AU FIL DES HOMELIES

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DIEU À PORTÉE DE DÉSIR

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année C (1er mars 1998)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Tentation du Christ

 

Contrairement aux apparences, ce n'est pas nous que le diable vise, mais c'est Dieu. Mais comme il ne peut rien contre Dieu, même s'il a essayé, il s'attaque à ce qu'il y a de plus fragile en Dieu : nous. Mais nous ne l'intéressons pas du tout, nous ne sommes rien pour lui. L'enjeu c'est d'atteindre cette puissance, ce vrai pouvoir, cette vérité, cette justice, de l'abîmer, de la mettre en défaut, de la pro­voquer, de la maquiller et de la caricaturer. Alors évi­demment de même qu'il s'attaque à ce qu'il y a de plus fragile en Dieu, c'est-à-dire nous, il va s'attaquer à ce qu'il y a de plus fragile en nous, c'est-à-dire Dieu.

Parce que le diable n'a pas tellement de pou­voir, il n'en a même aucun, et dans ses dossiers in­nombrables, sans cesse repris, il cherche les points faibles de chacun de nous, et notre point faible, c'est justement Dieu, puisque Dieu a pris le risque énorme qu'entre Lui et nous, il y ait une sorte de distance, de délai, attente qui s'appelle la liberté humaine. C'eût été beaucoup plus facile de nous tenir bien serrés contre Lui, dans une proximité rassurante, de nous protéger absolument contre le mal, mais le problème c'est que nous n'aurions pas été libres par rapport à Lui et il n'y aurait pas eu ce que Dieu attend : cette marche solennelle, noble de l'homme, créature qui va librement vers son Créateur.

Et c'est dans cette marche qui est toute notre vie, qui est, j'allais dire infinie, c'est dans cette marche que Satan va tenter de nous faire trébucher, va tenter de nous faire prendre les vessies pour des lanternes, c'est-à-dire de nous dire : "Tu n'es pas si loin que ça et je vais te raccourcir le chemin". Une chose que Satan déteste, c'est quand nous acceptons de nous placer face à l'infini ou face à ce qui nous mène à Dieu et qui de fait relève de l'absolu, là il ne peut rien contre nous. Il n'est plus rien au moment même où nous nous sommes mis en prière, et nous acceptons de déployer devant nous l'immense tapis qui nous mène au ciel. Si nous acceptons que, dans ce long déroulement qui est dans notre âme, qui est à l'inté­rieur de nous, qui s'inscrit dans notre désir fonda­mental, si nous acceptons qu'il n'y ait rien, sinon Jé­sus-Christ, entre Dieu et nous, le diable ne peut rien, c'est pour ça que la meilleure arme que nous ayons, qui est la prière, qui est l'effort de la prière, ce n'est pas l'effort qui nous fait résister au diable, c'est de nous repositionner dans notre véritable vocation de futurs citoyens de Dieu, et non pas des citoyens de cette terre. Alors les armes de Satan, c'est d'abord toujours dans la précipitation, dans le furtif, dans l'immédiat.

La tentation ne vient pas de l'intérieur comme on le croit si souvent, mais elle vient de l'extérieur, elle est tapie à la porte de notre cœur, elle nous convoite. Et nous pouvons ou non ouvrir la porte, et nous avons plus ou moins de force pour résister à l'envie d'ouvrir la porte. Mais le diable a toujours peu de moyens et il n'a pas beaucoup de temps, la meilleure arme contre Satan, c'est d'attendre que l'épreuve passe. La tentation, ce n'est qu'un moment, elle ne tient pas. Alors c'est pour cela qu'il fait vite, qu'il faut que la première flèche qu'il décoche soit la bonne et qu'elle nous touche profondément, c'est le grand truc. Et s'il se trompe, il a raté son coup. Si nous acceptons de laisser un certain délai à la tenta­tion qui nous saisit, nous sommes gagnants. Donc première arme : faire vite.

