AU FIL DES HOMELIES

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LA MÉTHODE DE SATAN, LE PÈRE DU MENSONGE

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de carême - année A (4 mars 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, voilà que cet évangile du premier dimanche de carême nous met, avec Jésus, en présence de Satan, en présence du diable, de celui que le récit de la Genèse appelait le serpent. Il est de bon ton dans certains milieux théologiques, qui se croient plus évolués, de dire de nos jours que Satan, le diable, n'est qu'une figure mythologique. C'est une façon de personnaliser ce mal que nous portons en nous, cette tentation qui rampe à l'intérieur de notre cœur, cette propension à nous détourner de Dieu pour nous tourner vers les choses créées ou vers nous-mêmes, qui habite dans l'esprit de tout homme. Le diable, ce serait une façon de parler pour dire en réalité la pente au mal qui se trouve dans la psychologie de tout homme et qui lutte en lui contre la recherche du bien et de la volonté de Dieu.

Frères et sœurs, il me semble que tout l'évan­gile et plus généralement toute la Bible s'inscrivent en faux contre ce genre d'interprétation. L'évangile ne se situe pas à un niveau psychologique. Le Christ ne se bat pas contre des idées, contre les orientations de sa sensibilité ou de sa volonté, le Christ a toujours af­faire à des personnes. Quand le Christ s'adresse à nous, ce n'est pas comme à l'idée de l'humanité ou comme à l'homme en général, Il s'adresse à des per­sonnes concrètes, Il vient sauver des êtres bien précis. Et toutes les relations du Christ et plus généralement de Dieu à travers toute la Bible, l'Ancien Testament comme le Nouveau sont des relations de personnes. Si l'évangile nous présente Jésus affronté à Satan, ce n'est pas une façon de parler pour nous dire que Dieu est venu entra dans les méandres de nos complications psychologiques, c'est bien d'une lutte de personne à personne qu'il s'agit. Et tout ce récit nous le montre d'une façon qui est claire et de plus éclairante. Satan, ce n'est pas une idée du mal, ce n'est pas la propen­sion au mal, Satan, c'est un être qui a choisi le mal. Il s'agit d'une liberté, comme nous sommes nous aussi des êtres libres en face de Dieu et en face de Satan, et Saint Paul dans l'épître aux Ephésiens (6,12) nous dit bien : "Ce n'est pas contre des êtres de chair et de sang", à plus forte raison pas contre des idées "que nous avons à lutter, mais contre les puissances des ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes". Il s'agit bien d'un affrontement avec des êtres réels.

Alors, si vous le voulez, essayons à travers ce récit des trois tentations du Christ, comme aussi le récit parallèle, que nous lisions tout à l'heure, de la tentation d'Adam, essayons de voir un peu quels sont les procédés de l'esprit du mal, quelle est sa manière de s'y prendre. Tout d'abord, vous le remarquerez, l'esprit du mal quand il s'adresse à Jésus, sait très bien se servir de la Parole de Dieu et de l'Écriture, il cite la Bible avec autant de vélocité, si je peux dire, que Jésus Lui-même. Et c'est un peu une joute oratoire où l'on s'envoie des citations à la tête. C'est dire que l'esprit du mal ne va pas nous attaquer uniquement par les domaines inférieurs et vulgaires de notre individu : le manger, le boire ou le sexe, ou encore l'argent. L'esprit du mal s'attaque au cœur de ce que nous sommes, au meilleur de nous-mêmes. Et c'est dans le contact même avec Dieu, dans la relation avec la Parole de Dieu, dans la prière, la vie spirituelle, dans le cheminement par lequel nous essayons de rencontrer le Seigneur, c'est là que Satan va, de façon préférentielle, s'attaquer à nous. Ne croyons pas qu'une fois apparemment délivrés de tentations trop ordinaires, nous serons en paix, plus nous essayons de nous rendre proches de Dieu et plus l'attaque de Satan se fera forte et véhémente et dangereuse. Satan n'est pas un esprit vulgaire, ou plus exactement sa vulgarité n'est pas au sens où nous l'entendons, elle est d'un autre ordre, et nous allons voir lequel.

