AU FIL DES HOMELIES

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LE NOUVEL ADAM

Gn 2,7-9 et Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de carême - année A (25 février 1996)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Andlau : le fruit défendu 

E

n ce premier dimanche de Carême, l'Église nous met donc en présence de cet affrontement de Jésus avec Satan, " le Satan ", comme dit la Bible c'est-à-dire le tentateur, l'esprit du mal, celui qui veut faire chanceler les pas de l'homme, pour le précipiter dans la mort. Et toute la liturgie de ce jour nous présente, en arrière-fond de cet affrontement de Jésus avec Satan, l'affrontement originel de l'homme, Adam, c'est-à-dire l'humanité puisque Adam veut dire "le terreux", celui qui est façonné avec la terre, c'est un nom générique qui désigne l'humanité tout entière dans son origine, dans le premier des hommes, l'affrontement d'Adam avec le serpent, au paradis. Et de même que le serpent s'est attaqué à Adam pour le faire trébucher, de même il s'attaque à Jésus pour essayer de le détourner de sa voie. De même qu'il a tenté Adam et Eve par l'attrait du fruit défendu, par le désir de connaître le bien et le mal, c'est-à-dire, dans le langage biblique, de décider par soi-même ce qui est bien et ce qui est mal, d'être à soi-même la propre norme de son agir, par la tentation d'être comme Dieu, de se faire Dieu, de se rendre indépendant de Dieu, de la même manière, par trois fois, il va tenter Jésus, le tentant par le désir du pain, par le désir de conquérir la popularité à bon compte par un miracle éblouissant, enfin par l'attrait du pouvoir, le pouvoir sur ce monde alors que Dieu seul est Créateur et maître du monde.

       Seulement, alors que Satan a vaincu Adam, alors que Adam et Ève vont céder à la tentation du serpent, Jésus va sortir victorieux de cette affrontement. Et alors que Adam qui avait rencontré le serpent au cœur du paradis, au cœur du jardin de bonheur créé par Dieu pour que l'homme y soit heureux, à cause de son péché, s'est retrouvé dans lé désert, dans l'aridité et la souffrance, c'est au désert que Jésus vient chercher le tentateur, c'est au désert que Dieu vient rechercher celui qui a succombé à la tentation, pour arracher l'homme tombé aux prises de Satan et le ramener au paradis.

       Ainsi donc cet épisode fondamental puisque inaugural, premier placé comme en exergue de toute la vie de Jésus, cet épisode inaugural de l'évangile est comme une reprise de l'inauguration de la vie de l'humanité, de la scène du premier paradis. Et le parallèle entre Jésus et Adam va être développé dans ce texte difficile, mais si profond et tout à fait essentiel que nous avons entendu, de saint Paul dans sa lettre aux Romains. Jésus y est présenté tout à la fois comme l'anti-Adam puisque à la désobéissance d'Adam s'oppose l'obéissance de Jésus, à la faiblesse, à la fragilité et au péché d'Adam s'oppose la victoire de Jésus sur les puissances du mal. Jésus y est donc à la fois l'anti-Adam et aussi le nouvel Adam, le second Adam, Celui qui reprend en mains l'œuvre du premier Adam pour restaurer, ressusciter cette humanité qui, en son premier père, était tombée dans le péché, la souffrance et la mort. "De même que, par un seul homme, la mort et le péché sont entrés dans le monde, de même par un seul est venu la grâce qui s'est répandue à profusion ". A la fois, celui qui est comme l'envers de notre premier père et celui qui est comme notre nouveau père, celui qui à nouveau engendre l'humanité, celui qui dans l'humanité tient la même place qu'Adam, celle du premier, de celui qui résume et rassemble en lui toute l'humanité, non plus pour la perdre, mais pour la sauver.

       Et saint Paul va plus loin :"De même que le péché a abondé, ainsi la grâce doit surabonder", il n'y a pas la même mesure entre l'œuvre du péché qui s'est faite en Adam et a l'œuvre de la grâce qui se fait en Jésus-Christ, car c'est à profusion que, par l'obéissance de Jésus, par la victoire de Jésus sur les tentations du mal, "c'est à profusion que s'est répandue la grâce et la justice sur la multitude ". Anti-Adam, nouvel Adam, super-Adam d'une certaine manière puisqu'Il réalise infiniment plus dans la grâce qu'Adam n'avait pu faire dans le péché et dans le mal.

       A travers ces textes, c'est donc à cette question difficile, mais essentielle du péché originel que nous sommes confrontés. Et n'oublions pas que c'est à l'intérieur de toute l'histoire du Salut et en particulier à l'intérieur de cette reprise de l'histoire du salut par Jésus que Saint Paul situe la foi au péché originel telle qu'il nous l'enseigne dans ce texte. De la même manière que nous sommes sauvés par un seul : Jésus-Christ, c'est de la même manière que nous avions été perdus par un seul : Adam.

