AU FIL DES HOMELIES

Photos

JÉSUS ET SATAN, DU DÉSERT A LA CROIX

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année C (20 février 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Tentation du Christ

Vous l'avez remarqué sans doute, c'est l'Esprit Saint qui conduit Jésus au désert pour y être tenté par le diable. Il ne s'agit donc pas d'une rencontre fortuite ni d'un guet-apens dressé par le diable sur le passage de Jésus. Cette rencontre, l'Esprit l'a voulue, elle fait partie du plan de Dieu, elle est partie intégrante de ce mystère de notre salut pour lequel Jésus est venu parmi nous, sur la terre. Conduit par l'Esprit, Jésus pendant quarante jours, est tenté par le diable, car ce n'est pas seulement à la fin des quarante jours mais tout au long de ce séjour de Jésus au désert qu'Il est en lutte contre l'Ennemi. Saint Luc comme saint Matthieu, résume cette lutte entre le Fils de Dieu venu dans notre chair et l'Ennemi en trois tentations. Mais alors que saint Matthieu dispose ces trois tentations selon un crescendo psychologique et spirituel puisque le diable propose d'abord à Jésus d'assouvir sa faim, puis de séduire les foules par le merveilleux et le spectaculaire, et enfin, allant jusqu'au plus profond du mal dans le cœur des hommes, le diable propose au Christ la domination du pouvoir par la puissance politique, saint Luc inverse l'ordre des deux dernières tentations, car ce qu'il veut suggérer c'est une progression que je qualifierai de géographique. La première tentation, en effet, a lieu au désert dans la solitude : c'est celle de l'homme face à lui-même, face à l'absolu qui dans le vide et le silence du désert se présente à lui comme ce choix décisif. Puis vient la seconde tentation, celle du monde, de l'univers : Jésus est en face de tous les royaumes de la terre, de toutes les puissances de l'humanité. Mais la dernière tentation est pour saint Luc celle qui a lieu à Jérusalem, car Jérusalem, c'est la ville sainte, la ville de Dieu, la ville dont Dieu a choisi de faire l'escabeau de ses pieds. Jérusalem c'est le Temple, c'est l'Église, c'est le royaume qui commence, et c'est là que doit s'accomplir s'achever cette lutte entre Jésus et Satan. Aussi bien Jérusalem sera-t-elle le lieu de la croix, et la dernière phrase de ce récit de la tentation selon saint Luc nous ouvre cette perspective :" le diable, nous dit-il, ayant épuisé toutes les formes de tentation, quitta Jésus pour revenir au temps marqué".

La tentation de Jésus à Jérusalem débouche donc immédiatement sur la lutte ultime, l'affrontement décisif quand Jésus dira Lui-même : "maintenant, le Prince de ce monde va être jeté bas, et moi élevé de terre, j'attirerai tout à moi". C'est sur la croix que le Christ rencontrera à nouveau et une dernière fois, pour un combat infiniment plus grave et plus fondamental, l'ange des ténèbres. Ainsi le récit de la tentation et celui de la Passion du Christ se répondent mutuellement, encadrant toute la vie publique de Jésus, et au moment où Jésus va commencer à proclamer le Royaume, c'est déjà Jérusalem et la croix qui se dessinent à l'horizon. En effet, la signification des tentations de Jésus est immédiatement liée à sa Passion, car ce que le diable propose au Christ, ce ne sont pas des tentations vulgaires si je peux dire. Il ne Lui propose pas ce qu'il nous propose habituellement à nous, êtres faibles et fragiles, toujours prêts à céder à la moindre sollicitation, la moindre envie, la moindre chose qui brille. Le sens profond de ces tentations de Jésus au désert, c'est la tentative que fait Satan pour détourner Jésus de sa croix.

En fait, ce que le diable propose au Christ, ce sont des manières de sauver les hommes beaucoup plus commodes et plus faciles, sauver les hommes d'abord en accomplissant leurs désirs, en répondant à leurs besoins, en leur donnant du pain, les sauver au niveau de leur corps, de leur vie immédiate et quotidienne en apportant la solution à leurs problèmes économiques et sociaux. Et, puis, en second lieu sauver les hommes en les prenant en main par le pouvoir politique, en canalisant leur liberté pour faire leur bonheur sans eux s'il le faut ou même contre leur gré. Enfin, sauver les hommes par ces prodiges, ces miracles qu'un Dieu Tout-Puissant au sens habituel que nous donnons à ce mot, pourrait faire comme en se jouant : se jeter du haut du Temple, se manifester ainsi comme une sorte de surhomme extraordinaire, éblouir les foules et, se les attacher par un lien peut-être pas très profond ni très stable, mais efficace. Le diable essaye de suggérer au Christ des moyens de sauver les hommes qui ne sont pas les moyens de Dieu, qui ne sont pas les moyens du cœur de Dieu, car Dieu ne veut pas nous sauver en nous séduisant ni simplement en satisfaisant nos besoins, ni encore en enrégimentant notre liberté pour un bonheur préfabriqué, Dieu veut nous sauver au plus profond de notre être, en ouvrant notre cœur à la vraie liberté, à la plénitude de l'amour qu'Il veut partager avec nous. Et pour cela, Dieu vient endosser toute la souffrance et tout le péché des hommes pour le vaincre par son propre amour et ce sera la croix. Dieu nous sauvera par cette toute puissance désarmée mais infiniment plus forte que toutes les puissances du monde, la toute puissance de cet amour qui lui donne à Gethsémani une sueur de sang, qui Lui fait donner jusqu'à son dernier souffle, quand l'eau et le sang couleront de son côté transpercé.

