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LE JUGEMENT DERNIER

Ez 34, 11-22 ; Mt 25, 31-46
Lundi de la première semaine de carême - année A (26 février 1996)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

F

rères et sœurs, il est bon d'entendre ces paroles en plein carême. Il est bon d'être replacé de­vant notre heure éternelle. Il est bon d'être replacé devant l'exigence même de l'évangile Les synoptiques et saint Matthieu, en particulier cette parabole, reprennent beaucoup le langage, les images de l'Apocalypse juive, du judaïsme, de toute l'An­cienne Alliance. Ils reprennent toutes ces images mais pour centrer le discours, centrer ces images sur la nouvelle personne du Christ, de Jésus. Ils reprennent ces images comme ils ont repris dans cette parabole l'image d'Ezéchiel, l'image de ce pasteur qui au jour de sa victoire rassemble et en même temps sépare. Pasteur qui rassemble et en même temps sépare les brebis, les brebis des boucs.

A chaque fois dans le jugement, tel qu'il nous est présenté déjà dans l'Ancienne Alliance et dans ce texte, il y a les deux mouvements. Le premier mou­vement de rassemblement au jour de la victoire car il n'est pas convenable que Dieu subisse une défaite et en même temps il y a une séparation, il y a une heure de séparation. Déjà dans l'Ancienne Alliance mais aussi dans la prédication de Jean-Baptiste quand Jean-Baptiste dit : "Que la cognée se trouve à la racine des arbres pour enlever tout arbre qui ne porte pas de bons fruits". Donc les synoptiques et saint Matthieu vont reprendre tout ce langage mais pour le charger d'un nouveau sens. Sur deux points, les synoptiques vont différer de l'Ancien Testament, de l'Ancienne Alliance.

Le premier point c'est en quelque sorte la substitution du juge. Parce que le juge c'est Dieu mais dans cette parabole on voit bien que Dieu se dépos­sède en quelque sorte de son jugement pour le remet­tre à son Fils unique. Dieu va se déposséder du juge­ment eschatologique, du jugement de la fin des temps pour le remettre à son Fils unique. Vous savez que le Père a toujours ce rôle de jugement et si vous vous rappelez le texte que nous avons entendu mercredi dernier à propos de la prière, du jeûne et de l'aumône, quand le Père qui voit dans le secret, quand le Père qui connaît notre cœur nous rendra au centuple. La parabole du débiteur impitoyable c'est encore la figure du Père qui aux derniers jours rendra à chacun selon sa conduite. Mais la nouveauté de l'évangile, c'est que le juge, le véritable juge c'est le Sauveur. C'est le Fils bien-aimé du Père qui est aussi présenté dans d'autres passages comme avocat, comme intercesseur.

Le deuxième point, contrairement à l'An­cienne Alliance, ce jugement n'est pas reporté à la fin des temps mais simplement aux derniers jours, au huitième jour, à ce jour éternel. Mais ce jugement est en quelque sorte transporté ici et maintenant par la figure historique du Christ au milieu de son peuple. Le jugement qui était reporté aux derniers jours ad­vient aujourd'hui, advient dans l'histoire et ce juge­ment n'est pas réservé à la période où Jésus a vécu sur notre terre mais cette parabole va nous pousser aussi à penser un jugement qui se poursuit au-delà de la fi­gure historique de Jésus à travers nos frères. "Ce que vous avez fait aux plus petits d'entre mes frères c'est à moi que vous l'avez fait". En quelque sorte le jugement de Jésus sur la génération qui était la sienne va se continuer aujourd'hui dans notre attitude concrète, pratique envers nos frères. Ce sont les deux nouveautés de cette parabole par rapport à l'Ancienne Alliance. Alors nous n'avons pas à craindre de ce juste juge et je vous avouerai que je préférerais être jugé par "cent Jésus" plutôt que d'être jugé par moi. Je préférerais m'abandonner aux jugements de "cent Jésus" plutôt que d'être laissé à mon propre jugement sur moi-même car souvent nous sommes beaucoup plus intransigeants sur nous-mêmes que Dieu ne l'est pour nous dans son Fils unique parce qu'il n'y a pas "cent Jésus", il n'y en a qu'un seul et nous devons accepter de nous laisser regarder par le regard très aimant de celui qui nous juge mais vraiment comme un frère, à toutes sortes de maux et de souffrances. En réalité, le Fils de l'Homme quand même, durcit son visage c'est-à-dire que son visage, sa face résistera à l'assaut du mal.

A travers simplement ces deux textes, nous avons une grande espérance. Une grande espérance, non seulement pour nous, mais aussi pour l'histoire de l'humanité. C'est un peu un lieu commun aujourd'hui surtout dans une période un peu morose comme la nôtre que de penser que de toute façon ça va toujours de mal en pis, que les choses ne s'améliorent jamais. C'est peut-être vrai si on lit son journal mais cela n'est pas vrai si on croit à l'évangile. Parce que si on croit à l'évangile, on croit précisément que le pouvoir du mal n'est pas irrémédiable et si nous célébrons le temps du carême c'est pour manifester cette puissance du visage de Dieu qui se durcit face au mal non pas dans une sorte de raideur pour tenir coûte que coûte mais dans cette force et cette puissance de l'amour de Dieu qui seul est ca­pable de vaincre le mal.

 

 

AMEN