AU FIL DES HOMELIES

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SATAN : MYTHE OU RÉALITÉ ?

Gn 2, 7-9 et Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année C (4 mars 2001)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Autun : Tentation du Christ au désert 

F

rères et sœurs, au cœur de ce premier dimanche de carême, il y a donc l'affrontement de Jésus avec le diable, avec Satan. Le diable, cela veut dire : le diviseur. Satan, c'est l'Accusateur, celui qui au début du livre de Job plaide contre l'homme en face de Dieu (Job, 1, 6-11 et 2, 1-7). Le livre de l'Apocalypse dit que ce Diable, ce Satan, c'est aussi celui qui a été le Tentateur dès l'origine (Ap.12, 9), et nous avons écouté ici cette première tentation. Nous avons entendu que parlant avec Ève, le Tentateur lui a menti en lui disant que les paroles de Dieu : "Vous ne mangerez pas de l'arbre qui est au milieu du jardin, sinon vous mourrez" (Gn. 3, 3) n'étaient pas des paroles vraies, mais un moyen d'asservir l'homme, de le réduire en esclavage, d'en faire un simple serviteur des fantaisies de Dieu. C'est pourquoi l'évangile de saint Jean nous dira à propos de ce diable, de ce Satan, qu'il est menteur et père du mensonge, et qu'il est homicide dès l'origine puisqu'il a conduit nos premiers parents à la mort, la mort du cœur, le refus de Dieu, la séparation d'avec l'amour que Dieu leur proposait. (Jn. 8, 44) 

       Nous sommes donc en face de cet élément de notre foi, de la révélation évangélique : il y a un Prince du mensonge et du mal, dont Jésus dira qu'il est le Prince de ce monde (Jn, 12, 31 et 14, 30). Dans l'évangile de ce matin, nous avons entendu Satan dire : "Je donne les royaumes du monde à qui je veux, parce que j'en ai reçu le pouvoir" (Lc 4, 6). Il est bien le Prince de ce monde. Nous sommes donc conduits à réfléchir sur cette personne de Satan. 

       La première réflexion est : s'agit-il vraiment d'une personne ? Notre civilisation moderne aime interpréter les personnes dont il est question dans des récits, comme étant des figures mythiques et symboliques. Ce prince du mal et du mensonge ne serait-il que la personnification littéraire de ce que nous avons dans notre propre cœur et qui est une tendance permanente à nous affranchir de la loi de Dieu, à vouloir mettre notre liberté dans la capacité de faire n'importe quoi et de décider nous-même de ce qui est bien et ce qui est mal ? Le récit de la Genèse attribuerait ces pensées et ces paroles à Satan par une sorte d'artifice littéraire en personnifiant les tendances qu'il y a dans notre propre cœur. Sommes-nous en face de la révélation de quelqu'un, ou sommes-nous seulement en face d'une présentation artistique si l'on peut dire, ou symbolique en tout cas, de ce qui se passe dans notre propre cœur. 

       Je voudrais vous dire d'abord que si ce Satan qui dialogue dans l'évangile avec Jésus au désert n'était que la personnification artificielle des sentiments que nous portons dans notre cœur, cela supposerait que ce dialogue avec Jésus serait un dialogue de Jésus avec les penchants mauvais qu'il porterait lui, Jésus, dans son propre cœur. Vous voyez que cette interprétation minimaliste de Satan nous conduit à penser qu'il y a dans le cœur de Jésus une semence de péché, une semence de mal et que le dialogue que nous présente l'évangile, serait au fond, la lutte intérieure de Jésus entre sa volonté de faire le bien, et la tentation de faire le mal qu'il porte en lui. C'est évidemment, une conception incompatible avec notre foi en Jésus Fils de Dieu, Dieu lui-même. Dieu n'est pas quelqu'un qui serait soumis à la tentation du mal, au risque de réduire à néant toute la foi chrétienne. 

       D'ailleurs, la scène du premier Paradis avec Ève et Adam, nous conduit un peu à une conclusion similaire: si le serpent n'était qu'une manière figurée de parler des tendances qu'il y a dans le cœur d'Adam, des tendances vers le mal, vers le refus de la Loi, vers le refus de Dieu, cela supposerait que Adam, avant même le péché, porte déjà en lui la semence du péché. Par conséquent Adam aurait été créé par Dieu avec en lui cette tendance au mal, alors la création de Dieu ne serait plus bonne, comme nous le dit la Genèse : "Dieu vit que cela était bon, Dieu vit que cela était très bon" (Gn. 1, 31). Il y a donc dans cette présentation de Satan, du diable, comme une simple manière imagée d'exprimer notre fragilité intérieure, quelque chose qui n'est pas compatible avec notre foi. 

