AU FIL DES HOMELIES

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LE CRIME PARFAIT

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de carême - année A (13 février 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Satan, où es-tu ?" Cette question éminemment moderne fait écho à celle que nous connaissons bien, c'est la parole même de Dieu : "Adam, où es-tu ?" Mais, "Satan, où es-tu ?" c'est la question des hommes.

Si vous me le permettez, je vais vous lire un texte un petit peu long, mais je vous promets que le commentaire sera court. C'est un très beau texte d'un auteur que j'aime beaucoup, le plus grand spécialiste du diable. Si je puis me permettre, il avait connu André Gide. Ce grand spécialiste s'appelle Denis de Rougemont. C'est un Suisse roman, avec toute la perspicacité et l'acuité du regard que peuvent avoir les montagnards. Quand il était en exil, parce qu'il est arrivé à des suisses de fuir l'Europe pendant l'époque du nazisme, il était avec Jacques Maritain à New York. Au cours de leurs nombreuses conversations, un jour, Jacques Maritain lui a dit : "Vous devriez écrire un livre sur le diable". Cela a donné un livre extraordinaire : "La part du diable". Malheureusement, ce n'est plus accessible, et c'est pour cette raison que je permets de vous le lire, on le trouve plus et c'est très dommage.

Il prend les différents visages du diable et je vais simplement en prendre un que je trouve très remarquable parce que c'est vraiment la réponse à la question : "Satan où es-tu ?"

"Satan marche avec son temps et paraît se soucier de moins en moins de persuader l'individu dans une époque où il n'existe guère. Son ambition se tourne vers les masses, et c'est à leur échelle seulement que nous verrons se déployer la grande stratégie du diable dans ce siècle : stratégie de masse. Le principe diabolique est un principe créateur de la masse. Fuir sa propre personne, n'être plus responsable, donc plus coupable, et devenir du même coup participant de la puissance divinisée de l'Anonyme avec un grand "A". Or, l'Anonyme a bien des chances d'être celui qui aime à dire : je ne suis personne. La foule, c'est le lieu de rendez-vous des hommes qui se fuient, eux et leur vocation. Elle n'est personne et tire de cela son assurance dans le crime. Reconnaissons ici la vieille tactique, la sempiternelle tactique de Satan. Dès la première tentation en Eden, en effet, il a recours au même et unique artifice : faire croire à l'homme qu'il n'est pas responsable, qu'il n'y a pas de juge, que la loi est douteuse, qu'on ne saura pas, et que d'ailleurs, une fois le coup réussi, on sera dieu soi-même, donc maître de fixer le bien et le mal à sa guise". Il cite alors le texte que nous avons entendu tout à l'heure qui raconte que Adam et Eve sont se cacher. "Voyez, ils vont se cacher, ils n'y sont plus. Et quand on les attrape ils disent que c'est un autre. Ainsi les hommes de notre temps, poussés par leur complexe de culpabilité, et fuyant devant l'aveu de leurs fautes, vont se cacher dans les arbres, dans la foule, c'est-à-dire dans le lieu par excellence où l'on peut toujours dire : "c'était l'autre" et dans le lieu où l'on est à coup sûr le plus loin de la face de l'Éternel. Pour qu'il n'y ait plus de responsabilité, il faut qu'il n'y ait plus personne. Or, si j'appelle et qu'il n'y a pas de réponse, je dis qu'il n'y a personne. La personne est en nous ce qui répond à nos actes, ce qui est capable de réponse, c'est-à-dire responsable. Dans une foule il n'y a pas de réponse individuelle. Pour qu'il n'y ait plus de responsable, il suffit qu'il y ait une masse. Satan va donc créer les masses. Nous tenons ici le secret de sa grande stratégie : produire le péché en série et rationaliser la chasse aux âmes". Quand il a réédité ce texte, quarante ans plus tard, il écrit encore ceci qui est plus éclairant : "Si mon âme est ce qui m'est propre absolument, si elle est en moi ce qui relève immédiatement de ma vocation, si le péché c'est cela qui me détourne de l'œuvre essentielle qu'est ma vie, tout ce qui vient me tenter d'accepter du "tout fait", us et coutumes, décrets et modes, dogmes et rites, comment me garder pur de toute aliénation sans perdre du même coup mes moyens de vivre. On voit ici que le pacte avec le diable est non seulement inévitable mais vital, de fait, presque universel. Une part de chacune de nos vies est nécessairement aliénée, et c'est tout ce qu'il faut faire pour aller au détriment d'une vocation, ou pour gagner sa vie au prix de ces raisons d'être. Tout ce qui est induit en nous par la publicité et la délimitation des "bons modèles", tout ce qui nous attache bon gré mal gré à ce que l'on nomme la société de consommation (cela commençait), inaugurée par Eve lorsqu'elle croqua la pomme. Le pacte avec le diable résume en un seul acte un procès perpétuel qui semble continu, mais qui est fait de milliards retraits presque imperceptibles à l'œil nu dans nos existences quotidiennes, de milliards de petits péchés microscopiques, de trahisons infinitésimales de notre aventure singulière, procès tout à fait comparable à l'accroissement de l'entropie qui travaille toutes nos vies et la société même : déperdition, dégradation continuelle de l'énergie produite en nous par les visions instantanées du but ultime, causes de l'attrait universel. L'irréductible part du diable, c'est en fin de compte celle de la dure nécessité de prolonger dans le temps, nos existences. Perseverare diabolicum : persévérer, c'est diabolique".

