AU FIL DES HOMELIES

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LE SOFT-CATHOLICISME

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de carême - année B (17 février 1991)
Homélie du Daniel BOURGEOIS

 

Quelle est la grande Tentation des dernières années de ce siècle ? La Tentation avec un T majuscule. L'érotisme ? Allons, mes frères, vous n'y êtes pas ! En ce domaine, avouez-le, nous avons tout vu, c'est le cas de le dire et nous n'avons plus grand-chose à apprendre. L'argent ? Est-ce véri­tablement une tentation si nouvelle ? Et puis, on peut tout de même espérer, même si ce n'est pas toujours vérifié dans les faits qu'un jour ou l'autre, l'argent finira par se réparer un peu mieux ce qui permettra à tout le monde de vivre confortablement. La désinfor­mation ou le mensonge par rapport à ce qui se passe dans le monde ? Certes, c'est parfois bien embêtant de voir que les dirigeants politiques où les différents mouvements d'idées utilisent systématiquement le mensonge pour essayer de gagner encore quelques adhérents. Mais la déroute récente du parti commu­niste devrait servir d'exemple historique pour nous vacciner définitivement contre la tentation du men­songe. Le mensonge ne va pas très loin, et finit tou­jours par craquer. Alors quelle est la grande Tentation de la fin de ce siècle ? Je vais vous donner mon avis : C'est le soft-catholicisme.

Le soft-catholicisme. Cela signifie : très bonne ambiance, distinguée, parfaite, correcte et raf­finée avec la soft-liturgie, quatre voix, polyphonie et toujours les morceaux qu'il faut, avec la soft-piété: des élévations de l'âme, le recueillement, l'intério­rité,avec, dans la vie courante en ce monde, la "soft-vie de famille", avec le soft-train-train quotidien ca­tholique de la générosité pour les pauvres, de la parti­cipation à l'aide au Tiers Monde, tout ça est délicieu­sement feutré. Puisque le soft-catholicisme est d'une certaine manière, diffusé un peu partout, avec des sensibilités variées, de droite ou de gauche, nous sommes donc en train de créer progressivement cette espèce de milieu qui répond à nos exigences religieu­ses, car au fond, on a beau dire, le laïcisme s'est dé­chaîné, l'anticléricalisme a sévi, mais finalement la religion est restée, elle a surnagé. Simplement, on lui a demandé de se calmer un peu. Et nous avons obéi, nous sommes devenus les adeptes d'un catholicisme "pépère" et tranquille dans la France contemporaine, nous sommes très vivables et tout le monde nous tend la main.

Et puis ce soft-catholicisme qui s'inspire, sans trop le dire parce que c'est inavouable, de cette espèce d'ambiance néo-libérale de nos sociétés modernes, ce soft-catholicisme est une religion dans laquelle on ne cherche pas trop les arêtes vives de la foi, vous voyez, parce que là on risquerait encore de se quereller comme les Byzantins au cinquième siècle le faisaient au sujet des deux natures du Christ, alors on affirme que l'on croit en Jésus-Christ, on ne dit plus trop qui il est, ni s'il est vraiment Dieu et vraiment sauveur du monde car on veut rester dans l'atmosphère soft et trouve cela "gentil tout plein". Puis, pour la morale, on essaye de se trouver une cote mal taillée, c'est vrai, c'est difficile de vivre la morale chrétienne, le pape nous raconte toujours des choses extraordinairement difficiles à vivre, mais au fond en rognant un peu d'un côté ou d'un autre, on va finir par y arriver. Or, une telle attitude peut signifier l'effondrement de notre foi chrétienne.

Rassurez-vous, je ne vais pas défendre un catholicisme pour Ayatollah, je ne vais pas dire que nous ne pourrons retrouver notre sève et notre vitalité que dans le Djihad ou dans la croisade. Cela ne risque d'ailleurs pas d'avoir un quelconque succès et l'on peut toujours essayer de prêcher cela dans les milieux catholiques, c'est sûr que ça ne fera aucun effet. Nous sommes maintenant complètement "raplatis" et sans capacité de nous tenir debout. Alors d'où cela vient-il ?