Remarquons aussi, et ceci est très précieux, quelles sont les tentations que Satan propose à Jésus. Satan n'essaie pas de conduire Jésus à des péchés qui le feraient rompre avec Dieu, il n'essaie pas d'entraî­ner Jésus à la gourmandise ou à la luxure ou à quel­que gros péché mortel. Que fait Satan ? Il essaie d'orienter Jésus dans une conception de sa mission qui n'est pas la conception divine : "Si Tu es le Fils de Dieu, si Tu veux sauver les hommes, eh bien je vais Te donner une bonne méthode : Tu vas d'abord leur donner à manger, les hommes ont besoin de pain, ils ont besoin de toutes ces choses élémentaires dont ils manquent tellement, alors eh bien Tu vas faire une grande campagne pour organiser le monde afin que les hommes aient de quoi manger, Tu vas exercer ta puissance, Tu vas exercer ta capacité divine de faire des miracles". Satan en appelle à la puissance divine de Jésus : "Si Tu le veux, Tu peux changer ces pierres en pain". Et voilà déjà résolu un grand problème de l'humanité.

Et puis, deuxième tentation : si Tu veux avoir du succès, eh bien fais dans le merveilleux : jette-Toi du haut du Temple, les anges ne te laisseront pas tomber, Dieu va venir à ton secours, il enverra ses serviteurs pour te tenir dans leurs mains afin que Tu ne te brises pas sur la pierre du sol. Fais donc des miracles, fais de la publicité, sois brillant, atteins les hommes dans ce besoin de merveilleux qu'il y a en eux. Manifeste des choses extraordinaires, et tout le monde sera là et applaudira, et l'on dira : "Ah ! c'est vraiment Lui le Prophète, certainement Il vient de Dieu". Satan demande à Jésus d'être un thaumaturge, d'être un faiseur de merveilles, quelqu'un qui annonce l'avenir et qui fait surgir les morts des tombeaux, et puis qui guérit tout le monde. Mais Jésus ne veut pas cela non plus. Ce que Jésus récuse dans les tentations de Satan, ce n'est pas à proprement parler un péché, car y-a-t-il péché à transformer des pierres en pain ? y-a-t-il péché à faire un miracle ? y-a-t-il péché à ma­nifester sa puissance divine ? sûrement pas, seulement Jésus ne veut pas nous sauver par une démonstration de puissance.

La "Toute-Puissance" en définitive c'est une conception diabolique de Dieu. Croire que Dieu est quelqu'un qui tire les ficelles de monde et qui peut transformer les pierres en pain et qui peut faire sortir un lapin d'un chapeau, croire que Dieu c'est cela, fi­nalement c'est une conception diabolique de Dieu, même si c'est quelquefois la conception que nous nous faisons de Lui.

Jésus n'est pas venu nous sauver de cette ma­nière-là, Jésus n'est pas venu nous sauver par sa puissance, il aurait pu dire : "Du haut de ma force et de ma grandeur, Je déclare que J'efface vos péchés, Je déclare que Je ne tiens plus compte de toutes vos fautes, que Je transforme votre malheur en bonheur. Tout cela Je peux, par un coup de baguette magique, le faire par ma Toute-Puissance". Non, Jésus n'est pas venu nous sauver de cette manière-là, Il est venu nous sauver en prenant sur Lui notre péché, en prenant sur Lui notre souffrance, notre misère, en descendant au plus profond de notre souffrance et de notre misère pour y porter la guérison de son amour, car la guérison de nos péchés ne consiste pas simplement à dire : "ce péché est nul et non avenu, Je le supprime, Je n'en tiens pas compte, Je l'efface". Un péché, ça ne s'efface pas comme ça, un péché, ça se détruit par un amour plus grand. C'est seulement l'amour qui peut vaincre le péché. Et il faut que cet amour soit porté au cœur même du péché, au cœur même du pécheur. C'est pourquoi Jésus s'est fait péché pour nous, il a pris sur Lui tout le mal du monde. Il l'a pris par amour et par cet amour, il est allé jusqu'à l'ultime don de soi, jusqu'à la mort.

C'est de cela que Satan voulait détourner le Christ parce que Satan sait bien que Dieu n'est pas ce que, lui, veut faire croire qu'il est, il sait bien que Dieu est amour et non pas Toute-Puissance. Et c'est pourquoi au premier paradis quand Satan s'adressait à Eve, il a essayé de lui faire croire que le visage de Dieu était celui que, lui, Satan présentait. Dieu avait dit : "Ne mangez pas de cet arbre parce que vous mourrez, non pas parce que Je vous tuerai, non pas parce que pour vous punir Je vous priverai de la vie, mais parce que cet arbre, la connaissance du bien et du mal, c'est-à-dire la décision personnelle d'appeler bien ou mal ce qui nous plaît ou ne nous plaît pas, cette décision-là est porteuse de mon, d'une mort spi­rituelle, de la destruction de ce que nous sommes, parce que cette prétendue liberté qui était une révolte contre l'amour de Dieu, cette prétendue liberté était destructrice de la vérité de l'homme". C'était cela que Dieu avait dit : Et Satan, voyez comme il est menteur, dit à l'homme : "Mais non, Dieu dit cela parce qu'il veut t'imposer sa volonté, il veut imposer arbitre de son autorité. Dieu est un tyran. Dieu est Quelqu'un qui veut t'écraser. Alors ce n'est pas vrai que Tu mourras, Il a peur que tu deviennes semblable à Lui, Il a peur que tu sois libre comme Lui, il a peur que Tu sois capable de décider où est le bien, où est le mal, comme Lui". Autrement dit, Satan fait apparaître comme despotique l'attitude de Dieu et cela, bien entendu, induit à la révolte.

