AU FIL DES HOMELIES

Photos

HOMME, QUEL EST TON DIEU ?

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de carême - année A (17 février 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, la scène que l'évangile nous propose en ce début de Carême est tout à fait capitale, fondamentale, je dirai qu'elle est "originelle". Originelle, pas seulement parce qu'elle se situe au début de l'évangile, de la vie publique du Christ, immédiatement après son baptême, mais plus profondément, parce qu'elle récapitule par avance tout le mystère du Christ, très spécialement le mystère de sa Pâque, elle est comme la face invisible, secrète, entre Jésus Fils de Dieu et l'esprit du Mal, la face invisible, mystérieuse, transcendante du drame qui se réalisera, qui se déroulera pendant la Passion et la Croix.

Cette scène est pour le moins surprenante. Voilà que Jésus, Dieu, se trouve en face du Mal, et Il accepte d'entrer en dialogue avec lui. Dieu qui est totalement étranger au Mal, dont on a pu dire qu'Il n'avait pas idée du Mal, Dieu qui ne peut en aucune manière concevoir ce que c'est que le refus, la fermeture, l'éloignement, ce que c'est que l'absence d'amour, Dieu se trouve en face de l'esprit du Mal et Il accepte de lui parler. Cette scène est originelle en une autre sens, car, il est évident, et la liturgie vient de le souligner, que cette rencontre de Jésus avec Satan, évoque, rappelle, récapitule le commencement de l'humanité, la rencontre d'Eve et d'Adam avec Satan. Et quand Eve avait accepté de répondre à Satan qui lui disait : "Dieu vous a interdit de manger des fruits de tous les arbres du jardin ?" -"Non, dit-elle, Il ne nous a pas interdit". A partir du moment où le dialogue est engagé, elle est perdue ! Ce dialogue si dangereux avec l'esprit du Mal, Jésus accepte à son tour de le tenir. Et remarquons, que ce dialogue commence de façon étrange :"Si tu es Fils de Dieu". Il va le répéter à chaque tentation : "Si tu es le Fils de Dieu". Satan parle à Jésus comme au Fils de Dieu, il s'adresse non pas à l'humanité de Jésus mais à sa filiation divine. Il va droit au cœur du mystère de Jésus : "Si tu es le Fils de Dieu, agit en Fils de Dieu, transforme ces pierres en pains, puisque tu as faim, puisque les hommes ont faim, puisqu'ils ont besoin de toutes sortes de produits pour vivre. Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi sans crainte du haut du Temple, les anges te porteront dans leurs mains et comme on dirait, tu feras un tabac. Si tu es le Fils de Dieu, tous les royaumes de la terre, je te les donne. Prends le pouvoir. Sois le chef, mène l'humanité par ta force et ta puissance. Si tu es le Fils de Dieu !"

Remarquez qu'à toutes ces injonctions du diable qui s'adressent à Jésus comme Fils de Dieu, Jésus va répondre en homme, seulement en homme. Jésus va répondre comme un homme éclairé par la Parole de Dieu : "L'homme ne vit pas seulement de pain. L'homme ne doit pas tenter son Dieu. L'homme ne doit adorer que Dieu seul ". Quel paradoxe. Jésus aurait pu répondre en disant : "Satan, tu n'es qu'un menteur, tu es le père de tout mal et de toute erreur, tu es homicide dès l'origine, et Je te brise, Je t'écrase par la puissance de ma sainteté, de ma transcendance". Jésus ne fait rien de semblable. Au fond, les réponse que Jésus fait à Satan, Adam, vous et moi, aurions pu les faire exactement de la même manière. Nous savons, comme Jésus, que "l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de la Parole qui sort de la bouche de Dieu". Nous savons que l'homme ne doit "adorer que Dieu seul". Nous savons que l'homme ne doit pas "tenter Dieu". "Tenter Dieu"... Remarquez c'est bien le mot "tentation" ! Autrement dit, ce que fait Satan, ce n'est pas simplement de tenter, comme il l'avait fait avec Eve et Adam, mais cette fois-ci il tente Dieu, il essaie de faire trébucher Dieu. "Si tu es le Fils de Dieu". Remarquez là encore, la parenté avec la scène des origines : qu'avait dit Satan à Adam ? "Vous serez comme des dieux". Là aussi la parole de Satan visait à promouvoir une magnificence divine qu'il fait miroiter aux yeux d'Adam et Eve : "Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal". Et vous savez que dans le vocabulaire ancien, celui qu'utilise la Bible, "connaître" ne signifie pas seulement une connaissance intellectuelle, mais connaître le bien et le mal, c'est en avoir l'expérience et la maîtrise, c'est au fond, décider ce qui est bien et ce qui est mal. "Vous serez comme des dieux, parce qu'au lieu de vous soumettre à un commandement que Dieu vous a donné : tu ne mangeras pas de ce fruit, vous déciderez vous-même ce qui est bien, et ce qui est mal".

