AU FIL DES HOMELIES

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TENTÉS OU TENTATEURS ?

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année C (4 mars 2001)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Qu'est-ce que quarante jours de tentation pour le Christ ? Apparemment peut-être ce n'est pas grand-chose, pour Celui qui est fils de Dieu de passer quarante jours dans le désert, d'être tenté par le diable. N'est-ce pas plus aisé, plus facile pour Lui, que pour beaucoup d'entre nous qui connaissons par­fois dans nos vies beaucoup plus d'épreuves, voire un désert continu, que ce soit un désert psychique, affec­tif, spirituel ? Les tentations, nous le savons bien, nous abordent très souvent. Jésus qui a, Lui, le pou­voir, la Vie, a toutes les capacités, d'ailleurs, le diable le sait, il le lui dit : "Tu peux changer ces pierres en pains, tu peux descendre du faîte du Temple, tu peux avoir tous les royaumes".

Les quarante jours au désert, c'est un temps, un moment, et l'on pourrait être ramenés à ce que nous disent les exégètes à ce sujet, qui considèrent ce temps comme un thématique biblique. On sait combien cette thématique biblique est importante, puisque les Hébreux ont fait eux aussi l'expérience du désert : c'est pendant quarante ans qu'ils vont passer à être tentés, à souffrir, à être éprouvés. Ainsi, le Christ aurait simplement récapitulé l'Écriture pour montrer que pour Lui aussi, son Exode passe d'abord par le désert avant d'entrer dans la plénitude de la mission, ou de cette Terre Promise par le mystère de sa résurrection.

Oui mais voilà, il y a une phrase dans l'évan­gile de Luc qui me paraît intéressante : "Ayant épuisé toutes les formes de la tentation le diable s'éloigna de Lui pour revenir au temps marqué". En fait, contrai­rement à ce que l'on pourrait croire de prime abord, ce n'est pas terminé, le diable doit revenir au temps mar­qué. Je ne serai certainement pas le premier à le dire, mais ce "temps marqué", cet autre désert, cette autre épreuve pour le Christ n'est rien d'autre que le désert de la Croix et l'épreuve de la Passion. On pourrait mettre en parallèle ce que le Christ éprouve face au diable au désert et ce qu'il subit sur la Croix. Oui, posséder tous les royaumes du monde, le Christ sait ce que cela signifie lorsque pendu au gibet il est bien écrit qu'Il est le roi. Il n'y a aucun problème de "royauté" à ce niveau-là. Oui, avoir faim et pouvoir transformer les pierres en pains, le Christ sait ce que cela veut dire dans un désert, d'avoir faim et soif, c'est une parole et un cri qu'Il pousse Lui-même : "J'ai soif !" Il connaît cette détresse et Il connaît jusqu'où va l'épreuve d'une soif bien plus grande encore que sim­plement celle de boire. Il sait aussi que l'Écriture dit bien que les anges le porteront, Il peut descendre du faîte du Temple, mais Il ne sera Lui, que descendu de la Croix, recueilli effectivement par les anges dans le tombeau, pour qu'au petit matin de Pâques ils disent : "Nous l'avons porté ... Il est vraiment ressuscité!"

Il a fait son Exode, Il a fait son désert. Mais il faut prendre garde aussi à la manière dont le Christ est tenté sur la Croix. Je ne parle pas de "La dernière tentation du Christ", qui ne m'intéresse guère, je veux parler de la manière dont le diable revient au temps marqué. Il faudrait reprendre le même évangile de Luc et y découvrir les formes de la tentation du Christ sur la Croix. "Les chefs eux, se moquaient : "Il en a sauvé d'autres", disaient-ils, "qu'Il se sauve Lui-même s'il est le Christ de Dieu, l'Elu". Les soldats eux aussi se gaussèrent de Lui, s'approchant pour Lui présenter du vinaigre ils disaient : "Si Tu es le roi des juifs, sauve-toi toi-même". L'un des malfaiteurs suspendu à la croix l'injuriait : "N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même et nous aussi ?" Dans le même évangile de Luc, les chefs, les soldats et celui qui meurt à côté de Lui, disent la même choie que le diable : "Si tu es le Christ ... Si tu es le roi ... Si tu es le Messie ... sauve-toi toi-même. Tu en as sauvé d'autres et moi qui suis avec toi, comme sur la croix, sauve-moi avec toi !" Le diable est bien revenu au temps marqué. Mais, atten­tion, ce n'est pas le diable fourchu et cornu de nos pignons d'églises, ce n'est pas celui qui est sur cette icône, d'ailleurs je l'ai toujours trouvé "trognon" ce diable-là. Regardez-le, vous verrez qu'il a un regard un peu triste et mélancolique, et cela m'a rappelé quelqu'un, je vous le dis tout simplement, c'est un peu "moi" !

