AU FIL DES HOMELIES

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LA PAROLE DE DIEU CONTRE LA PAROLE DU DIABLE

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année B (20 février 1994)
Homélie du Bernard MAITTE

 

Il y a une question que je me pose par rapport à cet évangile, qui est de savoir si il n'y a pas un côté artificiel dans la manière dont a lieu cette tentation. Jésus va affronter Satan, le mal et en ce que va Lui proposer le diable, c'est ce qu'Il a déjà. Il aura de quoi multiplier les pains au désert, et donc un pain pour Lui, c'est très facile. Il a ce pouvoir. Que le dia­ble lui propose la gloire des royaumes du monde n'est rien puisque le monde a été fait par Lui. Donc la gloire, Il l'a bien plus que le simple reflet trompeur de ce que peut donner ce monde-ci par l'intermédiaire du prince de ce monde. Et lorsqu'Il est élevé sur le pina­cle du Temple, Il a absolument la puissance néces­saire pour réaliser tout ce qu'on Lui demande. Il ac­complira même des signes bien plus merveilleux, des miracles bien plus grands que simplement de se jeter du pinacle du Temple et rendre gloire ainsi à Dieu son Père. Qu'y a-t-il donc d'intéressant dans ces tentations pour le Christ Lui-même. N'y a-t-il pas en définitive une simple tentation extérieure pour le Christ ? A-t-Il eu une tentation plus profonde par rapport à ce que Lui propose le diable ?

Ce qui est le plus intéressant dans cette tenta­tion, c'est qu'elle devait avoir lieu, il devait y avoir un affrontement entre le mal et Jésus, entre la personne même de Satan et le Fils de Dieu, car ce qui est inscrit dans cet événement c'est une Parole de Dieu, une ac­tion et une révélation de ce qu'est le Fils de Dieu face à Satan et de l'œuvre que Jésus opère alors. Le combat qui a lieu n'est pas un combat aussi corporel qu'on le voudrait, un peu comme aurait pu avoir lieu le combat entre Jacob et Dieu. Mais c'est un combat verbal, c'est un combat de discours et de parole, c'est en définitive une parole opposée à une autre, c'est un affrontement entre deux personnes, qui essaient de cibler grâce à la parole la manière même d'être dans la vie à Dieu. En fait Satan essaie d'atteindre à l'intégrité même de Dieu, il essaie d'atteindre à l'intégrité du Fils de Dieu qui est Parole faite chair, il essaie par sa parole d'at­teindre le Verbe même de Dieu.

Cela a commencé depuis très longtemps. Quand on dit que Satan est le père du mensonge, c'est une parole de vérité. Satan est intelligent, il est le plus rusé des animaux et il dit quelque part la vérité quand il s'adresse à Adam et Eve : "Vous serez comme des dieux". Il dit presque la vérité car Dieu voulait s'unir l'homme, qu'il soit divinisé, mais pas au mépris de son humanité. Et donc Satan introduit une parole dans le paradis face à une parole déjà donnée qui est celle de Dieu, qui est une parole qui se révèle, qui révèle Dieu et qui opère ce qu'elle révèle. La parole même de Dieu à l'origine de la Création est une parole créa­trice, une parole donnée définitivement, qui donne à ce monde et aux hommes d'exister. C'est une parole qui a révélé la plénitude de Dieu car elle le révèle tout autre, mais elle révèle ce tout Autre très près de ce qu'Il désire, très près de ce qu'Il crée par sa Parole. Et c'est pourquoi le diable est rusé, il agit au cœur même du premier mot de la Bible, il agit au cœur même de la première et unique Parole de Dieu donnée à ce monde qui est Parole de vie, Parole de grâce et Parole de vérité. Et c'est pourquoi il y a affrontement dans le désert qui, vous le savez, nous rappelle par image renversée le paradis qui est devenu un désert où une parole ne peut plus être prononcée, car la Parole même de Dieu a été défigurée. C'est pourquoi il y a affrontement entre la personne de Satan et celle du Fils de Dieu pour qu'un parole de vérité soit donnée à celui qui a dit la parole de mensonge, pour qu'une parole de vie soit donnée à celui qui a donné la parole de la mort, pour une parole de grâce face à la parole du péché. C'est pourquoi ce désert même qui est ap­pelé à refleurir ne le peut que si une parole créatrice est à nouveau donnée à l'humanité, que s'il y a enfin quelqu'un qui fait face au discours fallacieux du Sa­tan, au discours mensonger de celui qui a introduit la mort et la blessure dans notre monde.

Lucifer a refusé de se soumettre à cette Parole de Dieu, il a été infidèle et a justement conduit le peuple de Dieu à être à son tour infidèle, tout au long de son histoire, à cette parole de Dieu. Tout ce que nous révèle la Bible, Parole de Dieu, c'est l'infidélité du peuple à la Parole de son Seigneur. La Loi, les dix paroles, les dix commandements donnés par Dieu à Moïse ne sont qu'une réponse obligée à ce péché fon­damental de l'homme infidèle, à la suite du mensonge, à la Parole de vie et de vérité. C'est pourquoi la seule possibilité que Dieu avait, était d'aller plus loin encore que cette parole que l'homme avait défigurée soit à nouveau opérante et révélante, qu'elle donne ce qu'elle contenait en germe au début de la création : la vie et le salut de Dieu.