Deuxième arme : la confusion et la division, nous faire croire que nos pulsions humaines qui sont des pulsions plus animales, qui ne sont pas toujours des pulsions humanisées, sont sataniques. Nous ver­rons qu'il y a une partie en nous qui lui appartient d'emblée et puis une partie qui ne lui appartient pas, nous faire croire que nous sommes divisés en plu­sieurs morceaux, qu'il a déjà prise sur un morceau en nous, il n'a rien, il n'a rien du tout. Et si nous oppo­sons à son désir de confusion l'unité de ma personne, de ma chair à mon esprit, et si j'oppose que j'irai vers Dieu, quoi qu'il en soit avec tout ce que je suis et j'of­frirai même ce qui ne serait pas tellement noble, à Dieu, il ne peut rien contre nous. Il ne faut pas croire qu'il y a une partie en nous qui est d'emblée complice, c'est lui qui nous a fait croire que la sexualité, que toutes nos choses un peu plus animales, plus basses lui appartenaient, elles ne lui appartiennent pas du tout, elles ont été prévues par Dieu pour s'intégrer à un ensemble qui s'appelle l'homme. Et nous ne pou­vons aller vers Dieu qu'avec tout cela, pas séparés de tout cela. Il y a une espèce de fausse idée que si un jour nous nous séparions de notre corps et de tout ce qui compose la vie de notre corps, alors nous pourrions nous élancer plus légers, plus divins, plus angéliques vers Dieu, ça serait mépriser un des dogmes fondamental qui est la résurrection de la chair. Et nous ne pouvons aller vers Dieu que dans ce travail de sculpture que nous faisons avec l'Esprit saint sur notre vie, corps compris.

Donc le diable nous a fait croire qu'une partie était déjà acquise, lui était acquise, par exemple la sexualité. Il nous fait croire qu'il attaque par ce biais-là, mais en fait il vise toujours la relation avec Dieu, parce que confusion et séparation, c'est comme ces fusils qui tirent dans le coin, il nous fait croire qu'il tire à un endroit, mais c'est un autre qu'il vise. Pourquoi ? parce qu'il nous attaque là où nous sommes déjà pas très en forme, mais il y a un endroit où nous ne sommes pas du tout en forme, c'est notre relation avec Dieu puisque nous sommes en cours de préparation, en cours de formation, en cours d'apprentissage. Alors il se déguise et se propose d'être un maître provisoire pour nous amener un peu plus loin, c'est la confusion : on change de maître. Parfois c'est clair, parfois nous voyons bien que nous nous soumettons à quelqu'un d'autre, que nous sommes l'esclave de quelqu'un d'autre. Il nous dit : "Finalement tu as changé de maître, je te propose une nouvelle façon de vivre, un peu plus facile en ce moment, tu en as besoin, tu es fatigué, tu es malade, tu es un peu plus âgé, allez, allez, prenons un peu le temps, je te propose un chemin un peu moins difficile. C'est très difficile d'aller vers Dieu, c'est très difficile, et puis l'Église en ce moment, ce n'est pas terrible". Ce sont toutes les illusions, vous savez c'est comme les magiciens qui vous mettent plein de poudre pour tirer un lapin, mais ce n'est pas un lapin qui sort. C'est une façon de confondre, c'est pour cela que nous sommes en Église, parce que le discernement que nous opérons par la Parole dans l'Église nous fait voir que le lapin est en peluche, mais que de loin on avait l'impression que les oreilles bougeaient. C'est toujours une illusion.

Confusion : "Tu veux devenir un disciple", puisque le projet de Dieu, c'est de devenir un disciple, et puis même mieux encore un ami de Dieu. Et lui, il dit : "Je te propose un esclavage réduit mais effi­cace". Parce que nous sommes en position d'appren­tissage, nous sommes en position de nous soumettre, mais Dieu, Lui, s'est à la fois mis si loin de nous et si proche, Il nous fait tellement confiance que nous sommes obligés d'apprendre par nous-mêmes, avec nous-mêmes et avec son aide, avec notre demande que nous nous formulons, comment nous pouvons aller avec nos deux pieds, nos deux mains et tout le reste, vers Lui, en essayant. C'est comme une maman qui dit à son enfant, qui le met de plus en plus loin pour que l'enfant puisse apprendre, à marcher, c'est l'apprentissage d'une distance qui n'est pas que je m'éloigne de toi et que je ne veux plus de toi, mais c'est pour que tu apprennes à me rejoindre avec ce que tu es, et que tu éprouves de la joie, dit Dieu à l'homme, à cette création que tu es, de cette créature que tu es, elle rayonne de ce que Je lui ai donné, de cette autonomie qui est simplement du fait que je t'aime.