Ce qui est remarquable dans tout ce dialogue, c'est que Satan présente à Jésus en lui disant : "Si tu es le Fils de Dieu", une certaine vision de Dieu. Celle que nous avons dans la tête, celle que le monde se fait de Dieu, un Dieu dont le propre est de se réaliser par la toute-puissance : transforme les pierres en pains, jette-toi du haut du Temple, prends le pouvoir sur la terre entière. Il s'agit toujours de puissance, de pouvoir. Il s'agit d'un Dieu qui s'impose, qui écrase et domine. Et c'était bien le même Dieu que Satan proposait à Adam et Eve : un Dieu qui décide, et sous-entendu arbitrairement, ce qui est bien et mal. Quand Dieu avait dit : "Ne mange pas du fruit de cet arbre", commandement symbolique certes, il disait vraiment la vérité, "tu en mourrais". Si tu te séparais de la Parole que Je te donne, pour faire simplement ce qui te passe par la tête, si veux devenir ton propre maître, si tu veux refuser la relation avec Moi, cette relation qui n'est pas seulement d'obéissance, mais de communion, d'amour, si tu veux être seul maître de ta vie, tu mourras. Dieu avait dit la vérité. Et Satan menteur, dit : "Pas du tout, le commandement de Dieu, c'est un commandement arbitraire, il a dit cela simplement pour être le maître et s'imposer à vous, pour que vous soyez soumis comme des esclaves à ses caprices. En réalité, si vous mangez de ce fruit, vous allez devenir comme Dieu, capables arbitrairement de décider selon votre caprice ce qui est bien et ce qui est mal".

Voilà l'idée que Satan se fait de Dieu, voilà l'idée qu'il veut mettre dans notre esprit, un Dieu qui écrase, un Dieu qui domine, un Dieu qui réduit à rien son interlocuteur, un Dieu pour qui l'homme n'est qu'un esclave, un Dieu qui commande arbitrairement ceci ou cela. Et c'est ce Dieu-là qu'il propose comme idéal à Adam et Eve : "Vous deviendrez comme des dieux, comme ce dieu-là que je vous décris". Et c'est le même dieu qu'il présente à Jésus : "Si tu es Fils de Dieu, tu peux faire n'importe quoi, il suffit que tu déploies ta puissance, et tout le monde se soumettra". Le dieu de Satan n'est pas le vrai Dieu, ce n'est pas le Dieu de Jésus-Christ. Jésus-Christ répond à Satan non pas par l'usage de la puissance, non pas par l'usage de sa transcendance qui pourrait nous écraser et écraser Satan aussi, Jésus répond par un Dieu qui parle à l'homme comme à un partenaire, comme à un compagnon, l'homme qui ne doit pas tenter son Dieu, l'homme qui doit vivre de la Parole de Dieu, l'homme qui doit se recevoir avec adoration des mains de Dieu. L'homme qui est appelé à être en face de Dieu une personne en face d'une autre personne, dans un dialogue qui devient un dialogue d'amour et de communion. Voilà le Dieu véritable, voilà le Dieu de Jésus-Christ. Et au fond, la tentation pour Satan, c'est toujours un mensonge qui ne porte pas sur les pains, les pierres, le pouvoir ou tout ce que vous voudrez, mais qui porte sur le Visage même de Dieu. La tentation c'est de mentir sur ce qu'est Dieu. Il veut induire dans l'esprit d'Adam et d'Eve, que Dieu est un potentat arbitraire qui s'impose à eux et les écrase et devant lequel la dignité de l'homme est de se révolter. Et c'est ce qu'ils feront, sans voir que cette révolte provient d'un mensonge sur Dieu, d'une erreur sur Dieu, d'une erreur instillée par Satan dans leur esprit et qui les a conduits à transformer la dépendance de communion et d'amour, en une dépendance d'esclavage. Ils ont pris la dépendance que l'on a à l'égard de celui qu'on aime et qui nous aime, pour une dépendance qui n'était qu'un esclavage et une domination.

