AU FIL DES HOMELIES

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L'ÉGLISE POUR LES HOMMES : 2 LA RÉVOLTE ET L'EXTASE

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année C (12 février 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

La tentation se présente sous trois formes, au dire même de Jésus dans cet évangile. Voilà pourquoi je vous avais proposé voici un mois de réfléchir à trois aspects de la vie de l'Église dans le monde d'aujourd'hui. Le premier aspect sur lequel j'avais insisté, il y a un mois (homélie pour 1'Épiphanie), se centrait autour de l'axe l'amour de l'Église pour l'existence du monde. Cela s'enracine dans cette parole de Jésus : "L'homme ne vit pas seu­lement de pain, mais de la Parole qui vient de Dieu", le pain, l'amour de l'Église pour le monde doit l'aider à vivre. Dans quelques semaines, j'aborderai le troi­sième thème que j'avais annoncé : "le visage et le personnage". Ceci correspond bien à cette autre ten­tation : "Jette-Toi du haut du Temple", fais le grand personnage. Nous réfléchirons à ce sujet : l'Église doit-elle être "un personnage" dans ce monde. Il nous reste pour aujourd'hui cette troisième tentation : "Tu n'adoreras que Dieu seul, tu te prosterneras devant Lui seul". le thème annonce : "la révolte et l'extase". Il ne s'agit donc pas, bien que je vais encore aujour­d'hui faire appel à Paul Claudel, de quelque com­mentaire de littérature, mais bien de méditer sur l'Écriture. La littérature ne me sert que de miroir, si vous n'aviez pas un miroir, vous ne verriez jamais votre visage, n'est-ce pas ?

La révolte et l'extase. La révolte, c'est clair, elle est dans le péché d'origine : "Vous serez comme des dieux", nous voulons être dieux, nous voulons être notre dieu, nous refusons l'adoration du seul vrai Dieu à chaque fois que, consciemment ou inconsciemment, nous vénérons nos idoles personnelles ou collectives. La révolte nous habite, nous voyons bien qu'elle nous détruit, nous sape, pas simplement en ébranlant quel­que muraille intérieure, mais en disloquant les fonda­tions mêmes de notre existence, qui devait être com­munion intime, personnelle et communautaire avec Dieu, seul Seigneur et Créateur de toute vie. La ré­volte est là, l'extase, c'est l'adoration : "Tu adoreras Dieu seul" : recherche de la contemplation du visage de Dieu, pour Lui-même, jamais avec d'autres alibis personnels ou collectifs, même pas, surtout pas, par peur de l'enfer. Entre la révolte et l'extase, un geste : "tu te prosterneras". A partir de cette prosternation nécessaire, incontournable, nous pouvons saisir et comprendre de façon spirituelle, j'allais dire mystique, le drame de notre révolte et le drame de l'extase, drame au sens grec du mot, au sens où tout se joue dans cette articulation du péché et de la mort avec le pardon et la contemplation du visage de Dieu.

Nous sommes saisis de façon profonde, et cela durera jusqu'à notre dernier souffle, il faut être lucide, nous sommes saisis par le péché, nous n'en sortirons qu'en sortant de la vie, de même qu'on ne sort de la nuit que lors de la venue du jour. Nous sommes saisis au plus profond de nous par cette ré­volte, par ce culte des idoles, oui c'est vrai. Mais nous pouvons dire, et nous devons dire, pour reprendre la prière de Paul Claudel dans son "Magnificat" : "Soyez béni, mon Dieu, de m'avoir débarrassé des idoles". Car notre identité chrétienne, elle est là : bénir Dieu parce qu'Il nous a délivrés des idoles, qu'Il nous a montré son visage dans la face du Christ, et d'un Christ qui porte sur sa chair des traces si profondes qu'elles vont humainement le détruire, les traces de notre révolte, de notre péché et de notre mort. L'Église, pour le monde, doit d'abord célébrer son Dieu et le bénir, car Il nous a délivrés et débarrassés de toute idole, cela veut dire qu'au cœur de notre ré­volte, de notre péché, de notre mort, transparaît son visage. Lorsque nous le regardons, le fixons avec amour, avec tendresse, et passion, Il nous délivre de tout regard tourné vers les idoles. Mais il y a cette révolte et ce péché du monde, de nos frères, de ceux qui ne sont pas encore entrés sur le chemin de cette extase, continuant de mourir et de s'asphyxier dans leur propre révolte sans savoir qu'en définitive et pro­fondément cette révolte est mystique, c'est-à-dire qu'elle doit un jour leur ouvrir le chemin de Dieu comme la blessure du Christ en son côté nous a ou­vert les sources de la vie, de l'amour, de la miséri­corde.