       Ceci nous amène à réfléchir quelques instants sur ce récit des origines, ce récit poétique, symbolique, mythique même, car tout comme Adam n'est pas un nom personnel mais signifie l'homme, l'homme par excellence, l'homme primordial, de même le récit de la chute d'Adam au paradis n'est pas un compte rendu historique d'événements qui auraient été consignés dans je ne sais quelle tablette ou je ne sais quelle mé­moire, mais le récit fondamental, théologique de ce qu'est le péché de l'humanité, ce péché de l'humanité dont la Bible nous enseigne ainsi qu'il n'est pas un événement accidentel, épisodique venu à un moment quelconque, mais qu'il est quelque chose qui s'attache à l'humanité depuis son origine, depuis ses débuts, quels que soient ces débuts impossibles à rejoindre par une méthode historique qui remonterait de génération en génération jusqu'au premier homme. Il est bien évident que cette recherche ne peut que nous échapper et que le récit qui nous est donné dans la Genèse est un récit fondateur qui nous explique ce qu'est l'origine de l'humanité et ce qu'est le péché lié à cette origine de l'humanité.

       Dans ce texte de la Genèse, ce qui nous est enseigné d'abord, c'est que Dieu a créé l'homme bon, Dieu a créé l'univers bon, "Dieu vit que cela était bon" ne cesse de répéter la Genèse dans le chapitre qui précède celui que nous avons lu. "Dieu vit que cela était bon", "Dieu n'a pas créé l'homme pour la mort", c'est ce que le Livre de la Sagesse (1,13-14) méditant sur ces origines nous redit : " Dieu n'a pas fait la mort, Il ne prend pas plaisir à la perte des vivants, Il a tout créé pour l'être. Les créatures du monde sont faites pour le salut, en elles il n'est pas de poison de mort". La mort, le mal, le péché, la souffrance, Dieu ne les a pas voulus, Dieu ne les a même pas permis, comme on dit quelquefois, Dieu n'est pas non plus complice du mal et de la perte de l'homme. C'est le premier enregistrement de ce texte, c'est l'homme librement, par sa propre initiative qui a choisi de se révolter contre Dieu, de se détourner de Dieu, de s'ériger en rival de Dieu. "Vous serez comme des dieux", c'est vous qui saurez ce qu'est le bien et le mal, qui déciderez du bien et du mal, vous serez votre propre loi, votre propre norme. Vous ne dépendrez de rien d'autre que de vous-mêmes, vous serez pleinement autonomes. Votre liberté consistera à décider ce qui est bon et ce qui est mauvais. Voilà la tentation de l'homme, voilà ce qui a été l'objet même de la révolte de l'homme contre Dieu.

       C'est donc la liberté de l'homme qui est à l'origine du mal et non point une volonté plus ou moins perverse de Dieu qui aurait, comme les dieux païens, comme les dieux grecs, par jalousie, essayé d'écraser l'homme, essayé de l'empêcher de croître et de grandir, lui imposant je ne sais quel commandement arbitraire pour le mettre à l'épreuve ou même simplement le punissant pour sa faute. Le récit de la Bible ne nous dit pas que le mal est une punition que Dieu nous inflige, mais en quelque sorte que le mal est la prolifération autonome et presque intrinsèque de notre propre péché. L'homme, en refusant de dépendre de Dieu, en refusant de se recevoir de Dieu, en refusant de tirer sa vie de la source de la vie, se précipite en voulant être seul dans une solitude mortelle, il se précipite dans ce néant qui est de se couper de la source de la vie. Et la mort est la conséquence du péché, la mort sous toutes ses formes, il ne s'agit pas seulement de la mort biologique, mais aussi et presque d'abord de la mort spirituelle, de la mort intérieure, de la dislocation de notre être, de la dégradation de ce que nous sommes, tout cela résulte de ce que nous sommes coupés de la source de toute vie et de tout amour.

       Et ce récit des origines nous apprend encore une chose infiniment mystérieuse et très difficile à conceptualiser, c'est qu'au moment même où le mal, le péché que Dieu n'a aucunement voulu, ni aucunement prévu, ni aucunement permis, ce mal, ce péché au moment même où ils résultent du choix libre de l'homme, sont mystérieusement précédés par un mal antécédent, ce qu'on appelle précisément la tentation et que représente ce personnage mystérieux du serpent que la Bible ne cessera d'identifier au Satan, le tentateur, au prince de ce monde, au diable, au démon, à l'ange déchu, ce Satan, ce serpent qui induit le mensonge et induit ainsi la mort dans l'esprit, puis dans la vie de l'homme. Ce Satan dont le rôle est précisément de faire basculer en quelque sorte le regard d'Ève et celui d'Adam. Dieu leur avait dit : "Si vous révoltant contre le lien de dépendance filiale qui vous unit à Moi, si vous révoltant contre cet enracinement naturel de votre vie dans la source de la vie que je suis pour vous, si voulant par vous-mêmes connaître le bien et le mal c'est-à-dire décider de ce qui est bien et de ce qui est mal, si vous faites ainsi vous mourrez. Car vous n'êtes pas la norme du bien et du mal, car vous n'êtes pas la source de la vie, car vous vous recevez de cet amour que je veux vous donner, que je veux vous prodiguer, cet amour dans lequel je vous enracine, non pas pour vous contraindre, non pas pour vous dominer, pour vous écraser, mais pour vous faire vivre, pour vous promouvoir, pour vous faire grandir, pour vous apprendre ce qu'est le bien et le mal, pour vous faire découvrir de l'intérieur par mon enseignement amoureux ce qu'est le sens de votre vie, si vous vous détourner de cette source, vous mourrez. Non point parce que je vous tuerai, parce que Je vous punirai de mort, mais parce que vous couper de la vie, c'est vous enfoncer dans la mort ".