       Alors, je pense que cette tentation que nous portons en nous de dépersonnaliser la figure de Satan est une ruse de Satan lui-même. En tout cas, c'est une interprétation que nous donne Denis de Rougemont dans un petit livre qui s'appelle : "La part du diable" (Gallimard, 1982), et dans lequel il nous montre que la suprême astuce de Satan, c'est de faire croire qu'il n'existe pas. Je vous lis quelques lignes de ce texte : "L'Ange déchu nous dit : il n'y a pas d'autre espérance. Le Prince de ce monde nous dit : il n'y a pas d'autre monde. Le Tentateur nous dit : il n'y a pas de juge. L'Accusateur, le Satan, nous dit : il n'y a pas de pardon. Le Menteur résume tout en nous offrant un monde sans obligation, sans sanction, un monde fermé sur soi, recréé sans cesse à l'image de nos complaisances. Il n'y a pas de réalité. Enfin, ce Diable qui est Légion nous dit le dernier blasphème : il n'y a personne ! Satan veut nous faire croire qu'il n'y pas d'autre monde ? Si nous le croyons, il se trouve qu'aussitôt nous ne pouvons pas croire en Dieu, ni en Satan lui-même, car s'il n'y a pas de ciel comme nous le dit Satan, il n'y a pas d'enfer ni de maître de l'enfer. S'il n'y a pas de juge, il n'y a pas non plus de faute ni donc de bien et de mal. S'il n'y a pas de vérité, il n'y a pas non plus de mensonge ni de menteur pour dire le contraire de la vérité, si celle-ci n'existe pas. S'il n'y a personne enfin, il n'y a pas non plus "Lui". La preuve que le diable existe, agit et réussit, c'est justement que nous n'y croyons plus" (chap. 12, p. 48-49).

       Je crois qu'il est important que nous comprenions que le mal dans le monde est plus qu'un épiphénomène de notre cœur fragilisé. Je pense qu'il y a dans l'histoire des hommes des événements dont le caractère diabolique nous manifeste qu'ils viennent d'ailleurs que de leurs acteurs immédiats. Je pense par exemple que les chambres à gaz, les camps de la mort, cette manière d'éradiquer certaines races réputées inférieures, dépasse la culpabilité personnelle de chacun des membres du nazisme. Il y a plus dans le résultat qu'il n'y a dans l'intention. Certes, je ne dis pas que ceux qui ont adhéré au nazisme étaient purs de tout péché, mais il y a quelque chose d'incommensurable dans le résultat du mal. Derrière ces hommes, derrière Hitler lui-même, il y a beaucoup plus qu'une pensée humaine, il y a quelque chose d'infini dans le mal. Nous voyons bien souvent que nos peurs, nos manques de courage, nos manques de personnalité, nous font complices de choses qui nous dépassent et qui vont ruiner la vie de l'humanité. Par exemple, aujourd'hui encore, des peuples entiers meurent de faim. Je ne dis pas que nous avons décidé de les laisser mourir de faim, mais nous-mêmes, et les gouvernements qui résultent de nos choix, ne prennent pas les moyens efficaces de sauver ces hommes de la mort. Personne n'a voulu mettre à mort ces peuples qui ont faim et pourtant l'accumulation de petites lâchetés, de petites compromissions, l'accumulation de notre recherche du plaisir, du bien-être, de la consommation, finit par aboutir à ce résultat. Nous sommes homicides sans le vouloir, nous participons à notre place à cette destruction de l'humanité ou de la planète. Je crois que la disproportion entre ce qui se passe dans le cœur des hommes, même les plus mauvais, et ce qui en résulte dans l'histoire de l'humanité, la disproportion est telle qu'il faut qu'il y ait quelqu'un pour penser ce mal, pour le prévoir, pour le préparer, pour insinuer dans nos cœurs tout ce qui fera de nous, peut-être involontairement, des complices de ce mal, et qui fait que par addition de toutes les culpabilités des uns et des autres, nous aboutirons à un résultat de multiplication du mal. 

       Jésus s'est affronté au mal de cette manière. Il a lutté non pas contre telle ou telle tentation ou imperfection de nos cœurs, mais contre le Prince des ténèbres, contre les puissances de ce monde, contre tout ce qui va dans le sens de destruction et de la mort, car comme le dit l'évangile, le diable, Satan, est homicide dès l'origine, et son but c'est véritablement la mort. "Dieu n'a pas fait la mort (1, 13), nous dit le livre de la Sagesse, mais c'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans le monde" (Sg. 2, 24). Ne réduisons pas l'ampleur de ce que nous avons à vivre, sachons regarder en face cette puissance du mal à laquelle nous sommes appelés à nous affronter chacun pour notre compte, et surtout tous ensemble, en Église, en disciples du Christ, à nous y affronter comme Lui-même s'y est affronté. 

 

       AMEN

 


 

 

 
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