Je dis ceci parce que je crois que nous avons une conception de notre péché qui n'est pas très ca­tholique. Pourquoi ? nous traitons nos péchés de fa­çon individualiste nos petites faiblesses, nos petits manquements, les quelques spasmes de nos tendances mauvaises ou les soubresauts de nos défauts. Et nous nous amenons vers Dieu avec ce petit bagage. Mais, frères et sœurs, tout ça n'a pas beaucoup d'importance. Et même n'y a-t-il pas une façon de s'occuper de son péché, qui n'est pas autre chose que de s'occuper de soi-même. C'est pour ça que je dis que cette attitude n'est pas catholique, c'est-à-dire qu'elle n'est pas uni­verselle, car le péché ne désigne pas d'abord toutes ces petites immoralités qui nous encombrent, mais c'est cet état de révolte qui traverse le cœur de tous nos frères, c'est cet état de supplicié que nous voyons, que nous pouvons découvrir dans la chair de cette humanité défigurée par le mal, par la haine, par le mensonge, par le péché et la mort.

Entre la révolte du monde et l'extase et l'ado­ration à laquelle Dieu nous appelle qu'y a-t-il ? Eh bien il y a l'Église, il y a nous, cette présence sacra­mentelle d'un peuple qui connaît sa révolte, mais qui plus encore connaît et sait que Dieu l'a débarrassé de toute idole et qui, au cœur même de la mort, doit cé­lébrer cette bénédiction de Dieu. On ne célèbre pas le Seigneur en dehors du péché du monde. On ne célèbre pas la bénédiction de Dieu ni sa vie hors de la mort et de la révolte. Nous ne serions plus chrétiens, peut-être encore religieux, mais ça ne suffit pas au salut. Pour illustrer cela, je vous lis ce texte, l'un des plus remar­quables de la pensée chrétienne contemporaine. Vous savez, et cela c'est quand même une chose extraordi­naire, que Paul Claudel s'est converti, ou plutôt a trouvé le chemin de sa conversion vers l'extase, l'ado­ration, le détournement des idoles, le jour où, à 18 ans, en 1886, il a lu "Une Saison en enfer" d'Arthur Rimbaud. Là a commencé le retournement de Paul Claudel, et pas dans quelques mystiques éthérés ou quelques abstractions théologiques, si justes soient-elles. Cet homme a senti un ébranlement intérieur, il a heurté du pied le mal d'un révolté. Cet ébranlement a duré toute sa vie, il s'est battu dans l'esprit et dans la chair pour ne jamais être détourné, malgré son péché, de l'adoration et de la prosternation. Il écrivait dans un poème qui s'appelle : " Un poète regarde la croix", et qu'est-ce que nous faisons pendant quarante jours, si ce n'est regarder la croix ? , Il écrivait, écoutez bien, je n'en dirai que quelques mots après, car ce texte doit vous faire sentir ce que vous êtes dans le monde d'aujourd'hui face à sa révolte : "Il est juste que je prie pour Arthur Rimbaud sans qui mes yeux ne se seraient pas ouverts à votre visage". (Quand on sait ce que fut Arthur Rimbaud, il y a là un poids de réalisme et d'incarnation qui est étonnant, détonant). "Il est juste que je Vous prie pour Arthur Rimbaud sans qui mes yeux ne se seraient jamais ouverts à votre visage. Il y a cet adolescent féroce et hagard, ce sauvage, ce forcené, ce vagabond, cet irréductible, ce désespéré, cet illuminé dont chaque mois un nouvel imbécile prend à tâche de reprendre et de nous dé­tailler les erreurs ou les crimes. Mais il y a tout de même aussi quelqu'un, chaque jour, qui pense à lui avec une inviolable fidélité, avec une infinie recon­naissance, avec une profonde affection, comme au frère aîné, comme à un maître supérieur, il y a quel­qu'un obstinément pour attester devant Dieu que c'est lui qui l'a sauvé de l'enfer. Il y a quelqu'un pour lui, devant Dieu, comme il peut, qui ne cesse de demander pardon et justice".