C'est comme une mère avec son enfant, si la mère tenait toujours serré son enfant dans ses bras, l'enfant ne pourrait jamais éprouver par lui-même cette indépendance humaine, cette autonomie hu­maine qui n'est pas qu'il renie sa mère, mais qu'il est doté d'une humanité par laquelle il est capable de marcher, de vivre, de parler, etc … Et c'est Dieu qui, en quelque sorte, n'a cessé de nous saisir et de nous étreindre dans ses bras pour opérer une distance qui à un moment donné nous paraît insurmontable, étouf­fante tellement nous sommes privés de Dieu, que nous acceptons le premier objet qui vient et que nous nous en contentons. Si l'enfant, au lieu de se précipiter vers sa mère, court vers sa peluche ou vers son train électrique, il s'attache à son train électrique, vous verrez la tête de la mère. C'est-à-dire qu'il n'a pas été porté par l'élan du désir qu'elle a mis dans son cœur pour qu'il la rejoigne de tout son être, dans sa liberté. C'est la même chose avec Lui. Que faisons-nous de la liberté ? et donc de la distance que Dieu nous propose et qui est difficile, mais qui est un hommage incroyable à notre propre capacité, Dieu croit en nous. Et Satan ne fait que croire qu'il y aurait un moyen terme, un arrêt provisoire, que nous prenons pour provisoire, mais qui finit par être définitif : baisser les bras, lui remettre notre vie, une partie, mais finalement il grignote, c'est contagieux, et c'est lui qui, progressivement, en se déguisant soigneuse­ment, devient notre maître.

Quel est le fond du problème ? le fond du problème, il est notre désir qui est un désir de l'infini de Dieu, du ciel. Ce désir, c'est ça qui est le plus diffi­cile à vivre, est insatisfait, c'est-à-dire que nous som­mes affamés de Dieu, mais que nous ne le savons plus. Nous sommes en quelque sorte véritablement les pauvres de Dieu, au sens que nous manquons de lui, mais que la soif peut être telle que nous avons oublié que c'est Lui que nous désirions. Et le diable, la ten­tation, c'est de nous faire prendre ces premiers objets, cet intermédiaire, cet immédiat, ce tout de suite, pour un objet qui nous satisfait, faute de mieux. En fait nous acceptons assez rapidement d'être contentés par un peu moins bien. Nous avons perdu la qualité d'être exigeants pour nous-mêmes quant à ce qui pourrait nous satisfaire vraiment en ce monde et qui est à la fois dans ce monde et qui ne l'est pas à savoir Jésus Christ, et que nous avons accepté d'être un peu moins affamés, d'être moins assoiffés, un peu moins dési­rant, mais en acceptant cela, nous nous sommes laissés happer par des objets, non pas qu'ils soient mauvais, mais Satan nous les a mis dans la vision entre Dieu et nous, en nous disant : "Mais tu vois, ça te convient, ce n'est quand même pas mal, cela marche, ce n'est pas génial ". C'est tout le problème de la destinée, c'est que nous nous soumettons progressivement à une façon un peu médiocre d'arranger notre vie alors que Dieu voudrait que nous maintenions haut l'exigence que nous avons de ne nous satisfaire que de Lui et que les objets qui sont les objets, les gens, les évènements, ma vie, qui sont entre Lui et moi restent transparents au désir que j'ai de Dieu.

Et Satan, et je termine là-dessus, c'est son œuvre bien réussie, c'est qu'il s'arrange pour que les objets, quand je dis les objets, je veux dire ce qui est là, immédiatement : mon épouse, ma communauté, le monde, cessent de me parler de Lui, de Dieu. Ce n'est pas de la faute d'ailleurs de ma femme, de ma com­munauté, de ma fraternité, etc …, c'est parce que mon regard que je porte sur ces objets-là, je n'accepte pas de les laisser traverser, transcender par Celui qui les a mis là pour qu'à travers Lui et grâce à eux j'aille plus loin, mais je les prends comme objets définitifs qui, faute de mieux, combleront ma vie. Votre mari n'est qu'un moyen terme pour atteindre Dieu, cela vous console peut-être d'ailleurs, au moins ce matin, il est transparent, c'est pareil pour les femmes. Il y a une transparence qui n'est pas de négliger ce que nous sommes les uns pour les autres, mais nous sommes plus que nous n'oserions jamais être les uns pour les autres, à savoir que nous sommes ses porte-parole permanents de l'au-delà que nous signifions, de l'au-delà que nous étions, et Satan nous fait prendre toutes ces choses-là pour des choses définitives installées, opaques, pleines, d'elles-mêmes, suffisantes, auto-suffisantes et qui nous bouchent totalement la portée, la grandeur, la distance de notre liberté qui nous mène à Dieu.

Que ce premier Dimanche de Carême nous aide à reformuler la beauté, la noblesse de notre vo­cation d'êtres allant vers Dieu et qui ne peuvent pas s'arrêter en chemin, mais qui ont à reprendre douce­ment avec sa grâce, avec notre demande, et c'est là que nous serons toujours plus forts que Satan grâce à la générosité de notre prière qui est d'apprendre pro­gressivement à savoir demander à Dieu comment nous pouvons continuer notre chemin vers Lui et de ne jamais s'arrêter, car c'est Lui qui nous appelle, c'est Lui qui nous attire à Lui, mais jamais sans nous.

 

 

AMEN

 

 
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