       Alors que Dieu avait dit cela, Satan induit dans le cœur d'Ève et d'Adam ce mensonge : "Pas du tout, vous ne mourrez pas, mais Dieu est jaloux, Dieu est un tyran, Il vous impose une épreuve, Il vous impose une loi arbitraire, Il veut vous empêcher d'être comme Lui, Il veut que vous ne soyez pas capables d'une vraie liberté, capables de déterminer par vous-mêmes ce qui est votre bien, ce qui est votre mal, Dieu essaye de se défendre contre vous". Voilà le mensonge de Satan. Et c'est pourquoi dans l'évangile de saint Jean, on nous dira que le diable est "menteur et homicide dès l'origine, il est le père du mensonge" (8,44). Satan a donc induit dans le cœur d'Adam ce regard pervers, au sens qu'il pervertit les relations et qu'il transforme cette dépendance d'amour de l'homme à l'égard de Dieu en une dépendance de tyrannie, en une aliénation. L'homme se sent comme aliéné par l'arbitraire de la volonté de Dieu et il se révolte, il se sépare, il veut être seul, il veut être lui-même et il tombe dans le néant et dans la mort.

       Et ce texte nous enseigne encore que l'humanité est mystérieusement solidaire, que nous ne sommes pas des individus isolés, posés les uns à côté des autres, uniquement responsables chacun de nous-mêmes, mais que nous sommes mystérieusement liés pour le meilleur et pour le pire. Pour le pire, parce que cette nature pécheresse, mutilée, mortelle, cette nature déchue qu'Adam a fabriqué en cédant à la tentation, en cédant au chantage du serpent, cette nature déchue, Adam nous la donne, nos pères nous la donnent, nous nous la transmettons de génération en génération. Nous nous transmettons une nature abîmée, une nature appauvrie, non point parce que Dieu voudrait punir sur les enfants le péché de leurs parents, mais parce qu'un héritage ne peut pas être autre chose que ce que possède l'ancêtre et qu'il transmet à ses héritiers et que nous ne sommes pas nés d'ailleurs que de nos parents, pas plus que nos parents ne sont nés d'ailleurs que de leurs parents, et ainsi de suite jusqu'à l'origine de l'humanité. Cette nature déchue que nous recevons d'Adam, c'est une nature qui nous fait solidaires les uns des autres, non pas d'un péché que nous ayons commis, mais d'une faiblesse, d'une fragilité que nous recevons et que d'ailleurs nous nous empressions de confirmer par notre propre péché, par notre propre égoïsme, notre révolte, notre orgueil, par notre propre volonté d'être seuls, même si cela doit nous conduire à la dégradation et à la mort.

       Solidarité dans le péché, solidarité pour le pire, mais aussi solidarité pour le meilleur, car et c'est là l'enseignement de saint Paul, s'il y a eu un seul premier homme pour transmettre à la multitude cette nature déchue et dégradée, il y a un seul Nouveau premier homme, Nouvel Adam, un seul second Adam, Adam parfait, Adam ultime, Jésus-Christ qui Lui aussi rassemble toute l'humanité dans la résurrection, dans la victoire sur le mal, dans cet affrontement victorieux qu'Il a avec Satan au désert et qui nous rassemble dans cette victoire, nous donne d'y participer, nous donne la force d'être vainqueurs en nous-mêmes et autour de nous de cette permanente tentation de l'égoïsme du péché et de la mort.

       Frères et sœurs, c'est donc une invitation à l'espérance, une invitation à la force, à la confiance et à la joie qui nous est proposée au début de ce Carême. Certes comme Jésus, comme Adam, nous sommes affrontés chaque jour à cette force du mal, à cette insinuation du mal, à cette tentation permanente qui taraude le fond de notre cœur. Certes nous sommes sans cesse confrontés à notre propre faiblesse, à notre propre fragilité, à notre capacité innée en quelque sorte de céder aux attraits fallacieux du mensonge et du mal, mais en même temps nous avons vraiment en nous, par Jésus-Christ, la semence de la victoire, la semence du triomphe de la Résurrection, nous sommes déjà ressuscités, nous avons déjà en nous la grâce qui nous permet de vaincre ce mal, de vaincre cette tentation, d'être comme le Christ, d'autres christs, membres du Christ, membres de cette Église qui est le corps du Christ et qui, avec sa tête, le Christ, est victorieuse du mal et de tout péché.

       Que ce temps du Carême soit pour nous non seulement un temps de tentation, non seulement un temps d'affrontement, un temps de lutte, mais aussi un temps de victoire, un temps de triomphe, un temps qui nous fait peu à peu entrer dans le mystère de notre propre résurrection.

       AMEN

 

 
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