AU FIL DES HOMELIES

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LE SYNDROME LADY DI

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de carême - année A (28 février 1993)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

L'actualité ne nous gâte guère et nous voyons au fur et à mesure depuis quelques semaines et quelques mois se dérouler des évènements graves de par le monde : il y a effectivement des fa­mines, des guerres et autres malheurs qui font saigner notre cœur. Et depuis le premier janvier, les frères nous ont souvent parlé dans leurs homélies de tous ces évènements et de l'attitude chrétienne qu'ils doi­vent nous inspirer.

Mais aujourd'hui j'aimerais, avec vous, relever un autre évènement que les actualités se sont empressé de nous faire connaître. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais depuis que les Français ont coupé la tête de leur roi, ils s'intéressent avec passion aux monarques voisins. Il n'y a pas eu un seul journal, toutes tendances confondues, du plus mondain au plus sérieux, du plus intellectuel au plus divertissant, de celui qui se situe le plus à gauche comme celui qui se situe le plus à droite, enfin bref pas un qui ne nous ait pas rapporté les malheurs de la cour d'Angleterre, de cette "Annus horribilis" qui a fait la une de tous les journaux. Pas un qui ne nous ait pas raconté les mésaventures des princes de Galles, de Charles et de Diana. J'avoue que j'en suis resté perplexe. Certes on connaît un peu mon anglophilie galopante, mais j'ai trouvé que trop, c'était trop. Et alors cela m'a quand même amené à réfléchir et je me suis dit : "mais pourquoi s'attarder autant sur ce qui n'est malgré tout que le lot commun, hélas, de beaucoup qui n'ont pas réussi leur vie de couple ?" Mais c'est vrai, et je ne juge personne, pas plus le paysan que la princesse, un malheur personnel est toujours un grand malheur. Et le malheur des autres n'efface jamais son propre malheur. Mais malgré tout il me semble que toute cette actualité, tous ces évènements, toute cette année horrible révélaient en filigrane un trait étonnant dans notre société. Il me semble que ce que cela révèle, c'est que notre monde est atteint par ce que j'ap­pellerais le syndrome.

Qu'est-ce que ce syndrome ? Nourrie, dans son adolescence éprouvée par les romans de Barbara Cartland, Lady Di a rêvé sa vie d'adulte, mais s'est réveillée tout simplement avec un homme qui n'était pas le prince charmant. Dès lors le syndrome qui se révèle est tout simple, il peut y avoir une expression bien française, un petit peu triviale peut-être, qui dit que certaines personnes "veulent le beurre et l'argent du beurre", ou plus exactement, et je crois que c'est cela en profondeur dans ce syndrome, un recherche démesurée du bonheur au mépris de la réalité qui constitue notre vie. Nous ne sommes jamais contents de ce que nous avons, nous ne sommes jamais heureux de ce que nous sommes, nous n'arrivons jamais à créer les conditions du bonheur avec ce qu'il nous est donné de vivre. Et il me semble que notre monde en est atteint d'une manière latente. Finalement si cette histoire de princesse remplit les colonne de nos journaux, c'est parce que les monarques qui avant étaient censés représenter toutes les vertus et le qualités dans lesquelles le peuple se reconnaissait, ne font que nous refléter en définitive le désastre de notre propre société, désastre de notre propre société qui court vers un bonheur qu'elle semble ne jamais atteindre, désastre de notre société qui ne semble jamais trouver dans ce monde les repères d'une vie qui puisse être déjà l'espace de danse du bonheur. Aussi ce syndrome lady Di serait-il aussi récent que l'actualité le révèle aujourd'hui ? Plus j'y réfléchis, plus je me dis que c'est un syndrome aussi vieux que l'homme, aussi vieux qu'Adam et Eve, aussi vieux que nos parents originels. Cette quête du bonheur parce que ce que nous avons ne nous suffit pas, ce fut le lot de nos premiers parents. Ils avaient tout, tous les arbres du jardin, ils étaient dans la gloire d'un royaume, celui du paradis, ils étaient les chouchou de Dieu, mais cela ne leur suffit pas, que leur fallait-il de plus ?

Ils ont cru que le bonheur c'était d'avoir le seul fruit qu'ils ne pouvaient pas avoir, ils ont cru que le bonheur, ce n'était pas d'être mariée au prince de Galles, ça ne suffit plus, mais c'est aussi d'avoir les aventures de madame tout le monde. Ils ont cru que finalement il suffisait de prendre ce fruit et que c'est ça qui enfin donnerait le bonheur. Ne sommes-nous pas, nous aussi comme ça ? nous sommes toujours à rechercher ailleurs l'origine de notre bonheur. Es­sayons de constater par ailleurs à quelle situation le Christ doit-Il faire face ? Il doit faire face à cette même illusion, Il doit faire face à ce même déploie­ment de magie, Il doit faire face à ce même cinéma que Lui montre Satan qui Lui dit : "Mais transforme ces pierres en pains, mais pour sauver le monde, jette-Toi du haut du pinacle du Temple, regarde tous ces royaumes sont à Toi". Il Lui fait croire que le bonheur, ce serait de transgresser les données de l'humanité pour la sauver, il Lui fait croire que d'être dans le désert, mais ça ne vaut rien, il n'y a personne dans le désert à sauver, il n'y a aucun homme, "re­garde il n'y a que le diable. Et le diable n'est plus sauvable ... Alors si Tu veux vraiment réaliser le bon­heur de l'humanité, si Tu veux faire quelque chose pour ces hommes, moi je Te propose, je Te tends le fruit, regarde, le bonheur est ailleurs que là où Tu es".