Je voudrais dire simplement quelques mots de commentaires à ce texte. Je crois qu'il touche quelque chose de très juste. Si effectivement, on se figure le diable un peu comme il est sur l'icône, c'est-à-dire, avec des ongles fourchus, avec ses cornes, avec son air de chauve-souris, il a gagné parce qu'on a déjà déplacé le problème en-dehors de là où il se trouve. Satan déjà ne répond plus. "Satan où es-tu ?" tout représentation de Satan, c'est le début d'une victoire de Satan su chacun d'entre nous. Car, le génie de Satan, c'est la dépersonnalisation. Quand Dieu nous a créés, Il nous a créés chacun pour être ce que nous avons à être pour Lui, devant Lui. C'est le mystère de Dieu. Quand on sera au paradis, on sera enfin soi-même, c'est-à-dire qu'on aura trouvé la plénitude de l'accomplissement de notre vocation. Cependant, il faut bien le reconnaître, cette conquête de notre véritable identité spirituelle et divine, c'est un combat permanent. Là où le diable est terrible, c'est qu'il sait que c'est là exactement qu'il faut faire porter les coups, dans cette infime distance qu'il y a entre ce que je suis et ce que Dieu veut que je sois. A tout instant, il est là pour nous dire : ce que tu es ne va pas chercher si loin, tu n'as pas besoin d'exister toi, laisse-toi un peu porter. C'est cela qu'il veut dire quand il dit qu'on va dans la foule, c'est tellement plus facile de tenir un calicot quand on est environné de milliers de personnes. Et là, je crois qu'il a raison : on n'a jamais vu quelqu'un faire une manif tout seul, cela demande un courage énorme. Même le diable lui-même n'ose pas ! Le diable n'ose pas faire de manif, il est non seulement celui qui dépersonnalise, mais il est celui qui ne veut pas apparaître comme quelqu'un. C'est là le fin du fin de la stratégie du diable : pour que l'homme entre dans l'illusion qu'il peut être quelqu'un, le diable se présente comme "personne", comme pratiquement rien. La tactique du diable c'est précisément qu'on ne trouve ni responsable, ni coupable. Je comprends très bien les gens qui aujourd'hui disent que le diable n'existe pas. C'est le sommet. C'est une chose qui ne peut arriver que lorsqu'on est suffisamment noyé dans une civilisation qui est de masse, qu'on le veuille ou non, pour qu'à tout moment nous ayons le recours de nous noyer dans la masse. Et au moment où on se perd, on perd aussi la trace de celui qui est l'auteur de cette dépersonnalisation. Il ne faut pas croire, mais le démon, c'est le crime parfait ! Il n'y a pas de trace ! Il n'y a même pas la trace du criminel car il fait tout pour ne pas apparaître.

Vous me direz alors, que c'est terrible ce qu'on en dit ainsi. Effectivement, nous pouvons être terrorisés. Mais je crois cependant que la seule chose à faire c'est de ne pas avoir peur, parce que s'il y a une chose qui empêche de tomber dans cette économie de dépersonnalisation de la masse, c'est précisément ce qu'a inventé Dieu et c'est l'Église. Le problème de l'Église, c'est l'anti-masse. Je ne dis pas que l'Église à certains moments n'est pas tombée dans la fascination du succès de masse, hélas ! c'est arrivé de temps en temps et cela arrive encore de temps en temps. Personne n'est à l'abri de ce succès de la diffusion, de l'universalité à bon compte. La véritable identité de l'Église c'est le seul lieu, et nous représentons très modestement, avec nos péchés et nos lâchetés, nous représentons ces lieux où l'homme peut être ensemble sans faire masse, mais faire communion. Par un seul homme le péché est entré dans le monde, par un seul, la vie et la résurrection du Christ est entrée dans le monde. C'est-à-dire que c'est le moment où un seul recrée le tissu de communion non pas comme une masse, et de ce point de vue-là, l'Église n'est pas un anti-monde, elle est au contraire le monde renouvelé, le monde dans lequel chaque individu peut redécouvrir la plénitude de sa relation personnelle avec Dieu.

 

AMEN


 

 

 
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