AU FIL DES HOMELIES

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CETTE OMBRE QUI N'EST PAS LA NÔTRE NI CELLE DE DIEU !

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année B (9 mars 2003)
Homélie du Yves HABERT

 

Il y a une convergence de trajectoire, j'ai l'impres­sion que c'est la même chose pour Dieu, comme pour nous. Jésus est baptisé, immergé dans le Jourdain et aussitôt le "confirmatur" du Père, la confirmation du Père : "Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, en lui j'ai mis tout mon amour", et Il est poussé par l'Esprit au désert. Il y a là dans la vie de Jésus comme une sorte d'attestation extérieure, quelque chose qui vient d'en-dehors de Lui-même, et la résis­tance à la tentation qui est comme l'attestation inté­rieure, où Il manifeste, Il signe sa dignité de Fils de Dieu, quand seul dans le désert Il voit une ombre qui n'est pas la sienne ni celle de Dieu.

Nous, c'est pareil. Nous, il y a notre baptême, notre confirmation, où nous sommes marqués de l'Es­prit Saint, le don de Dieu, la confirmation qui n'est pas le fait de confirmer deux ou trois croyances que j'ai, mais qui est vraiment le Père qui dit : "Celui-ci est mon fils bien-aimé", c'est pour cela que c'est l'évêque qui le dit à chacun des confirmés insépara­blement du baptême, attestation extérieure, et l'attes­tation intérieure, cette sourde résistance que nous offrons à la tentation, quand dans nos vies se trouve une ombre qui n'est pas la nôtre et qui n'est pas non plus celle de Dieu.

Donc, il y a là une sorte de convergence que je trouve assez remarquable. Pourquoi Jésus a-t-Il été tenté ? Il a été tenté pour notre salut, c'est évident. Tous les gestes sauveurs du Christ, comme les gestes de la "chanson de geste" du chevalier, tous les gestes sont porteurs de salut, sinon on ne fêterait que les trois jours saints, les trois jours qui ont ébranlé le monde, le vendredi, la croix, et la résurrection. Mais je crois que le sens du carême c'est que chaque geste du Christ est un geste qui nous sauve. Et tout ne se ramasse pas seulement dans les trois jours qui ont changé le monde, mais chacun des gestes que nous allons contempler pendant ce carême sont des gestes sauveurs. C'est vraiment pour nous et notre salut. "Tout ce qui a été assumé a été sauvé" dit un Père de l'Église. Sa mort nous a sauvé de la mort, ses larmes nous ont sauvé des larmes, ses tentations nous ont sauvé de nos tentations. Tout ce qu'Il a pris sur Lui, même cette part d'ombre qui nous fait rechercher la gloriole, qui nous fait rechercher l'accaparement, même cette part d'ombre en nous, cette part la moins reluisante, cette part où la lumière ne semble pas s'ac­crocher, Il a voulu la prendre sur Lui, et on serait beaucoup plus seuls dans les tentations, s'Il n'avait pas voulu prendre précisément cette part d'ombre. Je crois que le propre de la tentation, c'est de nous isoler, c'est de nous placer face à cette ombre de nous-mêmes qui n'est pas nous-mêmes et d'avoir un autre côté, la lu­mière qui nous permet à la fois de démasquer l'ombre et de chasser l'ombre. Inutile de résister à la tentation si vous n'avez pas Jésus à vos côtés, parce qu'il est là pour nous inonder de sa grâce.

Il est là aussi pour nous exhorter à la vigi­lance, parce qu'on aurait quelquefois tendance à croire parce qu'on est un chrétien bien sous tous rapports, que les quelques malheureuses œuvres que l'on peut mettre en avant nous préserveraient, nous feraient échapper à la tentation. Je crois qu'il est là pour nous exhorter à la vigilance, parce que si le plus saint d'en­tre nous a été tenté, à combien plus forte raison, nous qui sommes si faibles et si fragiles. Je crois qu'être tenté signifie souvent, et les Pères de l'Église ou les Pères du désert sont bien d'accord là-dessus, être tenté signifie à chaque fois, un avancement dans la vie spi­rituelle. Et ce sont les sanctifiés, ceux qui s'appro­chent de la victoire qui sont tentés. Les tentations grandissent en proportion de l'avancement de nos vies vers la victoire. Plus nous touchons au but, plus les tentations quelquefois se font plus précises, plus raf­finées. Je crois que nos pauvres œuvres, celles que nous pouvons présenter comme cela, sont ultimement purifiées par ces tentations aussi. Cet orgueil qui nous ferait que ces œuvres ont un certain poids, quand vient l'heure du doute, quand vient l'heure de la tenta­tion, on s'aperçoit que, non, finalement, elles ne pè­sent pas très lourd.

