AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST, SEUL JUGE, ESPÉRANCE DU SALUT

Ez 34, 11-22 ; Mt 25, 31-46
Lundi de la première semaine de carême - année C (26 février 2007)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J

e vais juger entre boucs et béliers et entre brebis et brebis". Frères et sœurs, si nous avions le temps de lire tout le chapitre trente-quatrième de l'oracle d'Ézéchiel consacré aux mauvais pasteurs, ce serait un peu long, et cela raccourcirait d'autant le déjeuner. Si donc on avait le temps de tout lire, on s'apercevrait d'un glissement d'interprétation intéressant. Au début de l'oracle, c'est explicitement contre les mauvais pasteurs, et on pense en le lisant que les pasteurs sont des hommes, et qu'ils dirigent un troupeau. Donc, le péché des pasteurs, c'est de ne pas s'occuper du troupeau pour le faire grandir, lui donner des bons pâturages, mais uniquement dans un but d'exploitation personnelle. Puis, dans le passage que nous avons lu, vous avez remarqué que petit à petit les pasteurs deviennent des moutons. Ce glissement est très intéressant, puisqu'on reproche à ce moment-là aux pasteurs de donner de la corne, ce qui est très clair, ce ne sont pas les bergers qui portent des cornes (cela arrive que les bergers aient des cornes, mais c'est pour d'autres raisons), mais ici, on veut bien dire que l'injustice vient de l'intérieur  du troupeau. 

       Ici, ce n'est plus tout à fait un oracle contre les mauvais pasteurs, ce n'est pas exactement la même ligne d'interprétation et de compréhension, c'est un oracle sur le fait qu'à l'intérieur du troupeau, il y a de la discorde, de la violence, et que certains des animaux se posent en faux pasteurs pour exploiter, gêner, manger l'herbe des autres, piétiner les eaux et les souiller pour que les autres ne puissent pas boire. Tour ceci relève d'une très belle observation de la vie agricole et de l'élevage dans la région, parce qu'effectivement comme les sources sont très rares, si les animaux se mettent à piétiner la source en amont, cela compromet toute la vie du troupeau, car ils ne peuvent boire d'eau souillée. C'est le problème bien connu du loup et de l'agneau : "tu la troubles, reprit cette bête cruelle". 

       Ici dans ce passage, on voit très nettement le glissement vers deux perspectives. Il y a une critique des pasteurs, et tout à coup, Ézéchiel quitte ce terrain-là pour dire que le vrai problème se situe à l'intérieur. Il y en a qui jouent au pasteur et qui ne font pas leur travail. C'est sans doute assez difficile de savoir pourquoi Ézéchiel joue sur ces deux tableaux, mais personnellement, je voudrais en retenir quelque chose pour l'évangile. Il est évident, vous l'avez compris qu'on a choisi ce texte d'Ézéchiel parce qu'il correspond très bien à la scène du jugement dernier, c'est-à-dire quand le Fils de l'Homme dans son Royaume vient juger et qu'il sépare les brebis des boucs, et qu'il commence à rendre la justice. C'est effectivement, et c'est comme cela que l'Église l'a compris, l'accomplissement de l'oracle : je ferai moi-même paître mon troupeau, et la dernière phrase que nous avons lue dit : "je vais venir sauver mes brebis, et je vais juger entre brebis et brebis". C'est donc effectivement l'accomplissement de cette parabole des pasteurs telle qu'Ézéchiel l'a donnée. 

       Or, qu'est-ce que cela veut dire ? Je crois précisément que cela nous ramène au cœur du problème, c'est-à-dire que personne ne peut juger. Le jugement, non seulement le fait de discerner, ce qui est classique aujourd'hui, le juge dit ce qui est juste et ce qui est injuste, mais le pouvoir, la gouvernance, c'est cela le jugement qui est à la fois le discernement et la gouvernance, cela ne peut en aucun cas être donné à certains membres du troupeau. Il n'y a que le Christ qui peut exercer la plénitude du jugement. Je sais qu'il peut la donner par délégation dans certains cas, c'est le rôle du ministère, mais là encore, il faudrait y voir de très près pour voir si les ministres, papes et évêques exercent le même pouvoir que le Christ, ce qui demande quelques explications. 

       Cela veut dire que l'histoire de l'humanité et l'histoire de l'Église, est dans la perspective du jugement final, et qu'un seul à la possibilité ultime de juger. Donc, nous n'avons aucun droit pour juger ou pour dire si quelqu'un est admis dans le Royaume ou au contraire, rejeté aux flammes éternelles. Tout ce mouvement instinctif de récriminations vers l'exclusion, vers la condamnation, vers l'anathème, tout cela est formellement démenti par l'évangile que nous venons de lire. Même les sanctions du style excommunications etc … ne préjugent en rien du statut définitif concernant le salut de chacune des créatures humaines. Donc, c'est véritablement cela que le Christ veut faire percevoir  dans cette parabole. En réalité, ni les bonnes brebis qui ont fait la charité, les élus, ni les mauvaises brebis qui ne se sont pas occupées de leurs frères, n'ont jamais pu véritablement discerner durant la condition présente qui était bon et ce qui n'était pas bon. La preuve, c'est qu'ils sont tous surpris : les bons sont surpris d'être bons, les mauvais sont surpris d'être mauvais. Et peut-être que les bons sont surpris que certains soient mauvais, et que certains mauvais soient  surpris  que certains bons soient bons. Ce n'est pas à exclure, cela rejoint une autre phrase de Jésus quand il dit que les prostituées et les publicains vous précèderont dans le Royaume des cieux. On n'est jamais sûr de qui est du côté des brebis et de qui est du côté des boucs. 

       C'est pour cela que tout le jugement a été remis dans les mains du Fils, pour que nous sachions que nous, ici-bas, nous ne pouvons en aucun cas, prononcer un jugement définitif ni sur nous-même, ni à fortiori sur les autres. On peut considérer que c'est une situation extrêmement inconfortable, c'est possible, mais je pense que c'est la seule manière dont Dieu peut maintenir l'espérance. Au fond, cette parabole est la plus belle parabole de l'espérance. Si rien n'est joué avant de paraître devant le Fils de l'Homme quand il vient dans son Royaume, alors, tout est possible, on peut tout espérer, et rien n'est jamais joué définitivement. C'est pour cela que chez les chrétiens, le sens de l'Histoire a toujours été quelque chose de fondamental non pas pour s'adapter aux idées à la mode ou en vogue, mais parce que le sens de l'Histoire, c'est le sens que seul le Fils de l'Homme détient la vérité définitive du destin de chacun des hommes. C'est cela que nous sommes peut-être invités pendant durant le temps du carême à retrouver à la fois pour nous-mêmes, et dans nos relations avec les autres. 

 

       AMEN 

 

 

 
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