Notre propre péché, notre propre façon d'être dans l'Église n'est-elle pas justement un manque à la parole du Seigneur ? Car où sommes-nous tentés ? Est-ce simplement dans quelque tentation charnelle, misérable et humiliante ? Cela ne serait même pas digne de celui qui nous tente. Car ce qui est en jeu sans l'affrontement au cœur même de la tentation c'est notre appartenance à Dieu. Oui ou non, le pain donné viendra-t-il de Dieu ou considérons-nous que l'on peut s'en sortir en-dehors de Dieu ? Ferons-nous notre pro­pre auto-glorification ou laisserons-nous la gloire de Dieu nous submerger ? Peut-on, oui ou non, être soumis à la parole donnée ou bien faisons-nous fi de cette parole du Seigneur ? Pouvons-nous en dernier ressort comprendre cette dépendance et cet attache­ment de notre propre personne à Celui qui a tout donné quand Il a donné sa Parole ?

Et c'est là la réelle tentation de notre monde, de notre Église et l'on sait très bien que notre monde est un monde de la parole, un monde de la communi­cation où les paroles s'entremêlent et où l'on ne peut plus avoir une parole qui opère et qui agit, qui révèle. On sait très bien que l'information devient de la désin­formation, on sait très bien que la parole d'un seul peut devenir un slogan qui entraîne des foules. On peut très bien comprendre aujourd'hui justement, que c'est au cœur même du discours qui devient monolo­gue que la parole est une arme qui peut tuer. On est infidèle aux paroles données, que ce soit dans toutes les sociétés, que ce soit dans toutes les organisations, que ce soit quand on a à faire face au mal, on n'a pas de parole ou une mauvaise parole.

L'Église non plus n'en est pas exempte, elle qui a vécu de la langue de bois pendant des années et je ne crois pas que ce soit fini, elle qui parfois ne suit pas la parole de Dieu, les prêtres disent et ne font pas. Nous sommes, nous-mêmes dans l'Église, à côté de la parole. C'est la plus grande tentation. D'ailleurs même dans l'Église on est capable de ne prendre que le dis­cours qui nous plaît, si encore ce n'était que le dis­cours du prêtre qui nous plaisait, mais c'est parfois le discours même du Magistère. L'Église elle-même et nous-mêmes, c'est dans l'action de la parole que nous sommes confrontés au mal, c'est dans notre propre parole qui doit opérer, agir et révéler que nous devons nous confronter à la parole donnée de Dieu. Pour­quoi? parce que nous pouvons passer notre vie à ne faire que du blabla, à ne faire que du discours, le pré­dicateur lui-même. Or c'est par rapport à cette parole de Dieu qu'au dernier jour, jour du jugement, donc jour de la parole qu'il y aura à s'affronter, à l'accueil­lir, à écouter cette parole et à accepter surtout que cette parole résonne et agisse dans notre cœur.

La Parole de Dieu opérante et révélante devait commencer dans ce désert face à la parole du men­songe. Mais ce n'est pas fini, car l'évangile nous dit que le diable reviendra au temps marqué et il est re­venu dans un autre désert. Et là le Christ a dû l'af­fronter dans une véritable tentation. C'est le désert de sa Passion, c'est le désert de sa croix, et paradoxale­ment là il n'y aura plus beaucoup de paroles, il n'y aura plus beaucoup de discours, il n'y aura plus qu'un cri sur la croix. Voilà la dernière parole du Verbe fait chair, c'est la chair crucifiée qui devient un cri. Et cela peut-être doit éveiller en nous la connaissance de la parole agissante de Dieu. Nous essayons de passer notre temps à masquer notre être par des discours, mais si nous ne le faisions que par rapport aux autres hommes, ça irait à la limite, mais c'est parfois par rapport même à Dieu. Or ce qui nous est demandé justement de reconnaître, et c'est là où nous voulons échapper à cette tentation, c'est de reconnaître le vide même, le désert même non seulement de notre dis­cours, mais parfois de notre être, pour que dans cette solitude, pour que dans ce désert de la vie, il n'y ait parfois qu'un seul cri, le cri de notre détresse qui est en fait un cri de besoin, un cri de dépendance, un cri de désir par rapport au Seigneur. Je crois qu'il n'y a en somme peut-être que cela à saisir. Mais si nous le comprenions pour nous-mêmes, notre vie aurait quel­que chose de changé. "Au commencement Dieu créa. Il dit. Et cela fut".

Frères, cela continue. Dieu dit pour nous, et cela nous fait être. La parole de Dieu se poursuit, elle est annoncée à tous les peuples, elle continue. Et là où la parole accompagne le geste se fait le sacrement c'est-à-dire la grâce même de Dieu. C'est en somme une ouverture et un accueil à cette parole de Dieu, ou mieux encore une confrontation ou un affrontement même à la parole de Dieu pour que nous n'ayons plus l'impression que nous sommes en dehors de ce que Dieu nous propose. Parole de grâce, parole de créa­tion, parole de vérité, parole qui a été opposée à Sa­tan, cri sur la croix qui a été projeté à la face du monde pour qu'enfin cette parole opère et révèle, qu'elle nous fasse effectivement être et agir comme porteur de la Parole de Dieu, comme incarnation d'amour donné et reçu, qui opère dans l'Église, le monde et notre désert, le salut de Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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