Voilà la tentation du Christ, voilà aussi la tentation de chacun d'entre nous et donc la tentation de notre monde, c'est la tentation de vouloir être tou­jours ailleurs, de vouloir toujours déménager, de vouloir toujours être avec les autres qui semblent plus beaux ou meilleurs parce qu'on n'a jamais réussi sa vie, on n'a jamais le bon mari ou la bonne épouse, on n'a jamais la bonne communauté paroissiale, on n'a jamais rien qui convient au bonheur. C'est quand même étrange que finalement rien de ce qu'il nous est donné de vivre dans ce monde ne puisse être simplement le démarrage de ce qui pourrait être le bonheur.

Quelle est l'attitude de Jésus et quelle doit être la nôtre ? C'est que le Christ reste attaché à la logique de ce qu'Il est, Il reste attaché à la logique de sa situa­tion qui est une situation de Fils de Dieu incarné dans la chair et Il ne fait pas l'économie de son Incarnation, c'est-à-dire qu'Il ne rejette pas son humanité pour nous sauver, Il ne transgresse pas les lois de la nature pour apporter le bonheur à l'homme Il ne se révolte pas contre sa faim, Il ne se révolte pas contre son hu­manité sous prétexte de nous donner enfin le bonheur ou sa divinité. Le Christ ne fait pas l'économie de son destin. Pourquoi ferions-nous nous l'économie de notre vie, de notre humanité ? Pourquoi, sous prétexte d'aller chercher le bonheur en croyant qu'il est tou­jours ailleurs, détruisons-nous, d'une manière parfois irrémédiable, ce qui pourrait être, pourquoi pas, la base même de ce bonheur ?

Et si des choses aussi simples que les vertus, que le devoir, que l'honnêteté du travail et de la ges­tion de la cité, que le couple et la famille, que l'édu­cation des enfants, ce que le réalisateur Claude Sautet appellerait "les choses de la vie", pourquoi ces choses de la vie ne seraient-elles pas déjà la possibilité du bonheur ? Mais notre monde a galvaudé toutes ces valeurs pour nous proposer de faux paradis. Nous faut-il sans cesse passer au-delà de la réalité et nous faut-il attendre que sur des réalités toutes simples tombe le malheur, tombe parfois la détresse pour qu'on se rende compte de ce à côté de quoi l'on est passé ? les plus touchés d'entre nous sont justement ceux qui ont dû subir douloureusement l'anéantisse­ment dans leur vie de ces réalités qui leur tenaient à cœur.

Vous le voyez, il me semble que ce syndrome nous a atteints. Il me semble qu'à l'heure actuelle, c'est une des plus grandes tentations de vouloir échapper à ce qu'il nous est donné de vivre, de trouver des drogues, quelles qu'elles soient, qui puissent nous illuminer semble-t-il quelques instants, rêver sa vie plus que de la vivre. Mais tout cela n'est qu'illusion, et tout cela n'est qu'artifice.

Aussi donc sachons retrouver, pourquoi pas, en ce temps de carême, l'essentiel de ce qui est la vie de chacun d'entre nous. Si pour une fois nous lais­sions tomber nos illusions, nos fausses illusions, si nous laissions tomber nos rêves d'adolescent, si nous laissions de côté le prince charmant ? Il me semble et c'est cela peut-être la spiritualité du carême, que nous serions en train de redécouvrir la beauté si fragile de ce monde, nous serions peut-être en train d'apercevoir les fils de bonheur qui tissent notre vie, nous serions peut-être en train de découvrir avec émerveillement que des choses aussi simples, que des réalité aussi élémentaires, sont la base même de ce qui va consti­tuer la résurrection des corps et du monde.

Mais vous savez, je crois que le christianisme n'est pas aussi compliqué, mais proche de la réalité, c'est avec un peu d'eau, un peu d'huile, des paroles échangées, des promesses scellées, un peu de pain et un peu de vin, des choses simples que déjà le ferment du bonheur grandit en nous. Alors si l'on goûte et si l'on cueille de ces fruits, je vous assure, mais ne vous faites pas d'illusions, vous ne serez pas comme des dieux, que vous serez en acte de communion, en acte d'amour avec Dieu, c'est-à-dire vous serez comme Dieu, et c'est peut-être ça le commencement, le plaisir du bonheur.

 

 

AMEN

 

 
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