Je crois que cela a aussi avec cette valeur de vigilance, une valeur d'exemple. La vie de Jésus a été exemplaire, et en suivant le récit de saint Luc qui est le plus précis (saint Marc est beaucoup plus discret, il parle des bêtes sauvages, mais il ne relate pas tout ce dialogue), en plagiant Pascal on pourrait dire qu'on ne croit que les témoins qui se laissent tenter, comme on ne croit que les témoins qui se laissent égorger. S'Il est passé par là, s'il a été tenté, Il doit aussi nous montrer comment faire. Il y a cette manière très parti­culière du Christ de ne pas rentrer en dialogue avec la tentation. Il ne cherche pas à tisser le moindre fil avec cette tentation. Tout de suite, Il coupe, et Il coupe à travers la Parole de Dieu, et même quand le diable singe la Parole de Dieu, Il trouve encore le moyen de couper avec la Parole de Dieu, de trouver une Parole de Dieu qui vient comme à l'intérieur des deux autres, pour signifier ce veulent précisément dire ces deux Paroles du diable.

Valeur de vigilance. Valeur d'exemplarité. Mais je crois surtout aussi, à un niveau qui nous tou­che peut-être plus qu'on ne le pense, quelque chose qui doit inspirer confiance en sa miséricorde. S'Il a été tenté, s'Il a éprouvé Lui-même cette manière très par­ticulière que l'ombre utilise pour venir attaquer la lumière, s'il a cette manière très particulière d'avoir exprimé, d'avoir porté cela dans sa vie, alors Il saura nous comprendre, Il saura comprendre nos tentations, Il saura comprendre comment nous avons été le jouet de l'illusion, comment nous avons été le jouet de nos passions, comment nous avons été le jouet de la part obscure en nous. C'est tout différent d'imaginer un Dieu qui n'aurait pas éprouvé cela aussi.

Il me vient un autre idée un peu saugrenue. C'est que ce qu'il a fait pour nous, s'il a éprouvé pour nous les tentations, je crois qu'il en a aussi profité pour Lui-même. C'est en quelque sorte le noviciat de Jésus. Lui aussi Il a goûté la vigilance, Lui aussi Il a goûté cette valeur de l'exemple, quand il faudra résis­ter sur la croix, quand il faudra répondre à l'Adver­saire qui l'a mis sur cette croix, quand il faudra répon­dre à l'Adversaire par : "Mon Dieu, mon Dieu, pour­quoi m'as-tu abandonné ?" Quand il faudra trouver encore une nouvelle Parole pour exprimer l'ultime résistance à la tentation. Je crois que Jésus a porté ses tentations aussi pour Lui-même pour goûter dans ce désert, dans ce désert particulier de quarante jours, pour goûter cette confiance en la miséricorde su Père. Je crois qu'il a déjà éprouvé dans cette expérience du désert l'abandon, peut-être, et le goût de croire tou­jours, jusqu'au bout, à la confiance du Père.

Et nous-mêmes alors ? Nous-mêmes aussi, nous profitons petit à petit de tout cet enseignement et des tentations. Nous-mêmes, nous profitons de l'en­seignement du Christ. Mais d'avoir insisté ainsi sur le Christ qui vit ces tentations pour nous, me fait penser que nous aussi nous devons vivre nos tentations pour les autres. Parce que si la tentation nous isole, une bonne manière de la porter, c'est de la porter pour les autres. En quelque sorte, de porter à travers notre ré­sistance, cette attestation intérieure de notre dignité de fils de Dieu qui ne se laisse pas balayer à tout vent de doctrines et à tout vent de tentations. D'attester ainsi notre dignité de fils de Dieu permet aussi pour le monde de trouver en nous toutes ces valeurs de vigi­lance, d'expérience, de confiance. C'est peut-être ce que nous avons à faire durant le carême, cela à don­ner, et surtout dans ces temps qui sont lourdement marqués par la guerre, par ces menaces terribles, par cette petit planète bleue qui tout d'un coup devient un peu kaki … Et si nous avions nous-mêmes, chacun, pour notre monde à porter ces valeurs de résistance à la tentation ? Il ne s'agit pas de résister à la tentation et après de se glorifier, mais il s'agit de résister à la tentation pour le salut du monde. Je pensais à cela à Sylvanès où nous étions avec les frères. Il a beaucoup plu, il y avait un petit étang devant, et l'on voyait les gouttes tomber, chaque goutte produisait un cercle qui partait à l'infini. Comme on peut dire aussi qu'un battement d'ailes d'un papillon peut ébranler une étoile, notre résistance a un poids infini.

Je crois qu'à travers cette sourde résistance du carême, nous avons aussi, là où nous sommes plantés, un rôle pour la paix dans le monde, un rôle de résistance, d'affirmation, d'attestation.

 

 

AMEN

 

 
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