AU FIL DES HOMELIES

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L’ÉPREUVE ET LA TENTATION

Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année B (5 mars 2006)
Homélie du Yves HABERT


 

Je vous propose ce matin de réfléchir sur épreuve et tentation, parce que dans le combat spirituel, nous sommes affrontés justement aux épreuves et aux tentations et qu’il faut les distinguer, parce que la manière de les combattre diffère.

Commençons par les épreuves. Les épreuves nous surprennent. Elles suscitent souffrance, angoisse, elles amènent de notre part, des réactions. Les épreuves ne sont pas envoyées par Dieu. Un verset de l’Écriture nous le dit de façon très nette, c’est dans saint Jacques au chapitre premier : "Que nul, s’il est éprouvé ne dise : c’est Dieu qui m’éprouve. Dieu en effet n’éprouve pas le mal, il n’éprouve non plus personne". Nous sommes très nets, ce n’est pas Dieu qui envoie les épreuves. Les épreuves sont aussi diverses que toute notre assemblée, il n’y a pas deux épreuves semblables. Celui qui souffre, celui qui est éprouvé connaît seul sa souffrance. Ces épreuves, vous les connaissez comme moi : la maladie, le handicap, les difficultés relationnelles, et aussi ces épreuves qu’on appelle purifications passives dans la tradition mystique, où parce qu’on s’approche de Dieu, Dieu brûle tout ce qui n’est pas lui. Mais, les épreuves, si elles ne sont pas envoyées par Dieu, Dieu les vit avec nous. C’est une certitude de foi. Dieu les vit avec nous pour que notre victoire soit la victoire de lui, Dieu, que notre victoire sur le mal soit sa victoire à lui, et petit à petit en nous dépossédant, sa victoire devient de plus en plus la sienne.

Comment Dieu vit-il avec nous ces épreuves ? Justement, en nous faisant passer par sa Pâque. Une épreuve, c’est une sorte de descente, nous sommes conduits malgré nous dans une sorte de tunnel très étroit, quelque chose qui va susciter cette souffrance, cette angoisse, et tout d’un coup, on a l’impression que tout nous lâche. Tout d’un coup, on a l’impression que notre vie s’est comme rétrécie, s’est réduite. Tout d’un coup, notre vie n’a plus cette amplitude qu’elle a d’habitude, tout d’un coup, on sent comme la morsure du mal. Purification … notre volonté de paraître, notre volonté de pouvoir, notre orgueil, tout cela est foncièrement mis à mal. Notre foi, nos mauvaises raisons ou nos bonnes raisons de croire ne pèsent quelquefois pas très lourd, mais parallèlement, notre abandon à Dieu grandit. Tous les espoirs, tous ces espoirs que l’on a mis, on s’aperçoit qu’ils ne pèsent pas grand-chose non plus, et que notre prière, c’est : "Seigneur, viens vite à mon aide". Je coule, c’est l’heure de l’espérance nue. Mais notre charité, nous nous rendons compte dans l’épreuve que nous ne savons pas aimer. Oh ! combien de difficultés nous avons à aimer. Mais au creux de cette épreuve, nous découvrons en fait la grâce d’être aimés tels que nous sommes, malgré cette pauvreté. L’épreuve suscite en quelque sorte, un appauvrissement, une descente, mais je crois pour nous faire reposer sur la terre fertile de l’humilité. Petit à petit, dans l’épreuve, nous comprenons que nous ne pouvons pas compter que sur nos propres forces. A ce moment-là s’opère la remontée, s’opère une sorte de croissance. Notre image de Dieu a changé, nous avons changé, nous sommes devenus plus fragiles, nous sommes devenus vulnérables, c’est peut-être l’heure de Dieu. Ce n’est pas magique, les épreuves ne sont pas balayées d’un coup comme par un fort coup de mistral. Ce n’est pas magique, l’épreuve reste, la personne qui nous était chère a disparu, elle n’est pas revenue, mais nous sommes devenus vulnérables. Nous avons goûté à cet abandon qui est terre de croissance et de germination, qui est terre de vie.

