AU FIL DES HOMELIES

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L'ADVERSAIRE : UN ABÎME

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année B (12 mars 2000)
Homélie du Jean-François NOEL

 

Il nous faut donc le nommer, l'appeler, le désigner l'adversaire, le tentateur, le diviseur, le menteur, l'homicide en un mot l'Adversaire. Nous sommes menacés par quelqu'un qui n'éprouve pas grand intérêt pour nous, mais grand intérêt pour l'Amour dont nous sommes l'objet. Nous sommes poussière, précaires, inachevés, faillibles, mais ce qui excite le tentateur, notre adversaire favori, c'est cet Amour injustifié, sans raison, sans limites, dont nous sommes l'objet.

Donc, l'action de celui-ci (l'adversaire), c'est de nous couper, de nous faire croire, de nous faire détourner la tête, de nous faire penser que cet Amour n'est pas si illimité, que si injustifié soit-il, il demande quelque justification quand même, etc, etc... II faut donc le nommer : dans la Révélation et dans les textes de l'Écriture s'il est nommé, c'est qu'il pourrait y avoir tentation de ne plus le nommer. Il ne s'agit pas ici de dresser le nombre de cornes et de sabots fourchus de "celui-ci", dont je tairai le nom puisqu'il ne m'inté­resse pas pour ce qu'il est, d'ailleurs l'intérêt que nous pourrions lui porter ne serait peut-être qu'un abîme. Mais "celui-ci", mon adversaire, notre adversaire, rend nos vies plus sinueuses, compliquant l'inachè­vement de nos humanités, travaillant très progressi­vement de distorsions en distorsions. En effet, en ten­dant la main vers la pomme, vers la figue, vers le fruit savoureux, rafraîchissant, qui était sur cet arbre, Eve était certainement bien loin de se douter de consé­quences que son geste allait entraîner, (geste posé cependant à l'abri de tous les regards), et de la relation avec l'abîme de Hiroshima, de l'holocauste, de toutes nos violences. Cela paraît si loin, si étranger que ce premier geste-là et la conséquence qui est si lointaine. Et de fait, le tentateur, l'adversaire, ne désigne pas le mal pour le mal, mais il ouvre la porte à un geste, un comportement, une pensée, qui, l'air de rien, va en appeler un autre, qui va en appeler encore un autre, et qui effectivement, creuseront sous les pieds de nos humanités un abîme, un rien, le néant : la mort !

C'est un tableau assez effrayant qui nous glace et nous sidère, nous immobilise, mais si nous pouvions contempler le Mal, cela correspondrait assez bien à notre réaction parce qu'il n'y a RIEN. Toute l'énergie de l'adversaire n'est que lutte, envie, jalousie face à cet Amour que Dieu lui a proposé comme à nous, mais il l'a refusé, et depuis lors toute sa tactique de combat consiste à faire le vide autour de lui, et par voie de conséquence, à creuser le même vide autour de nous.

Il arrive que nous prenions conscience de sa proximité, car il emprunte bien sûr la voie de notre conscience, malgré ses savants camouflages, ses ma­quillages, car c'est un excellent comédien. Il y a tou­jours à son approche quelque chose de l'ordre de l'in­famie, du médiocre, le langage populaire disait : "ça sent le souffre", disons plutôt que son parfum est porteur de bassesse, de néant, d'abîme, en admettant que de l'abîme émane une odeur quelconque. Mais il s'approche, il est là, présent, En menaçant, répondant bien au nom réel et éclatant pour nous : l'adversaire. Ainsi, il propose à notre conscience un tout petit ar­rangement avec nous-mêmes, dans le secret de nos vies, apparemment un acte sans conséquences, sans suite, sans histoire. Mais, contrairement à lui qui n'a pas d'histoire, étant fixé dans l'immobilité glaciale de son "non" éternel et définitif à l'Amour, notre chance notre force et notre faiblesse, c'est que nous écrivons une histoire qui est celle du dialogue de notre relation à Dieu. Vous aurez remarqué peut-être dans l'évan­gile, que Jésus n'entre pas en dialogue avec lui. Jésus sait qu'il faut éviter de rentrer en dialogue avec l'ad­versaire, parce que c'est dans la parole qu'il est le plus fort, le plus pointu, le plus actif, le plus pertinent. Voyez Eve, elle a commencé à tergiverser, à parle­menter, à essayer de justifier sa prise de position, comme on fait avec les syndicats, et finalement, elle a accepté les quarante heures ou les trente-cinq heures, ou du moins dans ce cas, la pomme.

Dans ce dialogue qu'il voudrait établir, l'ad­versaire fait miroiter toujours une petite compensa­tion, ce petit arrangement qui prend figure de conso­lation de notre malheur intérieur, ces petits égoïsmes finalement acceptés, ces endurcissements, ces haines joliment fleuries et arrosées juste ce qu'il faut pour ne pas les oublier. Et tout cela fait que nous entretenons avec nous-mêmes un endroit où il peut poser sa patte fourchue et son nez crochu, et insidieusement, de consentement en consentement, il peut nous faire glisser dans son néant. D'ailleurs, de mensonge en mensonge, de distorsion en distorsion, nous n'osons plus faire machine arrière, comme si des verrous qui s'ajoutant aux portes de sortie, finissent par blinder notre vie empêchant tout retour en arrière vers la li­berté : nous n'osons même plus penser que nous pou­vons revenir en arrière.

