AU FIL DES HOMELIES

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DE L'ORGANISATION A LA SOURCE DU BIEN

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de carême - année A (8 mars 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le diable et le philanthrope

"Un jour, un philanthrope marchait le long de la cinquième avenue, il avait la tête et les poches pleines de projets philanthropiques propres à réfor­mer l'humanité au-delà de tout ce que je désirerais même imaginer. Il venait d'allumer un cigare de grand prix dont la fumée montait comme un encens et devait être en bonne odeur devant l'Eternel car cet homme avait le cœur pur. A quelques mètres derrière lui suivaient le diable et l'un de ses compères, ils ob­servaient le philanthrope d'un oeil critique. Un pau­vre homme arrêta le philanthrope pour lui demander une cigarette, dans un anglais de réfugié. Le philan­thrope sans hésiter lui remit un dollar et poursuivit son chemin. Il marchait dans la gloire et sa cons­cience resplendissait comme un sou neuf. "Tu n'as pas peur de Lui ? dit le compère au diable, "Il m'a l'air terriblement bon, et ses plans sont irréprochables, paraît-il, intelligents et généreux, idéalistes et réalis­tes. Le diable ne répondit rien, il souriait tout en li­sant un bout de papier qu'il venait de ramasser sur le trottoir et qui était tombé de la poche du philan­thrope. Après quelques instants poussant du coude son compère "je fais mon affaire du bonhomme", dit-il entre ses dents, "voici son plan qu'il a laissé tomber en donnant un dollar au mendiant. Il est parfait ce plan, comme tu le craignais. Mais moi, je vais l'orga­niser". (Denis de Rougemont : La part du diable Paris Gallimard 1982, pp. 128-129).

Vous l'avez compris, c'est tout le problème. Ce que le démon propose au Christ dans les tentations n'est pas mal du tout. Améliorer le monde de telle sorte que les pierres donnent du pain, c'est un projet qui ferait pâlir le C.C.F.D. S'envoyer dans les airs en bas d'une tour ou du pinacle du Temple pour montrer qu'on est vraiment le Seigneur de la création, voilà qui serait la preuve immédiate de la divinité du Christ. Et tout serait clair, simple et net, il n'y aurait plus aucune hésitation dans le cœur des gens, il y a long­temps que le christianisme aurait envahi tout l'uni­vers. Quant-au problème d'une soumission mondiale, c'est vraiment le projet de la Royauté du Christ réali­sée en quelques secondes, moyennant une génu­flexion devant une créature, c'est vrai, mais au fond ce n'est pas si grave que ça, Dieu aime tellement ses créatures. Il aime même le démon. Par conséquent le problème du diable, toujours le même, est de dire au Christ : "Au fond organise un peu mieux ta philan­thropie. La manière dont tu t'y prends est complète­ment utopique. Tu ne te rends pas compte c'est beau­coup trop compliqué. Il nous faut faire une alliance tous les deux. Toi, tu garderas ta puissance de Créa­teur, tu manifesteras vraiment qui tu es. Et moi, je vais organiser ton affaire". Voilà exactement le pro­blème".

Vous pensez bien que le démon savait que Dieu était bon, que Jésus-Christ était Dieu et que ce n'était pas la peine le prendre par le biais de je ne sais quelle suggestion un peu crapuleuse ou malhonnête. En réalité le démon sait à qui il s'attaque et que Jésus est la bonté même. Et par conséquent, il lui faut trou­ver la faille de la cuirasse, mais précisément dans le domaine de la bonté. Or c'est là que, pour nous, à la lumière même de ce dialogue entre le Christ et le dé­mon, à la lumière même aussi de la petite anecdote de Denis de Rougemont que j'ai cité, nous devons être ramenés, au début de ce carême, à la question centrale pour nous que la liturgie nous pose aujourd'hui de façon urgente et pressante : "Pour nous qu'est-ce que le bien ?" Vous allez me dire : "c'est précisément une question de métaphysique ! Encore une question de théologiens qui se préoccupent d'idées, de questions de conscience, alors que le bien, il n'y a aucun pro­blème, il suffit de le faire, et l'on verra après ". Préci­sément, je n'en suis pas si sûr, car il y a "faire le bien" et "faire le bien". Et l'on pourrait dire que la grande équivoque introduite dans le monde par la foi chré­tienne, a consisté à prêter le flanc à certaines manières de faire le bien qui ne sont que de là philanthropie organisée. Le bien n'est pas toujours ce que l'on croit, et il faut y faire très attention, car il y va de la vérité même de notre existence chrétienne.