Frères et sœurs, il y a quelqu'un qui, inces­samment, dans une supplique qui ne se relâche ja­mais, dans une intercession nourrie de la réalité, du réalisme, de toute la pesanteur du mal, de la révolte, du péché du monde et de nos frères, il y a quelqu'un qui se tient sans cesse devant Dieu pour la supplique de la justice et du pardon. Ce quelqu'un, pour les hommes d'aujourd'hui, c'est l'Église, c'est vous, cha­cun d'entre nous, c'est nous tous ensemble en commu­nauté paroissiale, et l'Église catholique qui, dans son universalité, est capable, et doit être capable de pren­dre en charge tout le mal de ce monde et d'en offrir toute la révolte comme une supplique incessante.

Ces quelques phrases, vous le sentez, sont d'une telle profondeur qu'elles nous font toucher du doigt le mystère du Christ crucifié, au corps et au cœur blessés, dans lequel, seul, le monde d'aujour­d'hui, par notre supplique, notre intercession, et mal­gré tout, et avec nous, avec notre estime supérieure, pourra connaître un jour le chemin de l'extase. Ne perdons pas notre temps et notre énergie à jouer aux"imbéciles" qui jaugent et calculent, jugent et dé­noncent les péchés et les maux de ce temps. Nous n'avons pas d'autre raison d'être, nous, l'Église de Dieu, que d'être pour les hommes d'aujourd'hui une main qui va prendre la main de l'humanité suppliciée, un cœur qui va s'attacher au cœur de cette humanité révoltée comme un adolescent, pour marcher ensem­ble vers l'achèvement pascal de notre commune desti­née. Il y a un lieu où cela se fait réellement et sacra­mentellement : lorsque nous nous mettons à genoux devant le Christ, pour l'adorer et Lui demander pardon pour la multitude de nos péchés, mais plus encore pour le péché et la révolte de la multitude. Lorsque vous vous confessez, vous permettez au Christ, par ce geste, d'accomplir pour vous, mais pour tous vos frè­res à travers vous, l'œuvre de sa miséricorde, de sa grâce et de son salut. Votre confession personnelle n'est pas individuelle, je le regrette, elle est catholi­que, n'est-ce pas ? vous devez porter dans vos péchés, dans votre démarche, la supplique d'un monde qui attend d'être sauvé, de s'ouvrir au surnaturel, d'entrer dans l'extase, car sa révolte profondément, ce n'est que son impossibilité à rencontrer le visage de Dieu. Cette rencontre, ce désir est si ardent qu'il se déploie dans n'importe quel sens, et jusqu'à en perdre le sens. Or, nous, chrétiens, nous savons le chemin de l'extase et de la Résurrection, pour nos frères.

Frères et sœurs, vous allez vous confesser, vous allez demander le pardon de vos péchés, et pren­dre en vous ce poids supérieur d'amour et de miséri­corde, ce fardeau dont le Christ dit qu'il est léger parce que, non seulement il vous allégera, mais par vous il allégera tout ce poids intérieur de révolte de péché et de mort de notre saison en enfer. Cela, c'est à nous, à nous, à vous de l'accomplir. Si nous y manquions par faiblesse ou indifférence, le monde entier continuera sa descente aux enfers, cet enfer dont Paul Claudel disait : "C'est partout où Jésus est absent".

 

AMEN

 

 

 
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