Dans l'évangile de Luc, il est précisé que Jé­sus ne mangea rien durant ces jours-là, et lorsque ce temps fut écoulé, il eut faim. Alors, l'adversaire vient au moment où nous sommes plus faibles, c'est-à-dire là où nous sommes en état de manque : dans la faim dans l'attente d'un pouvoir, et il pose des questions sur ce "nous sommes". Si tu es ... ce que tu es ... tu ne devrais pas accepter cet état de fait. Si tu es le Fils de Dieu : si tu es cet homme, cette femme, tu ne devrais pas accepter cela. Et ce début d'interrogation est comme un dard qui introduit non pas la bonne ques­tion qui nous fait vivre et penser, mais le doute, ce petit venin qui doucement coule goutte-à-goutte, qui va nous détourner et nous faire croire qu'un peu d'au­tonomie humaine finalement ne nous ferait pas de tort, et que nous pouvons nous décharger de cette obligation d'entretenir une relation avec Celui qui est si lointain, si absent, si indifférent.

C'est facile de le repérer, car il vient toujours à l'endroit de nos petits manques qui nous sont diffi­ciles à accepter, mais ce n'est pas commode d'être actif forcément à cet endroit-là. J'ai une proposition à vous faire : lorsque nous prenons conscience par un examen de conscience par exemple, ce qui nous est proposé pendant le carême, dans ce laboratoire dont je vous ai déjà parlé et qui s'appelle la confession, il nous est donné de vivre cette expérience extrêmement lumineuse de pouvoir parler à Dieu lui-même au-delà de la personne d'un prêtre, de pouvoir tenter de s'entendre dire avec des paroles, de prendre acte de ce qui nous menace, et qui en même temps, pourrait être le lieu où Dieu pourrait venir davantage dans notre vie. Face à cette prise de conscience de cette faiblesse, nous avons envie de lutter contre ce qui nous gêne, d'y opposer une résolution ferme, nette, généreuse, digne du baptisé, du chrétien que nous sommes. Mais, attention, il faut d'ailleurs souvent déplacer le centre de notre péché pour imaginer que ce qui nous nous embête ce n'est pas forcément ce qui embête Dieu, c'est ainsi que notre attention va être attirée, non pas à l'endroit où nous sommes trop fai­bles, mais juste à côté, à un autre endroit. Nous n'avons pas à lutter pour nous améliorer, mais nous avons à découvrir le chemin d'approfondissement de notre relation avec Dieu. Parfois nous pensons être à côté du travail que nous devons faire (mais cette pen­sée vient de l'adversaire) : ce n'est pas bien d'agir ainsi, ce comportement est indigne, ces pensées sont malhonnêtes, et du coup, nous mobilisons nos forces intérieures pour lutter contre cette faiblesse qui nous apparaît comme scandaleuse, si en plus elle était connue des autres ! Mais il s'agit bien là d'une pre­mière distorsion, d'une manipulation de l'adversaire pour nous détourner du centre de notre péché. Il nous fait croire qu'avec un peu d'effort, nous en sortirons bien tout seuls, alors que le problème n'est pas là, puisque finalement notre faiblesse c'est notre croix. En fait ce que nous voudrions c'est que l'écharde de notre chair soit ôtée, la croix qui est sur notre dos. Comme je le disais un jour, notre croix n'est jamais belle comme celle qui est là devant l'autel, elle n'est jamais digne, pleine de gloire, ce n'est pas une sorte de grandeur tragique que nous porterions devant les autres, mais elle a toujours douleur, couleur et odeur de nausée, de bassesse, de mesquinerie, de médiocrité, de raideur, de rigidité, c'est toujours si indigne de soi, fais donc un effort, nous croyons reprendre le combat, mais très vite confrontés à notre impuissance, attirés par le désespoir, gagnés par une sorte de lassitude psychologique, nous nous éloignons progressivement, tout doucement, de l'attente et de la confiance en Dieu.

Il ne nous faut pas lutter contre notre faiblesse qui est trop grande pour nous, mais bien orienter tou­tes nos forces vers ce travail, cette sculpture à repren­dre en nous-mêmes, c'est la relation, la confiance, l'ouverture, la générosité par rapport à Dieu, qui a l'air de nous faire travailler comme à côté, de donner un délai à cette urgence intérieure, mais qui en fait est le vrai lieu de la guérison.

Lorsque nous rentrons en nous-mêmes et que nous voulons nous améliorer, cela à équivaut à une rentrée en dialogue avec l'adversaire. Nous discutons de ce que nous pourrions envisager comme efforts pour améliorer tel ou tel aspect infâme de notre per­sonne ou de notre comportement, et nous perdons le temps et l'énergie qui doivent être orientés ailleurs. Dieu ne peut agir en nous en forçant notre volonté, mais son dessein de Salut qui est de nous apporter la guérison, est source de joie et de consolation. Le ca­rême est un moment de combat, c'est vrai, mais lais­sons donc Dieu nous prendre la direction des opéra­tions, à bras le corps, à bras le cœur, à bras l'âme dans ce combat qui nous dépasse, pour nous apporter la guérison suivant son dessein d'Amour et non pas comme nous l'aurions peut-être imaginé nous-mêmes avec toute notre bonne volonté, ou suivant les conseils de l'adversaire.

Frères et sœurs, ne nous laissons pas détour­ner du vrai combat que nous avons à mener, il n'est pas destiné uniquement à renouveler l'image que nous avons de nous-mêmes, mais c'est un combat qui nous mène à renouveler et à fortifier notre relation de confiance avec Celui qui nous offre toujours pas Amour, la guérison de toutes nos faiblesses.

 

 

AMEN

 

 
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