AU FIL DES HOMELIES

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UNE PART DU MYSTÈRE DE DIEU

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année C (8 mars 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Nous, les prêtres, nous avons un rare privilège, privilège que je ne veux pas garder pour moi ce matin, mais dont je tiens à vous faire part, il est de contempler à travers les gens que nous ren­controns une part du mystère de Dieu. Il est vrai que, dans la confession, nous mesurons non pas la gravité des péchés, mais la distance qui sépare ce cœur de pécheur et le cœur de Dieu. Et quant-à moi, je suis souvent troublé, parfois étonné et même admiratif de constater à quel point ce cœur de pécheur est fait pour le cœur de Dieu, et qu'il ne reste presque pas grand-chose pour que ces deux cœurs se rejoignent. De même aussi, je suis toujours étonné, en mon être de prêtre, lorsque je reçois des fiancés de retrouver à chaque fois cette même fraîcheur dans un amour nou­veau, dans un amour qui vient de naître. Il est curieux de constater à chaque fois dans ces jeunes fiancés cette même innocence, qui est de croire que leur amour est unique, premier et nouveau, qu'il ne res­semble à aucun autre, que le regard que cette fiancée a pour son fiancé est une chose complètement nou­velle dans ce monde et que personne n'a eu ce regard-là et que personne n'est comme lui, ce qui est vrai d'ailleurs et tout à fait réciproque. Et je me dis sou­vent que nous les prêtres, nous avons la chance d'être comme à l'intersection d'un certain nombre de scènes qui se répètent et qui nous font voir comment le mystère de Dieu a pris place, a pris chair dans notre vie. Et il a pris place, et il a pris chair dans les en­droits, dans les lieux, dans les cœurs où l'amour est né. Et il est vrai que le couple humain, c'est ce que nous voyons quand nous rencontrons ces fiancés et même lorsque nous fréquentons des familles, ce cou­ple humain est le lieu où cet amour grandit, s'affermit et qu'il est l'image la plus proche de l'amour de Dieu pour les hommes. Quand un homme aime une femme et quand une femme aime un homme, ils disent très exactement l'amour de Dieu pour l'humanité. J'irais même jusqu'à penser que cet amour conjugal, qui est d'ailleurs le premier amour raconté à l'aube du monde dans le texte de la Genèse, cet amour conjugal est comme une scène unique dans l'histoire du monde et il faut imaginer que sur les facettes de cet amour conjugal se reflète toute l'histoire du monde. Tout est condensé dans l'histoire d'amour entre une homme et une femme. Je crois que Dieu l'a voulu ainsi pour dire à l'avance, comme en pointillé, en le répétant des mil­lions et des millions de fois, son amour unique de Dieu pour l'humanité, comme un époux aime son épouse et comme une épouse aime son époux. D'ail­leurs, vous savez que dans le texte de la création dans la Genèse, les premiers mots de l'homme ne sont pas pour Dieu, mais ils sont pour son épouse : "Ce coup-ci, celle-ci est l'os de mes os, la chair de ma chair et celle-ci sera appelée femme car elle est tirée de l'homme, celle-ci". Les premiers mots sont des mots d'amour, des mots de la chair, des mots conjugaux qui disent avant tous les mots du monde, avant même les mots sacrés, l'amour Et curieusement, c'est le couple qui est tenté au paradis cet homme et cette femme qui sont face à Satan et qui sont menacés dans leur équili­bre.

Et curieusement aussi, au désert, Jésus est ap­paremment seul, le Christ est apparemment seul face à Satan, et pourtant nous retrouvons un parallèle de cette première scène de tentation. J'affirme donc que tout couple dit à l'avance l'amour de Dieu, comme le premier couple l'a effectivement écrit dans l'histoire du monde, si chacun de nous, hommes et femmes, disons à l'avance cet amour particulier de Dieu, com­bien plus en la chair, en la personne du Fils, nous retrouvons comme un nouveau couple qui se trouve de nouveau confronté à Satan : et ce couple est la divinité du Fils et son humanité unie en la personne du Christ. Le Christ en lui-même unit dans sa per­sonne ce couple pourtant dissocié, cassé, à la suite du péché originel dans le premier jardin, Dieu et l'huma­nité. Nous ne sommes plus dans l'harmonie du jardin d'Eden qui disait la première relation entre Dieu et l'homme, qui disait sa douceur, son équilibre, son harmonie, qui avait même planté là des arbres afin que cette relation se nourrisse et grandisse. Et je pense même que l'arbre de vie était prévu pour l'homme, afin que l'homme puisse s'approcher davantage de Dieu, mais l'homme l'a dérobé, a brisé cette harmonie et s'est retrouvé au désert, là-même ou le Christ est.

