AU FIL DES HOMELIES

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 NOTRE LIBERTE EST FAITE POUR DIEU

Ez 18, 21-28+30-32 ; Lc 9, 43 b-45+51-56
Mardi de la première semaine de carême - année C (16 février 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et Sœurs, le passage du Prophète Ezéchiel que la liturgie du carême a choisi aujourd’hui est sans doute l’un des grands virages dans l’histoire de la morale universelle. En effet, vous l’avez remarqué, Ezéchiel développe une sorte de diptyque en disant « Si un pêcheur cesse d’être pêcheur et se convertit, alors à ce moment-là, on ne se souviendra plus de son péché mais il sera considéré par Dieu comme juste. Et inversement, si un homme juste vient à pécher et tombe dans le mal, il portera le poids de sa faute et on ne se souviendra plus du bien qu’il a fait auparavant ». Il faut sans doute tenir compte du schématisme de l’esquisse au fusain qu’Ezéchiel est en train de développer : pour bien faire comprendre sa pensée, il met en symétrie les deux situations.

 

Et je sais que cela, à certains moments, a beaucoup terrorisé les chrétiens, d’essayer par exemple de réconcilier les gens sur leur lit de mort (parfois avec des procédés qui n’étaient pas tout à fait clean, mais c’est un autre problème). Ce que Dieu veut dire, à travers la prophétie d’Ezéchiel, c’est une chose très belle et très simple. En fait, notre liberté est faite pour Dieu, pour vivre au service de Dieu. Seulement, nous ne pouvons en aucun cas considérer que ce que la liberté a fait jusqu’à tel moment de notre vie constitue un sorte de référence, d’assurance et, j’allais dire, d’infaillibilité morale. En fait, c’est là la condition humaine, la liberté humaine ne peut pas s’assurer par elle-même, et comme a dit un autre passage de l’Ecriture, le juste pêche sept fois par jour. Je dis bien « le juste » et pas « l’homme ».

 

Ce que Dieu veut dire à travers le prophète Ezéchiel, et c’est là un grand bouleversement dans la conscience morale et religieuse de l’époque (on est alors contemporain des tragiques grecs), c’est qu’au fond, dans notre propre vie intérieure, dans notre propre chemin vers Dieu, si nous ne nous en référons qu’à nous-mêmes et si par hasard nous essayons de prendre Dieu si je puis dire comme otage de notre intégrité, de notre perfection, ça ne peut pas marcher. Nous ne pouvons pas utiliser notre vertu, au grand sens du terme, c’est-à-dire l’excellence de notre liberté et de notre agir humain, comme une garantie absolue sur l’avenir. Notre existence est entre les mains de Dieu et malheur à nous si nous essayons d’une façon ou d’une autre de nous attribuer à nous-mêmes ce que nous avons fait jusque là.

 

Vous voyez, ce n’est pas encore tout à fait la théologie de la Grâce. La théologie de la Grâce, c’est de dire que Dieu anticipe tout le temps l’agir humain, le porte, le suggère, l’oriente et lui donne son accomplissement. Ça, c’est pour plus tard. Mais nous ne sommes plus dans une théologie étroite de la loi, où la seule observance du précepte donne une assurance, une sorte d’auto-confiance dans notre propre avenir. On est entre les deux. Et c’est sûr que de ce point de vue là, Ezéchiel a ouvert une perspective, car finalement ce qui compte dans cette affaire, c’est bien sûr de faire le bien. C’est ça qu’Ezéchiel veut dire : nous sommes sans cesse appelés à faire le bien. Mais nous sommes appelés à le faire, tout en connaissant la fragilité de cette liberté qui nous permet de le faire. Si nous ne sommes pas conscients, si nous nous bouchons les yeux sur la fragilité de cette liberté, et si nous nous donnons l’assurance qu’avec la seule liberté, nous pouvons, comme dira plus tard saint Paul, nous justifier devant Dieu, c’est que nous sommes sur une mauvaise pente et que nous ne connaissons pas notre véritable fragilité, ou que nous essayons par tous les moyens de nous la cacher.

 

Alors, cela veut-il dire qu’il faut rendre tragique le moindre instant de notre vie et vivre avec la hantise de tomber à chaque moment ? Il est certain que le texte d’Ezéchiel aurait plutôt tendance à nous pousser dans ce sens. Je crois par bonheur que c’est une étape transitoire dans le dévoilement et la révélation de ce qu’est la liberté humaine. Mais en attendant, c’est vrai, c’est une réalité sur laquelle il faut que nous revenions sans cesse. Si nous utilisons la théologie de la Loi (au sens strict du terme, la loi de Moïse), si je fais les commandements, ça y est je suis garanti, je sais que ça va bien marcher et que tout ira bien. Si nous nous fions à une théologie de la Grâce un peu naïve, en nous disant : « de toute façon, ne nous faisons pas de souci … ». Non, il faut aussi intégrer cette dimension de notre propre fragilité. C’est la grandeur d’Ezéchiel que d’avoir vu ça. Et c’est d’autant plus extraordinaire que quand Ezéchiel écrit cela, c’est le moment où le peuple fait l’épreuve de sa plus grande fragilité : il vient de partir en exil. Il vient de se rendre compte de ce que collectivement il ne suffit pas d’avoir eu un temple, d’avoir eu un roi, d’avoir respecté un certain nombre de choses, d’avoir fait la réforme de Josias pour que tout marche bien. Ça n’a pas marché. Et donc ce message sur la fragilité de la liberté humaine est ici un peu le message qui nous est adressé aujourd’hui. C’est vrai, la liberté est faite pour être mue par la grâce, encore faut-il que cette liberté mesure sa propre fragilité. C’est peut-être là un des aspects de notre carême.

 

 
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