Qu'est ce donc que le bien ? En méditant cette question à la lumière de la tentation du Christ, c'est tout le sens de notre relation à Dieu et à nos frères qui est en cause, la manière même de comprendre notre vie et notre être devant Dieu. Aussi dans un temps de conversion comme le carême est-il bon de nous poser en vérité cette question. Nous vivons dans une culture malade de la volonté : nous voulons faire le bien, nous voulons dominer les questions du bien et du mal, nous sommes pleins de bonne volonté, nous voulons faire du bien à tout le monde, quitte à étouffer les gens de notre bonté. Nous voulons transformer le monde, aujourd'hui tout projet dans l'Église doit être sans cesse vérifié pour voir si vraiment ça touche la réalité du monde, la réalité concrète, comme on dit dans une certaine langue de bois, pour voir si effectivement ça fait quelque chose, ça "change quelque chose". Dans tous ces cas-là, que signifie faire le bien ? Cela veut dire organiser, avoir une emprise sur l'acte que l'on fait de telle sorte qu'on s'améliore en améliorant les autres ou en améliorant notre relation avec Dieu. Le bien alors devient un projet de perfection que nous gérons, que nous administrons, que nous organisons. Il n'est pas étonnant qu'à certains moments, sentant l'échec nous soyons absolument désespérés, et nous avons envie de nous dire "mais alors le bien ça ne sert plus à rien puisque j'ai essayé de verser de l'ar­gent pour le Tiers Monde et en réalité, le Tiers Monde va toujours aussi mal." Il n'y a rien de pire aujour­d'hui que cette tentation du désespoir parce que notre charité n'a pas été efficace. Mais est-ce là le dernier mot du bien ? Je ne le crois pas. Et quitte à le montrer d'une manière un peu paradoxale, je voudrais essayer de vous faire sentir ce que c'est que le bien.

Le bien, c'est l'inorganisable. Il y a quelque chose de fondamentalement anarchique dans le bien parce que c'est un don, une gratuité absolue. Et quand on a fait tout le bien que l'on pouvait essayer de faire, quand on a tout organisé, en réalité ce n'est rien en­core, absolument rien, pensez à saint Thomas d'Aquin qui avait écrit les plus beaux ouvrages théologiques qu'on n'ait jamais écrits, la Somme théologique et bien d'autres encore, et qui pourtant disait à la fin de sa vie : "De toute façon c'est de la paille". L'expé­rience du bien, c'est la même chose : le bien organisé, il faut savoir que c'est toujours de la paille. Pourquoi ? parce qu'en réalité quand nous voulons faire le bien, nous sommes introduits dans un type nouveau de re­lation à l'autre qui est notre frère ou à l'autre qui est notre Dieu, et dans ce type de relation, dans cet acte que nous faisons, nous nous sentons totalement per­dus, démunis, parce qu'en vérité le bien qu'il s'agit de faire est totalement au-delà de nos forces et de notre volonté. Car le bien ultimement c'est le don, c'est la grâce, on comprend pourquoi la plupart du temps, nous sommes si maladroits en faisant le bien, car le bien que nous voulons faire est souvent soumis à l'emprise de notre volonté, de notre vouloir d'organi­sation pour arriver à quelque résultat efficace, c'est un désir de perfection, mais d'une perfection que nous avons conçue et que nous avons projetée. Alors qu'en réalité, faire le bien, c'est plutôt laisser se faire le bien entre nous et Dieu ou entre nous et l'un de nos frères. Le bien c'est la grâce, c'est le don. Et c'est la raison pour laquelle, bien souvent, il peut y avoir des dons infinis dans un geste de rien. Il peut y avoir la transpa­rence d'une présence de l'absolu même de l'amour de Dieu, alors qu'en réalité le geste que l'on a accompli n'a même pas retenu notre attention Il y a donc une disproportion radicale entre le bien comme pure grâce, comme don, comme resplendissement de la présence de Dieu et ce que nous voulons faire. Mais alors, vous allez penser que je veux "désespérer saint Jean de Malte". Non, parce qu'en fait, il ne s'agit pas de tomber dans le désespoir, mais de voir lucidement la disproportion entre ce que nous voulons organiser et qui n'est pas simplement le bien mais peut être aussi nos bonnes intentions, ou encore notre bonne manière d'organiser notre prière et notre vie spiri­tuelle, cette disproportion qui existe entre notre projet humain de faire le bien et d'autre part le bien donné, le bien-grâce, le bien-source qui vient de l'amour de Dieu. Et lorsque nous avons pris en compte cette dis­proportion, nous sommes plongés dans une véritable misère et un vrai désarroi.