C’est l’expérience très particulière d’Israël au désert. Les quarante ans d’Israël dans le désert, les quarante jours du Sauveur dans le désert. L’épreuve, bien sûr, il faut tout faire pour la combattre, il faut laisser faire les médecins qu’il y a besoin de médecins, laisser faire les amis si l’on a besoin d’amis, laisser faire tous ceux qui peuvent nous aider. Mais je crois que dans toute épreuve il y a une part irréductible, quelque chose de très particulier qui est cette fine pointe de la douleur. Et Israël tenté au désert, est tenté de faire son chemin sans Dieu. Israël dans le désert est tenté par les marmites d’Égypte. Dieu l’a conduit dans le désert, mais il rêve aux oignons d’Égypte. Israël est tenté au désert, il est mis à l’épreuve dans le désert, il récrimine contre Dieu, il en veut à Dieu de l’avoir conduit là. Et je me disais que pendant quarante ans Israël n’a rien eu à faire, rien ! que de se laisser faire. Rien eu à faire que se laisser faire dans la main de Dieu. C’est comme le noviciat d’Israël, il est posé dans la main de Dieu, et il doit apprendre à dépendre de Dieu. Voilà ce projet de Dieu. Il y a eu le baptême dans la Mer Rouge qui l’a libéré de l’oppression et de l’esclavage du péché, mais après, il y a le désert pour enlever toutes les racines d’orgueil, de convoitise, et autres, qui habitaient encore le cœur d’Israël. C’est comme une manière pour Dieu de s’approprier pleinement le cœur d’Israël, de visiter en profondeur le cœur d’Israël, de visiter les recoins du cœur de son peuple. Voilà ce noviciat d’Israël au désert. Et il y a un passage très beau dans ce temps du noviciat justement, qui est celui des eaux de Mara. Mara, ce sont ces eaux amères, et Israël va récriminer contre Dieu, même l’eau n’est pas potable. L’eau, c’est l’eau de la rancœur, de l’amertume, de la tristesse, de la non-appartenance à Dieu. Et Moïse, sur l’ordre de Dieu va jeter un bois dans l’eau, et les eaux vont devenir douces. C’est peut-être une image de ces épreuves que nous traversons tous, il faut qu’à un moment où l’autre, Dieu jette le bois de la croix dans ces épreuves pour les purifier. Il est normal de ne pas traverser l’épreuve la tête haute, il est normal d’être révolté, de dire : non, je ne veux pas. Il est presque normal, et la Bible en parle, d’en vouloir à Dieu : tu n’aurais pas dû faire cela ! tu n’aurais pas dû autoriser cela ! Mais je crois que comme les eaux de Mara, il est normal de ne pas traverser les épreuves de manière édifiante, comme une sorte de philosophe stoïcien. Mais je crois que Dieu se sert même de notre révolte, de notre souffrance, de nos cris, de nos angoisses devant l’épreuve. C’est aussi par exemple, l’histoire de Jacob qui est rempli de ruse, qui est rempli de haine pour Esaü, et Dieu va le convoquer dans un combat nocturne, au gué du Yabbocq, et Jacob va se battre contre Dieu, contre l’ange du Seigneur. Et au matin, Jacob est devenu Israël, celui qui était tortueux devient droit. Jacob est devenu Israël, il a été fort contre Dieu. Il a accueilli la vulnérabilité et il boîte, il a besoin d’une canne, il a surtout besoin de Dieu pour continuer à avancer. Extraordinaire nuit purifiante pour Jacob Israël.  Et c’est impossible de ne pas parler de Job (c’est comme si on parlait du foot en France et qu’on ne parle pas de l’OM). Job a une phrase qui est une des plus belles qu’il ait prononcé. Quand l’épreuve est terminée. Il dit : "Avant, je te connaissais par ouï-dire, maintenant, mes yeux t’ont vu. Et je sais, moi, que mon défenseur est vivant et que je verrai Dieu". Voilà, Job a traversé l’épreuve, il a recueilli cette manne cachée, il a recueilli cette couronne de vie dont parle aussi ce premier chapitre de saint Jacques : "Cette béatitude de l’épreuve". Je sais, cela peut paraître scandaleux mais Jacques dit : "Heureux l’homme celui qui supporte l’épreuve, sa valeur une fois reconnue, il recevra la couronne de vie que le Seigneur a promise à ceux qu’il aime". Béatitude de l’épreuve. Découverte au creux de l’épreuve, dans l’abandon confiant à Dieu que, suivant le mot de l’Écriture, les miséricordes de Dieu ne sont pas épuisées. Cela, c’est l’épreuve, quelque chose qui nous atteint, qui suscite souffrance et angoisse mais qui est aussi un chemin de vie paradoxalement.