Oui, je crois que là est la vraie question. Le diable revient au temps marqué, mais il ne prend pas des apparences monstrueuses, ce serait trop facile de le reconnaître et il n'est pas bête, même si on le représente sous forme de bête. Il est là tapi derrière nos cœurs comme le dit l'Écriture, à la façon d'une bête en attente d'une proie, et c'est là que se trouve toute la difficulté. Parce qu'au temps marqué lorsque le diable revient, il prend mon visage, il prend nos visages. Comme il a pris le visage des chefs, des sol­dats et du larron ! Quand il revient au temps marqué, je comprends que les gens disent : "Oh, moi le diable je n'y crois pas trop, ce sont des histoires". Je suis entièrement d'accord avec eux. Mais quand je vois nos visages, alors là parfois, je crois au diable, pas de problème ! La question est alors de savoir non pas si pour le Christ cela a été facile ou pas, mais bien de savoir si nous sommes du côté du "tenté" ou du côté du "tentateur" ! Nous sommes bien plus souvent hé­las, tentateurs que tentés. Oui, certes, nous sommes tous tentés, mais je dirai que "là où le péché a abondé la grâce a surabondé." Mais être tentateurs... Etre tentateurs ? Nous l'avons tous fait un jour ou l'autre avec Dieu c'est plus facile, mais il en a l'habitude : "Si tu es Dieu, si tu es le Christ, si tu es le Messie ?" Tu pourrais, toi Dieu, faire quelque chose, si ce n'est pour moi, au moins pour les autres. Mais quand le visage du tentateur s'adresse non seulement à Dieu, mais aussi aux autres ? Peut-être seulement sous forme de demande : si tu as du pouvoir, si tu as des royaumes avec toi, et nous induisons tout ce qui est possible derrière cela, compromissions, lâchetés, parfois même massacres, derrière le visage du royaume. Et si tu as des richesses, tu peux les utiliser, tu peux m'aider, tu peux faire ceci et cela ! Si tu as du pain, tu peux trans­former le monde et aller plus loin, pourquoi ne fais-tu pas ? Et puis si tu es ce que tu dis, si tu m'aimes ? Ah ! si tu m'aimes ! Que tu sois mon parent, mon amour, mon ami, si tu m'aimes, tu pourrais en faire des choses pour moi. Oui, le tentateur est souvent revenu au temps marqué.

Peut-être que pour nous le carême sera de discerner, comme le dit la lecture du Mercredi des Cendres "un chemin de la mort et un chemin de la vie". Il y a les tentés, et il y a le tentateur. Il faut es­sayer de discerner où nous portent nos actions, nos manières d'être, pas seulement avec Dieu mais aussi avec les autres, ce que nous induisons dans notre comportement, dans le faire, dans le langage. Le dia­ble connaît bien les Écritures, il en cite un passage à chaque tentation devant Jésus. Le diable pourrait être assis là, sur la place qui est vide au premier rang, un bon chrétien, connaissant très bien ses Écritures, il pourrait peu à peu ainsi nous donner l'illusion que par jalousie, nous avons été trompés.

La dernière parole que le Christ prononcera sur la Croix est une parole de Dieu qu'on n'avait pas l'habitude d'entendre et qui n'est peut-être pas dans la Bible au départ c'est un cri. C'est la seule parole qu'Il laissera et c'est ce cri-là qui nous dit pourtant combien le Christ Lui a compris que le véritable péché de l'homme c'était de croire à ce pouvoir, à cette perti­nence de sa vie, d'être capable de dire à l'autre : "Si tu es, tu peux" ! C'est faux, parce que le Christ qui "est" sait Lui ce que cela veut dire, Il ne répond que par un cri, c'est sa dernière parole, parce qu'Il n'a plus d'autre parole, d'autre mot que celui de la détresse, de la souf­france pour aller jusqu'à nous racheter là où nous, nous l'avons crucifié.

Que notre carême nous ouvre en ce temps fort, idéal, à la possibilité de reconsidérer en nous ce qu'est l'œuvre de Jésus par rapport à notre œuvre de péché. Oui, je préfère encore être tenté que d'être le tentateur !

 

AMEN

 

 

 
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