Quand nous célébrons aujourd'hui cette entrée en carême et que nous faisons mémoire de ces deux tentations, celle du vieil Adam et celle du Nouvel Adam, cela pourrait peut-être nous ouvrir des hori­zons. Qu'est-ce que la tentation ? C'est bien difficile à savoir car dans un premier mouvement, la tentation, vous l'avez vu avec Adam et Eve, fonctionne toujours de la même façon : la tentation apparaît d'abord comme la fascination de l'objet. Bien sûr que le fruit était beau à voir, plus merveilleux que les grenades ou les fruits dont parle le Cantique des Cantiques. Evidemment pour nous, parce que nous sommes tou­jours un peu primaires, la tentation c'est de nous pré­cipiter sur l'objet. Et donc on comprend très bien no­tre vieux père Adam et notre brave mère Eve, pas si braves que ça d'ailleurs, qui se sont précipités immé­diatement sur le fruit, parce qu'il était défendu et donc qu'il était fascinant.

Mais est-ce uniquement dans cette fascination que consiste la tentation ? En fait, c'est la tentation "bon enfant", c'est la tentation, lorsqu'on fait du shop­ping. Mais il y a quelque chose de plus profond dans la tentation. Et si vous y réfléchissez bien, vous verrez que l'élément le plus subtil dans la tentation, c'est la considération par l'homme de sa vulnérabilité et de sa fragilité. Dans la tentation, on se sent brusquement capable de basculer en un instant. Et à ce moment-là, la tentation c'est essentiellement le vertige de notre liberté. Tout d'un coup, on a le vertige non seulement parce qu'on est fasciné par l'objet, mais parce que l'on éprouve notre liberté comme vacillante, à la fois, c'est exaltant par le pouvoir de choix qui s'y manifeste, mais en même temps, c'est extrêmement fragilisant parce que notre liberté ne tient pas solidement par elle-même. Et donc, quand on se trouve face à la ten­tation, c'est non seulement la fascination des choses que nous désirons, mais c'est en même temps cette auto-révélation de la fragilité et de la vulnérabilité de notre liberté qui se manifeste à ce moment-là.

C'est bien ce qui est évoqué dans le récit de la Genèse que nous avons entendu tout à l'heure. C'est aussi, d'une autre manière, mais comparable de ce point de vue-là, ce qui s'est passé dans l'humanité de Jésus au moment où Il était tenté par le diable, car la tactique du diable, ce n'est pas de proposer des objets extraordinaires à Jésus parce qu'au fond, entre nous soit dit, pour quelqu'un qui multiplie les pains pour cinq mille personnes, se jeter en bas du Temple, c'est un peu ridicule ! Ce n'est pas la fascination de l'objet qui a tenu le cœur de Jésus à ce moment-là. D'ailleurs on le devine si bien que le metteur en scène Martin Scorsese a pensé qu'au lieu de centrer son film sur la chute spectaculaire en bas du Temple, il fallait mettre Marie-Madeleine comme objet de tentation pour Jé­sus. J'allais dire que, psychologiquement au moins, l'idée de Scorsese avait davantage d'allure que les suggestions du démon parce qu'à ce moment-là, Ma­rie-Madeleine, "ça valait la peine", enfin du moins je suppose ! Toujours est-il que pour Jésus, la tentation, ce n'était pas la fascination de l'objet, mais l'épreuve de cette fragilité fondamentale d'une liberté humaine. Jésus a voulu éprouver dans sa chair, jusqu'au plus intime de Lui-même, l'extrême fragilité de la liberté humaine, non pas qu'Il "ait voulu voir comment ça fait", je ne défends pas ici une image du Christ ro­mantique, ça serait stupide, mais Il a accepté, en pre­nant jusqu'au bout notre humanité, Il a accepté d'avoir une liberté aussi fragile que la nôtre, certes une liberté qui n'a jamais péché, mais une liberté qui a éprouvé jusqu'au plus intime d'elle-même que l'existence d'une créature implique, à certains moments, d'être livré à ce vertige de la liberté. Car notre liberté est un vérita­ble vertige. Et pourquoi vertige ?