La tentation est assez différente. Elle aussi elle nous surprend. On ne pensait pas spécialement à quelque chose, et tout d’un coup, c’est l’heure de la tentation. Mais la tentation ne suscite pas souffrance et angoisse. Au contraire, la tentation suscite un certain plaisir. Le "nous" renvoie à toutes les tentations qui peuvent nous assaillir à tous les moments du jour ou de la nuit. Tentation qui est une suggestion d’un certain plaisir, suggestion qui entraîne aussi une sorte de mensonge : on fait passer le mal pour le bien. Suggestion qui va entretenir en nous des motifs, qui va susciter la folle du logis, l’imagination, et l’on va trouver de bonnes raisons de succomber à la tentation. Je pense par exemple à cet homme qui avait été arrêté parce qu’il volait dans les supermarchés. Pour sa défense, il disait : oui, mais les supermarchés augmentent de dix pour cent le prix de leurs marchandises pour compenser la démarque inconnue, c’est-à-dire les vols, les pertes etc …donc, comme ils ont augmenté de dix pour cent, je prends pour dix pour cent de marchandises. Vous voyez un peu le mécanisme. Là, on est vraiment dans l’ordre de la tentation, on n’est pas dans l’acte compulsif, on n’est pas dans la cleptomanie, on n’est pas le vol pour vivre, mais on est bien dans l’ordre de la tentation. Le Sauveur nous invite à résister à la tentation. Pour faire très vite, les Pères du désert différenciaient des étapes dans la tentation. Ils disaient : suggestion, attirance, dialogue avec les pensées, c’est-à-dire on commence à jouer entre l’imagination, l’objet défendu, etc … ils disaient ensuite consentement (je passe à l’acte), ensuite, passion, c’est-à-dire que petit à petit, cette tentation peut devenir une sorte d’habitude. Ils disaient enfin : captivité, c’est-à-dire que mon esprit est captif, que je ne suis même plus libre de mes mouvements. Alors, les Pères disaient qu’il fallait couper, surtout pour les débutants, au niveau de la suggestion, éviter même le dialogue. Regardez ce que fait le Sauveur dans l’évangile. Lui, à la tentation de l’adversaire, le Christ ne rentre pas en dialogue avec lui, mais il lui oppose la Parole, parce que son cœur était vigilant, son cœur était établi dans la prière. Moi je crois aussi que la réconciliation est très importante dans la lutte contre la tentation à cause de ce mensonge qui est lié à toute forme de tentation. Dans le dialogue avec le prêtre, vous pouvez mieux débusquer le mensonge, vous pouvez couper la tentation au moment où s’engage le dialogue. Voilà quelques pistes pour lutter contre les tentations.

Epreuve, tentation. Epreuve, souffrance pouvant déboucher sur la vie. Tentation rupture d’Alliance, coupure avec Dieu. Deux choses un peu différentes. Nous le savons trop bien, le carême n’est pas l’unique moment où nous vivons des épreuves et l’unique moment où nous subissons des tentations. Mais le carême nous rend plus attentifs à travers la liturgie, justement pour être attentifs à nos frères qui sont dans l’épreuve, pour voir la manière dont nous-mêmes vivons nos épreuves, pour vois la manière dont nous-mêmes résistons aux tentations, pour peut-être débusquer telle passion, telle captivité qui mériterait un regard plus attentif sur ces captivités qui ne nous rendent pas vraiment heureux. Mais, surtout, le carême est un moment où en réfléchissant à cela, nous puissions pleinement accueillir la grâce de Pâques, que nous puissions jeter dans le feu pascal aussi bien ces épreuves qui nous accablent, que les tentations qui nous soumettent parfois.

 

AMEN


 

 

 

 
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