libres, et malgré notre péché, car nous ne sommes ni meilleurs ni pires que les autres malgré nos faiblesses, nos infidélités et malgré nos trahisons, nous sommes libres parce que Jésus a combattu pour nous, pour notre liberté, pour que nous répondions du plus profond de nous-mêmes à ce qu'Il a voulu nous donner du plus précieux de lui-même, la générosité infinie d'un amour qui ne passera jamais.

On se demande souvent aujourd'hui quelle doit être la place des chrétiens dans la société ? Ce n'est pas tellement de "transformer" cette société, (mieux vaut lui laisser le soin de se transformer elle-même que de vouloir la transformer). C'est plus exactement de savoir nous tenir comme des êtres libres, des êtres dont le mal ne peut pas entamer la dignité et la confiance en l'homme, des êtres qui, même s'ils tombent à certains moments dans le péché, savent qu'il y a Quelqu'un qui peut les en relever parce qu'Il a combattu pour eux. Que nous soyons, au cours de ce carême dans notre manière d'être, d'aimer, des êtres véritablement libres, capables d'affirmer ce caractère absolu de la liberté humaine au cœur de tout homme, et d'abord en notre propre cœur.

 

AMEN
 
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