En réalité par le commandement que Dieu avait donné à Adam, Adam certes dépendait de Dieu, mais il ne dépendait pas de Lui comme un esclave dépend de son maint, il dépendait de Dieu comme l'aimé dépend de celui qui l'aime, comme l'amant dépend de celui qu'il aime. Car l'amour est aussi une dépendance, mais non pas une dépendance d'escla­vage, non pas une dépendance subie, une dépendance qui vous écrase, une dépendance d'inégalité et d'arbi­traire. L'amour est une dépendance parce que celui qui aime ne peut pas vivre sans celui qu'il aime. Et l'homme ne pouvait pas vivre sans l'amour de Dieu. Et c'était cela la dépendance de l'homme à l'égard de Dieu. Et Satan a transformé dans l'esprit de l'homme cette dépendance en un esclavage, il lui a fait croire que Dieu ne lui demandait pas cela au nom de son amour, mais le lui demandait au nom de l'arbitraire de sa Toute-Puissance. C'est toujours la même idée qu'il y a dans l'esprit de Satan, et c'est toujours cette idée qu'il essaie d'instiller dans le cœur de l'homme. Et la tentation de Satan, c'est de présenter Dieu à l'homme non pas comme un Dieu d'amour, mais comme un Dieu de puissance, comme un Dieu d'autorité. Et alors l'homme est tenté à ce moment-là de se révolter, il est tenté de se trouver un plaisir à lui.

C'est toujours le même mensonge qu'il y a chez Satan. Et c'est cela qui nous explique d'ailleurs la troisième tentation que Satan propose à Jésus. Il lui dit : "Je te propose la domination sur le monde entier. Si Tu veux, Tu peux les sauver à bon compte, je te donne le pouvoir, la puissance. Car moi j'ai la puis­sance sur le monde". Dans l'évangile de Saint Luc, dans le texte parallèle à celui que nous venons de lire, et que nous lisions hier soir aux Vigiles de ce premier dimanche de carême, Satan dit explicitement: "C'est moi qui ai autorité sur le monde et je la donne à qui je veux" (Luc 4,6). Et c'est la vérité la puissance, la toute-puissance, c'est une affaire du démon, c'est sa manière à lui de gouverner. Le monde en imposant son pouvoir, en écrasant les hommes par sa domina­tion. Il est le "Prince de monde" (Jean 12,31). Et c'est cela qu'il propose à Jésus. Et c'est cela que Jésus re­fuse parce que Lui n'est pas venu pour le pouvoir parce que le secret de Dieu c'est l'amour.

Et la manière dont Jésus nous sauvera c'est en se faisant le plus faible, le plus fragile, le plus écrasé, c'est en acceptant de mourir sur la croix par amour pour nous, impuissant en apparence, mais puissant de la seule puissance véritable qui n'est pas celle du dé­mon, qui est la puissance du cœur de Dieu.

Alors, frères et sœurs, si nous voulons, avec Jésus, lutter contre Satan, il faut que nous entrions dans le secret de l'amour de Dieu. Il faut que nous comprenions à quel point nous sommes aimés, il faut que nous comprenions que Dieu n'est pas un tyran arbitraire qui nous commande ceci ou cela. Il faut que nous comprenions que notre vie chrétienne ne consiste pas à observer des commandements de façon littérale et légaliste, mais la vie chrétienne consiste à nous laisser pénétrer par cet infini amour de Dieu qui veut nous conduire nous aussi à l'infini de l'amour et qui ne nous laissera pas de cesse tant qu'il n'aura pas converti notre cœur de pierre en un cœur de chair pour que, en définitive, nous soyons capables, comme Lui, de donner tout par amour pour Lui et par amour pour nos frères.

 

 

AMEN

 

 
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