Mais, et c'est là que nous pouvons toucher du doigt l'œuvre de Dieu, dans cette misère-là, peut alors resplendir en vérité le sens de ce que nous voulions faire, Et je voudrais terminer en vous citant non plus le diable mais Mère Térésa. Pourquoi Mère Térésa a-t-elle un succès tellement grand aujourd'hui ? Ce n'est pas à cause de ses œuvres philanthropiques, parce qu'en réalité, même si on en parle beaucoup, il y a beaucoup d'autres personnes qui font peut-être autant de choses qu'elle, elle en est d'ailleurs parfaitement consciente, mais, de fait, on parle moins des autres. Seulement ce qui me semble si grand chez cette femme, c'est que, en s'occupant de la misère des pau­vres, elle a compris que le bien qui est Dieu ne peut resplendir que dans la misère de l'homme C'est le grand secret de sa vie et de ce qu'elle fait. Elle a me­suré que l'absolu même du bien, l'absolu même de ce qui est bon est peut-être organisable à un certain ni­veau, mais en réalité il ne commence à resplendir que lorsqu'on a touché du doigt la misère du bien que nous voulons faire. Et alors mystérieusement, par la force même de cette grâce qui s'empare du moindre de nos gestes, ce rien du tout devient la manifestation et l'expression de la grâce et du bien absolu qui est Dieu. Dieu choisit la misère, Il choisit ce qui n'est rien pour se manifester comme le bien en vérité, le bien absolu, le bien-don, le bien-grâce. Et c'est bien cela que le Christ, au jour de la tentation, a défendu devant Satan. Satan Lui disait : "Laisse-Toi aller au proces­sus d'un bien utile, d'un bien qui rend parfait, d'un bien qui perfectionne". Et le Christ répond : "Si je tombais dans ce piège, je me trahirais moi-même, je trahirais ce que je suis, c'est-à-dire le bien comme pur don et comme pure grâce, et je ne laisserais plus à l'homme que je viens sauver la possibilité, dans la misère de ses actes et dans la pauvreté de ce qu'il fait, de laisser resplendir l'absolu de ma grâce et l'absolu du don que je viens lui faire ". Un texte tout simple de Mère Térésa peut nous le faire comprendre. Voilà ce qu'elle dit aux sœurs qui travaillent avec elle : "Nous courons toujours le risque de devenir simplement des travailleurs sociaux ou de ne faire le travail que pour le travail (voilà l'organisation !) C'est un risque si nous oublions à qui nous faisons ce que nous faisons. Nos travaux ne sont qu'une expression de notre amour pour le Christ. Il faut que nos cœurs soient pleins d'amour pour Lui, et puisque cet amour doit s'exprimer en actes, il est normal que les plus pauvres des pauvres nous permettent d'exprimer cet amour pour Dieu. Un Hindou disait que la différence entre les travailleurs sociaux était que les uns agissaient pour quelque chose et que nous autres nous agissions pour Quelqu'un. Cette expérience que nous vivons dans le service des pauvres, il nous faut la transmet­tre à ceux qui n'en ont pas vécu la beauté. C'est une des meilleures récompenses de notre tâche".

Ce carême nous est simplement offert dans le sillage de ce combat du Christ pour préserver l'absolu de l'amour et du bien, pour que, nous aussi, nous puis­sions faire en vérité cette expérience. Alors ce sera vraiment la résurrection du Christ et de nous-mêmes.

 

AMEN

 
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