Et c'est de la même manière qu'il tente Jésus. Il tente Jésus en lui proposant d'agir en Dieu, mais à sa manière à lui, Satan, à la manière dont lui Satan conçoit Dieu, un Dieu qui s'imposerait par les miracles, par les merveilles, les prodiges, par la magie, un Dieu qui tire les ficelles du monde, un Dieu qui fait tout marcher comme des pantins, un Dieu qui impose son pouvoir à l'homme. Et Jésus lui répond en ne choisissant pas cette voie qui n'est divine qu'aux yeux de Satan et de ceux qui se laissent influencer par lui. Il prend la vraie voie divine qui est celle du dialogue, du respect, de la communion, de l'amour, de la promotion de l'homme. Tel est le dessein de Dieu : que l'homme devienne son fils, son ami, son partenaire, celui qui va partager la vie même de Dieu. Dieu n'a pas créé l'homme pour en faire son esclave, son serviteur, pour mettre la main sur lui, Dieu a créé l'homme pour l'élever à partager sa vie, à partager son bonheur. C'est tout autre chose. Et le Salut pour ce Dieu-là, pour le Dieu de Jésus-Christ, pour le Dieu véritable, ce Salut n'est pas un déploiement de puissance qui écraserait ses ennemis, mais le Salut consiste à se faire homme, homme parmi les hommes, et c'est pourquoi Jésus répond comme un homme, et en se faisant homme, à assumer sur Lui toute la destinée des hommes, tout ce que sont les hommes depuis Adam, tout ce que sont ces pauvres hommes, fragiles, faibles, démunis, pécheurs. Jésus va prendre sur Lui le péché du monde, et Il va en mourir. Dieu va mourir à cause du péché du monde, écrasé par le péché du monde, par amour pour le monde, car "Il a tellement aimé le monde" qu'il s'est donné à lui, Lui le Fils unique, "non pour le condamner, mais pour le sauver" (Jean 3, 16-17), et Il a tellement aimé le monde qu'Il est allé avec cet amour infini jusqu'au plus profond de l'expérience de la mort, de l'expérience du mal, de l'expérience du péché qui nous écrase, et là, son amour a triomphé dans la faiblesse.

C'est cela la véritable voie de Dieu, c'est cela la véritable puissance de Dieu et le véritable chemin que Dieu choisit. C'est cela le chemin que Dieu a choisi pour nous, pour retrouver Adam là où il s'était égaré, pour venir à sa rencontre, pour le ramener sur le chemin de Dieu, pour le ramener et nous avec lui, car Adam nous résume tous, nous sommes tous récapitulés en Adam, et Jésus le nouvel Adam nous récapitule à nouveau, mais cette fois-ci, pour nous ramener au Paradis, pour nous sauver, pour nous délivrer de ce faux-dieu de Satan, que Satan instille sans cesse dans nos esprits, un dieu de puissance, de pouvoir qui nous écraserait, et pour nous conduire dans le mystère infini et admirable du Dieu qui est Amour et qui veut nous faire entrer dans le bonheur de cet Amour.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public