On peut alors imaginer que Dieu est parti au désert pour recommencer une relation avec cette part d'humanité qu'il a endossée lui-même. Et il a repris le dialogue là où Adam l'avait cessé. Il est reparti non pas dans le jardin d'Eden, mais il est reparti là même où Adam erre, car nous sommes des errants, et nous allions pour cette raison sans berger. Dieu reprend ce dialogue à l'intérieur de la personne du Christ et la reprend devant Satan. C'est comme la première scène. C'est la scène la plus haute de toute l'histoire de l'hu­manité, car en elle se recouvrent toutes les scènes du monde. Dans le déchirement de son cœur, le Christ voit défiler tous ceux qui seront tentés, tous ceux qui préféreront le pain à la liberté, tous ceux qui préfére­ront posséder, tous ceux qui préféreront, face au mal physique et moral du monde, un pouvoir plus effi­cace, plus réel, quelque chose d'un peu plus tangible qui tienne le coup face au désarroi, et aux misères. C'est la seconde tentation. Il verra aussi ceux qui pré­fèrent des merveilles, un peu de magie, quelque ré­alité qu'ils puissent voir, qui soit extraordinaire, et qui soit ainsi vraiment du "vrai divin". Dans le déchire­ment de son cœur, le Christ voit cette foule d'hommes et de femmes que nous sommes, ou qui nous a précé­dés, qui nous suivra encore et qui est toujours tentée. Car vous comprenez bien que, dans ces trois tenta­tions, nous retrouvons les trois revendications majeu­res de l'humanité qui sont les menaces permanentes contre l'humanité. Préférer le pain à la liberté à tel point que, comme Satan dit lui-môme au Christ : "Commande afin que ces pierres deviennent du pain". Et si je préfère ce pain à ma liberté, c'est le pain qui devient une pierre pour mon cœur d'homme. Si je suis scandalisé mais plus encore révolté contre Dieu, au point de ne plus vouloir m'adresser à lui à cause du mal qui règne dans le monde, et Dieu sait que cette tentation nous effleure souvent, et que je préfère rem­placer une absence apparente de pouvoir de Dieu par un pouvoir humain, plus tangible, je succombe à la seconde tentation.

La troisième tentation est celle de faire des­cendre Dieu de cette harmonie, de cette douceur, de cette délicatesse pour en faire un thaumaturge, afin qu'il règle les problèmes du haut d'une puissance vraiment divine, qu'il annule ce qui me gêne, et ce qui me contrarie en ce monde. Frères et sœurs, nous re­trouvons là les grandes familles des péchés qui nous touchent, nous retrouvons là tout ce qui s'oppose à l'union entre Dieu et l'homme, à ce nouveau couple qui est le but du monde, qui est le terme de notre his­toire. Car le terme de notre histoire, c'est l'amour de Dieu passant de couple en couple, passant d'amour humain en amour humain, pour qu'un jour, chacun de nous devienne l'épouse de Dieu. C'est pourquoi, dans cette histoire, il faut que nous luttions contre ces ten­tations pour que l'amour humain se laisse progressi­vement diviniser dans nos amours humains, pour que se réalise la grande noce finale qui est Dieu prenant l'humanité pour épouse. Alors, nous réaliserons pour­quoi nous sommes-là, nous réaliserons la raison même de notre être humain, qui est d'être l'épouse de Dieu. Nous ferons comme Marie, nous dirons alors "Me voici". le prophète Osée déjà en son temps avait dit : "Je t'emmènerai au désert afin de parler à ton cœur". Le prophète Isaïe avait dit aussi : "Je t'attache­rai par des liens d'amour pour que tu viennes à moi". N'est-ce pas le Christ en lui-même dans sa personne qui tient en lui-même cette humanité, cette petite part d'humanité qui va commencer par contagion à toucher nos humanités afin que toutes, dans un corps total, soient retrouvées comme une épouse immaculée, l'épouse de Dieu. C'est cela le secret de Dieu, c'est cela la raison pour laquelle le Christ a été envoyé par l'Esprit saint au désert. Vous avez entendu à quel point saint Luc insiste sur le rôle de l'Esprit saint : "Par l'Esprit Saint, Jésus fut envoyé au désert et par l'Esprit, il fut tenté". L'Esprit Saint, l'objet de l'Esprit Saint, l'œuvre de l'Esprit Saint, c'est d'unir une fois pour toutes, définitivement, cette humanité désobéis­sante à Celui qui l'aime et qui l'attend, et qui est Dieu.

Alors, au terme de l'histoire du monde, lors­que tout sera reflété dans une unique scène qui sera les noces de l'Agneau, nous entendrons Dieu nous parler, à nous, l'humanité, et nous dire : "A ce coup, tu es vraiment l'os de mes os, la chair de ma chair et tu es appelée humanité sauvée, toi qui fut tirée de Dieu".

 

 

AMEN

 

 
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