C'est pourquoi le diable a véritablement épuisé toutes les formes de tentation. Peut-être, pendant les quarante jours avait-il commencé par des tentations plus simples et plus vulgaires ? Mais finalement il en est arrivé à l'essentiel c'est-à-dire à essayer de détourner le Christ de ce qui est le secret de son cœur de Dieu. C'est pourquoi le Christ, en refusant les tentations que Lui propose Satan choisit déjà librement cette mort que personne ne Lui imposera, car c'est Lui qui donne sa vie, on ne la Lui prend pas, Il a le pouvoir de la donner, et c'est pourquoi Il pourra aussi la reprendre. Le Christ, en refusant les tentations de Satan, tourne résolument son visage vers Jérusalem, comme nous le dira un peu plus loin le même évangéliste saint Luc. Le Christ entreprend cette marche, ce chemin de croix qui n'est pas seulement "les quatorze dernières stations" précédant sa mort sur le calvaire, mais qui est toute sa vie, qui est le fil conducteur de tout ce qu'Il accomplira, car la croix est comme l'aimant qui attire le Christ dans tous ses actes. Oui, le Christ se tourne vers Jérusalem et prend la route de la croix. Aussi bien cet évènement de la tentation de Jésus au désert est-il étroitement relié à celui du baptême qui l'a immédiatement précédé. Saint Luc souligne ce lien puisqu'il commence le récit de la tentation en disant que l'Esprit ramena Jésus des bords du Jourdain et le conduisit au désert.

C'est d'un même mouvement que le Christ se relève de l'eau du Jourdain, ce lieu du baptême et qu'Il entre dans la solitude pour y affronter Satan. Car dans le baptême déjà Jésus s'était mis au nombre des pécheurs en recevant de Jean-Baptiste ce rite de pénitence et de conversion. Jésus. Lui qui est sans péché, se déclarait pécheur, c'est-à-dire qu'Il prenait sur Lui le péché du monde, Lui qui est l'Agneau de Dieu. Le baptême de Jésus, la tentation de Jésus au désert, ces deux préfaces à sa vie publique, ont la même signification dans les deux cas, librement, Jésus choisit le salut qu'Il veut nous apporter, non pas un salut de puissance éclatante, mais le salut par l'humiliation par l'agonie et par la croix.

Alors, frères et sœurs, si au début du carême, nous sommes ainsi mis en face de cet événement de la tentation de Jésus au désert, c'est pour que nous prenions nous aussi le chemin de la croix, c'est-à-dire pour que nous aussi nous acceptions ce don total de nous-mêmes à Dieu ce don profond de tout ce que nous sommes et de toute notre vie Car nous sommes appelés à participer à ce salut non seulement en en recevant les fruits comme sauvés, mais aussi en prenant sur nous la croix de Jésus, car si nous sommes sauvés par lui, nous devons aussi être avec Lui, des sauveurs. Et pour cela, Il faut que nous nous affrontions à la puissance du mal, que nous luttions avec le Christ contre le Prince des ténèbres, il faut que, par la grâce et la force du Christ, nous puissions être vainqueurs nous aussi du Prince de ce monde, vainqueurs dans cet affrontement qui a lieu dans la solitude du désert au plus profond de notre cœur, vainqueur aussi dans cet affrontement avec le monde, toutes ses puissances déchaînées et toutes ses séductions qui pervertissent. Sans cesse, Satan essaye de nous détourner de l'unique chemin de l'amour qui est le chemin de la croix.

Et il faut que tout au long de ce carême, comme tout au long de notre vie, nous luttions pied à pied contre les puissances des ténèbres tapies au fond de notre cœur et qui, en même temps remplissent le monde et nous assiègent. Mais nous ne sommes pas seuls, car le Christ est vainqueur. Satan l'attendait à la croix, pour l'écraser, pensait-il, en anéantissant sa vie. Mais cette vie, Jésus l'a donnée, elle ne lui a pas été prise, Il l'a donnée comme le plus grand amour et c'est pourquoi il a pu la reprendre, vainqueur au matin de sa Pâque, par sa Résurrection. Et nous aussi, même si tel ou tel jour notre fragilité fait que nous semblons momentanément vaincus, ne perdons pas courage, car le Christ est plus fort que Satan, l'amour est plus fort que toutes les puissances du monde et de l'enfer. Avec le Christ, nous sommes sûrs de parvenir à notre Pâque, et passant par la croix, d'entrer nous aussi dans le Royaume par la Résurrection.

 

AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public