AU FIL DES HOMELIES

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 QUI VEUT NOYER SON CHIEN L'ACCUSE DE LA RAGE...

Est 13, 8-11 +15-17; Lc 11, 14-23
Jeudi de la première semaine de carême - année C (18 février 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Q

 

ui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Frères et sœurs, ce pourrait être cette morale de la fable qui explique le sens à la fois de l’accusation des pharisiens et de la riposte de Jésus. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, c’est-à-dire quand on veut se débarrasser de quelqu’un, même s’il est utile (un chien, c’est généralement une protection et une sécurité) ; s’il ne nous plaît plus, on invente n’importe quelle théorie, on échafaude n’importe quelle explication pour dire que le chien est dangereux et que par conséquent, il faut l’éliminer.

 

Ici, évidemment, les pharisiens jouent sur un tableau encore plus délicat, puisque lorsque vous faites un exorcisme, par définition, vous n’avez pas beaucoup de moyens de vérification, c’est d’ailleurs pour cela qu’il y a tant de gens qui disent des bêtises sur ce sujet-là. En effet, si quelqu’un est possédé du démon, il faut quand même savoir que le démon est une créature invisible et que ce n’est pas simplement avec quelques critères de comportement psychologiques un peu anormaux ou un peu pathologiques que l’on peut décider clairement, définitivement et infailliblement que la personne était possédée du démon, et plus encore qu’on l’en a libéré. C’est pour ça en général que dans l’Eglise, je vous le rappelle, les exorcismes sont réservés à des personnes ayant cette mission-là. Et si j’en crois le témoignage de certains de ces exorcistes, ils sont obligés la plupart du temps de démêler des situations qui souvent sont extrêmement obscures et qui n’ont peut-être rien à voir avec la religion. C’est comme ça qu’on a de temps à autres des personnes qui sont absolument persuadées être environnées de puissances démoniaques qui leur en veulent et sont la cause de leur malheur, de leur maladie, de la rupture ou de la brouille avec des amis. On nous le dit habituellement « Ce n’est pas possible, c’est le diable qui s’en mêle ».

 

Les pharisiens, eux, discutent d’une chose avec une certaine approche, mais d’une part, ils n’ont peut-être pas tout à fait ce don d’infaillibilité nécessaire pour être sûrs que dans ce cas précis, il a expulsé le démon et deuxièmement, Jésus leur fait remarquer que s’il a expulsé un démon, reste la question de savoir comment l’on peut attribuer à un autre démon le fait d’expulser le premier démon ? Autant le royaume de Dieu est le royaume de l’amour, autant il est vrai que l’enfer est le royaume de la haine les uns des autres, par conséquent, on pourrait imaginer que des démons manipulent quelqu’un pour chasser d’autres démons et régler leurs comptes entre démons par exorcistes interposés. On peut imaginer cela, mais Jésus leur dit de regarder la situation en face : « L’analyse, le diagnostic que vous portez est quand même un peu contradictoire. D’abord, comment savez-vous qu’un démon a été chassé ? Deuxièmement, comment attribuez-vous ce pouvoir à l’autre démon ? » C’est là que Jésus montre la vanité de l’accusation. Il dit : « Si seulement les démons pouvaient chasser d’autres démons ! Le royaume du mal s’autodétruirait. » C’est donc là-dessus que Jésus veut coincer les pharisiens. Ils ont une représentation du monde du mal qui simplement les arrange pour accuser quand ils veulent ceux dont ils désirent se débarrasser.

 

C’est cette manœuvre qui au fond n’est pas démoniaque mais très humaine, que Jésus dénonce chez les pharisiens. Il leur dit « Mais vous ne vous rendez pas compte, vous êtes prêts à attribuer à des puissances du mal ce qui fait du bien, simplement parce que cela vous arrange. » Cette question est ce que l’on a appelé plus tard, à la suite de saint Paul, le discernement des esprits.

 

Avant de pouvoir immédiatement décréter : « Ca, c’est du mal, ça c’est du bien ; Ca, ça vient de l’Esprit Saint, et ça, ça vient du démon », il faut toujours au moins une certaine prudence. Ne pas se laisser immédiatement dominer par les préjugés, les envies ou les simplifications qui sembleraient effectivement justifier notre manière de voir. C’est déjà vrai au plan des affaires humaines. C’est ce qu’on appelle les préjugés, qui à certains moments, nous font lourdement nous tromper dans notre manière d’apprécier les autres ou les situations. Mais c’est encore plus vrai du point de vue spirituel. C’est comme ça que Jésus dans un autre passage, qui n’est pas polémique celui-là, dit simplement : « Ne jugez pas ». Le jugement, ça suppose une sorte de perspicacité et de pénétration du regard que, la plupart du temps, comme humains, nous n’avons pas. Et donc, Jésus nous demande là une sorte de prudence dans la manière même dont nous devons prononcer nos jugements. C’est vrai que la plupart du temps aujourd’hui, nous vivons dans un monde surexploité du point de vue de l’opinion et nous nous mettons toujours en position défensive qui consiste à condamner en disant « Non, je ne veux pas cela, parce que ça m’agresse etc… ». Ce n’est pas que je ne suis pas évidemment au niveau de savoir si c’est le diable qui est derrière les chaînes de télévision ou de radio.

 

Mais en fait, ce que Jésus demande là, c’est une véritable prudence, du point de vue du jugement des choses spirituelles. Et ce n’est pas si simple ! Savoir si une chose est vraiment mauvaise et s’il faut la rejeter, ou essayer de discerner ce qui même parfois dans ce qui paraît troublant, ne rentre pas dans nos catégories, dans notre manière d’être et notre manière de penser, il y a toujours une marge. Et donc si la prudence au grand sens du terme, pas la peur et la méfiance ni le repli sur soi, mais la vraie prudence, c’est-à-dire l’art de juger de la façon la plus vraie et la plus sereine possible est une vertu chrétienne, la première chose et la première qualité de la prudence, c’est de savoir les limites de notre propre jugement. Frères et sœurs, je crois que la plupart du temps, ça nous servirait de relire cette polémique sur la puissance de l’exorcisme, ça nous obligerait à voir que trop souvent, nous avons une sorte de position de supériorité que nous nous accordons pour refuser, pour juger, pour repousser, pour condamner alors qu’en réalité, nous n’en savons rien.

 

 
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