Vertige parce que, dans l'un et l'autre cas, Adam et le Christ, la liberté c'est la capacité d'être à Dieu, de vivre pour Dieu. Or vivre pour Dieu, c'est vivre pour l'absolu, pour l'infini, pour ce qui n'a pas de limites. Et par conséquent une liberté, à tout mo­ment, quand elle se saisit comme liberté, se saisit comme capacité d'être pour Dieu, de se jeter dans l'abîme infini de l'amour de Dieu. Et c'est ce que j'ap­pelle un véritable vertige. Mais dès qu'elle se retient, dès qu'elle ne veut pas entrer dans cet appel et cette dynamique de l'amour et de la vocation de Dieu sur nous, à ce moment-là, cette même liberté se retient, se repère et se crée à elle-même ses propres effets de vertige, en se donnant pour but un faux infini, ou en se prenant elle-même pour infinie. Elle se prend pour Dieu, si vous voulez. Or aujourd'hui, la tentation et le danger du soft-catholicisme consistent à éviter ou à camoufler soigneusement le problème. Enfin, notre liberté n'est plus un problème, nous sommes portés par les structures socio-économiques, nous sommes portés par l'air du temps, par la culture de la "télé" et des hebdomadaires, par l'audiovisuel qui nous abêti, mais ça nous fait tellement plaisir. Et tout ce fatras nous empêche joyeusement de réfléchir et de regarder en face notre liberté. Et à ce moment-là, nous n'éprouvons plus aucun vertige, aucun vertige de no­tre liberté dans sa fragilité, dans sa vulnérabilité, soit en face de l'abîme de l'amour de Dieu qui nous ap­pelle, soit dans ces faux abîmes que nous nous créons, chacun pour nous, à travers différents sujets, objets, hochets que nous nous fabriquons pour occuper la vie et tuer le temps.

Frères et sœurs, nous allons réfléchir aujour­d'hui, en journée paroissiale, sur le sacrement de ré­conciliation. Si vous croyez simplement que le gros problème du sacrement de réconciliation, c'est de dire ses péchés et pour cette raison, c'est un peu gênant, je suis désolé, c'est complètement à côté du sujet. Le problème du sacrement de réconciliation actuellement n'est pas du tout un "truc" que les évêques, le pape et les curés, essayeraient à toute force de faire passer dans le comportement du peuple chrétien parce qu'il faut le faire puisque l'Église l'a institué. Et le problème du sacrement de réconciliation n'est surtout pas un problème disciplinaire dans lequel il faut que chacun aille raconter ses petites histoires, même si ça ne lui fait pas plaisir, simplement pour obéir à la dis­cipline et au droit de l'Église. Le problème fonda­mental du sacrement de pénitence, c'est qu'il nous est donné de faire l'expérience inverse la tentation : c'est-à-dire au moment même où nous avons fait l'épreuve dans notre liberté de notre vulnérabilité, de notre in­capacité de répondre à l'amour de Dieu et de la faci­lité extraordinaire que nous avons à nous créer des hochets et des faux vertiges, comme dans les monta­gnes russes sur les champs de foire, à ce moment-là, nous avons l'occasion, par grâce, de renouer notre liberté dans sa vulnérabilité et sa fragilité avec l'amour de Dieu qui nous est alors offert et redonné.

Connaître la tentation, soit pour Adam, soit pour Jésus, soit également pour nous, connaître vrai­ment la tentation, c'est la porte royale pour entrer dans le mystère de la réconciliation. Connaître notre fragi­lité, éprouver notre liberté comme un véritable vertige avec toute son ambiguïté parce que nous-mêmes mar­qués par le péché, c'est aussi nécessairement la porte par laquelle nous devons passer pour trouver le mys­tère de l'amour d'un Dieu qui se donne. Car finale­ment le soft-catholicisme que je dénonce, c'est un catholicisme qui est fabriqué de toutes pièces par les hommes, un catholicisme dans lequel finalement on arrive à évacuer Dieu. Ce sera alors un catholicisme de la mort de Dieu parce qu'on aura même plus laissé à Dieu la puissance de pardonner. Ce sera un catholi­cisme anesthésié, un catholicisme sans aucune vi­gueur, émasculé, unisexe, sans allure, tout juste bon à être jeté à la poubelle. Voilà quel enjeu il s'agit lors­qu'on parle du sacrement de réconciliation, il s'agit de reconnaître la grandeur de la liberté et nous n'avons pas d'autre chemin pour la redécouvrir à cause du péché d'Adam que notre propre péché.

Frères et sœurs, nous pouvons aujourd'hui entendre dans toute sa force et son actualité cette pa­role du psaume 94 : "Aujourd'hui si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas votre cœur !" Eh bien ! n'en­durcissons pas notre cœur ! Cela veut dire : ne met­tons pas un couvercle sur l'abîme de notre liberté, sous prétexte que nous aurions peur du vertige, mais au contraire laissons-nous entraîner par ce vertige, c'est pour nous aujourd'hui le seul chemin pour ren­contrer Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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